Penser le défaut de civilisation capitaliste aujourd’hui avec Georges Politzer

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La sortie du livre de Michel Politzer « Les trois morts de Georges Politzer » et une réédition de certains écrits sous le titre « Contre Bergson et quelques autres » aux Editions Flammarion, célèbrent de très belle façon les cent-dix ans de la naissance du héros communiste de la Résistance, Georges Politzer.

Cet évènement provoqué par Michel rend vivant son père, et loin d’en faire une icône, il nous permet de faire retour de façon vivante sur cette force fulgurante et révolutionnaire de la pensée de Georges Politzer.

Force vive et fulgurante de la pensée puisque mort très jeune à l’âge de 39 ans. Résistant de la première heure contre le nazisme, il participera à la création du premier réseau de Résistance universitaire avec Jacques Decour et Jacques Solomon, publiera dans les revues clandestines « L’Université Libre » et « La Pensée Libre ». Sa critique du discours de l’idéologue du Parti Nazi, Alfred Rosenberg, faite dans ce cadre, fera date. Ses actions héroïques lui vaudront d’être fusillé le 23 mai 1942 au Mont-Valérien.

Freud et Marx

Georges Politzer est né à Nagyvarad en Hongrie en 1903. Ainsi que le note Michel Politzer dans la quatrième de couverture de la biographie consacrée à son père, « (…) Georges ce lycéen révolté qui participe à 16 ans le fusil à la main à la Révolution des Conseils hongrois en 1919 (…) » devint « un jeune et brillant agrégé de philosophie propulsé au centre de la vie intellectuelle parisienne quelques années seulement après son départ d’une Hongrie ravagée »

Ce départ a lieu en 1921 après l’obtention du baccalauréat à Budapest. « Sur le chemin vers le Pays de Diderot, avec Jacques Le Fataliste serré contre son cœur », signale Michel Politzer, se trouve Vienne où il séjournera quelques semaines et découvrira Freud.

Cela fera une première Prägung qui fera de lui l’auteur de la première tentative majeure de présentation de l’oeuvre de Freud aux lecteurs français ainsi que l’indique la quatrième de couverture de l’édition de poche de son ouvrage célèbre « Critique des fondements de la psychologie », ouvrage paru pour la première fois en 1928.

La seconde Prägung fut celle de Marx vers lequel glissent chacun du groupe de jeunes philosophes fréquenté par Georges Politzer, notamment Paul Nizan, Pierre Morhange, Henri Lefebvre vers 1928. Georges Politzer deviendra membre du Parti Communiste Français en 1930. Il donnera des cours fabuleux sur le matérialisme dialectique à l’Université Ouvrière de Paris, et publiera de nombreux articles sur Descartes, la question de la race, de la nation et du peuple, sur l’abstraction de Bergson, sur la mystification de certaines philosophies et leur obscurantisme, sur l’idéologie nazie, etc…

Quoi de plus exaltant que d’être au cœur intellectuel et militant des deux grandes théories de la libération, celles de Freud et de Marx ?

La richesse de pensée de Georges Politzer ne se résume pas à ces deux empreintes, et il y aurait un travail important à réaliser sur les concepts essentiels de "concret", de "Je" et de "pensée" qui la caractérisent et qui font un pont entre les deux moments forts, celui d’un soutien de sa part à la Révolution produite par Freud, et celui d’un militantisme pratique et théorique orienté par Marx et Lénine, l’engagement pour la Révolution de Marx puis à celle qui s’en inspire, la Révolution d’Octobre et la fondation de l’Union Soviétique.

Je voudrais ici donner quelques points de repères de sa pensée dans le but d’éclairer le combat contre le défaut de civilisation capitaliste que nous connaissons actuellement.

L’Homme concret vivant sa vie unique sur le plan humain

Pour aller vite, je signalerai que le terme de concret vient tôt en 1926 dans le cadre de l’étude de la philosophie faite par Georges Politzer « (…) depuis que la philosophie existe, les réflexions sur l’homme concernent le genre "Homme". C’est dire que ces réflexions se meuvent sur un plan abstrait qu’un abîme sépare de l’Homme concret vivant sa vie unique sur le plan humain. On raisonne, par exemple sur la liberté de l’Homme, mais cette liberté, elle est dite de tout le monde et de personne ».

N’est-ce pas un repère important pour travailler le défaut de la civilisation capitaliste d’aujourd’hui ? Parler de l’Homme, concept abstrait, est une opération purement intellectuelle, métaphysique, alors que la formule l’Homme concret vivant sa vie unique sur le plan humain fait tout de suite appel au mouvement, à la vie réelle, la vie transférentielle. Quelles chances sont données aux « hommes concrets vivant leur vie unique sur le plan humain » dans les pays où les besoins premiers de l’alimentation, de l’hébergement, du travail, de la santé, de l’éducation, de la culture ne sont simplement pas assurés pour cause de profits milliardaires faits par quelques-uns ? Qui vit sa vie unique lorsqu’elle est brisée, tuée par les guerres et les bombardements pour une soi-disant défense des Droits de l’Homme organisée et sélectionnée au gré des mêmes profits milliardaires ? Qui vit sa vie unique sur le plan humain lorsqu’elle broyée par les viols, les menaces, les tortures, les meurtres dans des pays où règne la dictature de la Mafia financière ? Psychiatre et psychanalyste, responsable d’un service qui reçoit des réfugiés, je suis confronté dans le concret de ma pratique aux effets du recul de civilisation que nous connaissons aujourd’hui.

Dans l’examen du défaut de civilisation, dans l’examen de la vie contemporaine dans le monde, c’est à partir du concret de la vie qu’il convient de s’orienter et d’analyser les contradictions humaines et leurs apories. Cela paraît évident et simple mais il y a une tendance humaine à déplacer la problématique concrète de la souffrance, morale notamment, pour aller vers une problématique métaphysique, ce que Marx a si bien formulé dans sa phrase célèbre contenue dans « Critique de la philosophie du Droit de Hegel » : « La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple ».

La misère concrète de l’Homme concret vivant sa vie unique sur le plan humain est la boussole qui explique l’orientation, le déplacement vers une autre misère, la misère religieuse. Cela est un point très important. Il ne s’agit pas de mettre la lutte conte la Religion au-devant de la scène mais de faire l’analyse de la contradiction humaine. La religion est à la fois, l’expression de ce qui renvoie à la déchéance concrète pour un humain et protestation contre cette misère concrète réelle, ce qui n’est pas sans évoquer la formule du psychiatre communiste Lucien Bonnafé pour désigner ce qui est appelé folie : « avatar malheureux d’une juste protestation de l’esprit contre une injuste contrainte ».

Le triptyque : récit, drame, signification pour une psychologie concrète

Ce terme de concret, Politzer le choisira aussi pour saluer l’invention freudienne, la psychanalyse, dans son ouvrage publié en 1928 « Critique des fondements de la psychologie » en disant que c’était la première voie vers ce qu’il appelait de ses vœux : la psychologie concrète. Ce texte est à la fois un éloge et une critique de la découverte de Freud qui indique-t-il après être sorti de la psychologie classique y retombe par le biais de l’abstraction transformant ainsi la psychologie concrète en nouvelle métaphysique, la métapsychologie. Là aussi il y a une analyse concrète de la réalité. Il est différent de rencontrer une personne en la prenant pour une abstraction, un « moi encombré d’un ça et d’un surmoi » ou encore « un sujet aux prises avec un Autre (obscurantiste à souhait) » ou encore « une structure psychopathologique », et de rencontrer une personne qui souffre, qui veut parler de cette souffrance, et de pouvoir l’écouter à partir du magnifique triptyque forgé par Georges Politzer en 1928 : « drame, récit et signification ». Lacan soulignera cette précocité de Politzer à saisir le nerf vivant de la psychanalyse freudienne, le récit. Il s’agit bien dans l’expérience psychanalytique de faire récit d’un drame pour produire des significations nouvelles et aller vers une transformation de la vie dans le concret. Ceci est la base du transfert et du travail de rencontre, loin du préjugé des fameuses structures, étiquettes d’un pseudo-savoir au service d’un maître et des institutions ségrégatives.

Cette notion de drame est importante : une personne vit un drame et c’est à travers le récit de ce drame qu’une signification personnelle va être mise dans un transfert. Il s’agit d’une orientation désaliéniste de la psychologie, de la psychiatrie ou de la psychanalyse qui ne part pas du préjugé du diagnostic mais de la relation humaine.

La critique de Politzer de 1928 est très positive, féconde. Il critique l’inconscient freudien pour lequel tout rêve aurait un contenu latent, et ce contenu latent aurait un sens inconscient. Il souligne que le contenu latent est une traduction toute personnelle de Freud. Il est notable par la suite qu’il sera fait religion de cette traduction originaire et que dans son retour à Freud, Lacan ne validera pas l’inconscient freudien.

Renverser sa condamnation de la psychanalyse d’hier en un apport psychanalytique aujourd’hui

A partir de 1933, la position de Politzer change : face à la montée du racisme et du fascisme, il critique radicalement Freud et la psychanalyse. Il porte ses reproches sur beaucoup de points mais insistons sur deux d’entre eux qui feront polémique et qui concernent la lutte des classes et le nazisme. Il note tout d’abord que la théorie de la libido freudienne renvoie dos à dos le bourgeois et le prolétaire. « Toute l’énergétique libidineuse de la psychanalyse est une invention mythologique ». La démonstration est limpide : « Le matérialiste marxiste montre derrière la vertu du bourgeois "la convoitise, l’avarice, la cupidité, la chasse aux profits et les manœuvres à la Bourse", derrière la philanthropie patronale, les tentatives de corruption ». Mais le psychanalyste ramène tout cela à la libido. Et comme il y ramène aussi l’avarice, la cupidité, la chasse aux profits et les manœuvres à la Bourse, le bourgeois se trouve absous de son humiliation.

Il insiste pour dire encore que « la psychanalyse et les psychanalystes ont fourni pas mal de thèmes aux théoriciens nazis, en premier lieu celui de l’inconscient », ou encore évoquant toujours le nazisme « cela ne l’a jamais empêché ni d’intégrer les psychanalystes parmi le personnel nazi, ni d’emprunter des thèmes à la doctrine freudienne ».

Contrairement à l’opinion de beaucoup de psychanalystes ou de philosophes, je pense que Georges Politzer a raison. Freud a critiqué et ironisé parfois sur le communisme et le bolchevisme de l’Union Soviétique, mais n’a jamais fait une critique du capitalisme ou du fascisme. Il y a eu une passivité des psychanalystes lors de la seconde guerre mondiale, et cette passivité, complicité tacite, neutralité bienveillante, s’est renouvelée lors de la dictature en Argentine ou bien aujourd’hui avec la dictature financière en Grèce.

Cet état répété de la neutralité bienveillante de la psychanalyse est dans ce cadre homologue à la neutralité de l’État Suisse.

Il convient d’examiner ces questions, les faits historiques et politiques qui les concrétisent, sérieusement. L’institut de psychothérapie Goering a été intégré à l’Association Psychanalytique Internationale avec l’accord tacite de Freud, et Edward Bernays, neveu de Freud a utilisé la psychanalyse de son oncle pour bâtir la propagande de "la religion du désir" de la société de consommation capitaliste que nous subissons toujours au niveau des mentalités. Goebbels se servira de l’ouvrage capitaliste de Bernays "Propaganda" pour établir sa politique de propagande hitlérienne. Le rôle de Bernays fut donc dans l’ensemble sinistre.

Ce sont des éléments historiques qui sont à prendre en considération, ce que fera d’ailleurs le psychanalyste Jacques Lacan. Dans sa conférence à l’Institut français de Milan le 18 décembre 1967, il dénonce l’assomption mystique d’un sens au-delà de la réalité, d’un quelconque être universel qui s’y manifeste en figures, ou d’expérience intérieure. Il fait contiguïté entre la réalité de la psychanalyse américaine et le nazisme : « (…) si vous entendez parler de la fonction d’un moi autonome, ne vous y trompez pas : il ne s’agit que de celui du genre de psychanalyste qui vous attend 5ème avenue. Il vous adaptera à la réalité de son cabinet.

L’on ne saura jamais vraiment ce que doit Hitler à la psychanalyse, sinon par l’analyste de Goebbels. Mais pour le retour qu’en a reçu la psychanalyse, il est là ».

Lacan sera un élève des écrits de Politzer sur la psychanalyse et le cite, en faisant l’éloge en 1949 : « (…) ne perdons pas de vue, en exigeant après lui qu’une psychologie concrète se constitue en science, que nous n’en sommes encore là qu’aux postulations formelles. Je veux dire que nous n’avons encore pu poser la moindre loi où se règle notre efficience ». Lacan reprend donc ce terme de psychologie concrète et souhaite qu’elle se constitue en science.

Bien plus tard en 1964 dans son article « Position de l’inconscient », il légitimera la suspicion des marxistes envers la psychanalyse et interrogera les psychanalystes sur la part qu’ils ont dans cette suspicion « Nous trouvons donc justifiée la prévention que la psychanalyse rencontre à l’Est. C’était à elle de ne pas la mériter (…) ».

Georges Politzer dans cette tragédie de la barbarie nazie qui se profile alors pose les vrais problèmes, et ce sont des problèmes concrets qu’il est important de résoudre pour parer au défaut de civilisation qui s’annonce aujourd’hui.

Il n’y a aucune condamnation ou réserve à faire sur l’analyse de Georges Politzer concernant l’état de la psychanalyse en 1939, bien au contraire et c’est aux psychanalystes de s’emparer de ce qu’il apporte dans sa critique pour travailler l’état actuel de la psychanalyse.

Politzer porte la force d’analyse des contradictions du mouvement historique vivant. Quelle perspective vivante de la psychanalyse nous donne-t-il au contraire ! Il s’agit de prendre en compte le contenu de ces propos : « Les faits auxquels la psychanalyse a touché doivent être repris pour être compris correctement. La psychanalyse elle-même a dû son succès non aux nouveaux moyens qu’elle nous a fournis pour connaître un aspect du réel et pour agir sur lui, mais à son adéquation aux préoccupations et à la situation de certains milieux sociaux ».

Que dit Georges Politzer ? La psychanalyse a touché des faits de façon spécifique et nous donne des moyens pour connaître un aspect du réel et pour agir sur lui. Voilà le point nouveau et l’apport de la psychanalyse pour la civilisation. Quel est l’obstacle ? Le centrage des psychanalystes sur les problématiques bourgeoises et petite-bourgeoises et la propagande capitaliste qui voyait à l’époque d’un bon œil cette idéologie de la libido et de désir, à la fois dans sa dérive marchande et d’opposition à la lutte des classes. Pour que la pratique psychanalytique soit réellement émancipatrice, individuellement et collectivement, il est nécessaire d’être orienté par la question sociale dans la perspective que Marx développe. Il est primordial de ne pas se satisfaire du rapport social établi par l’exploitation capitaliste et de l’état miséreux de la demande qu’il produit dans un rabaissement de l’humain.

Je reviens à partir de l’état miséreux de la demande sur le propos de Marx concernant l’opium du peuple abordé précédemment. Cela concerne le psychanalyste qui reçoit une demande prise dans une souffrance qui revoie toujours à un état miséreux. Que dit Marx ? Dans la misère humaine concrète réelle, il y a un déplacement vers la misère religieuse et cela concerne le point central de la déchéance humaine. C’est là le nœud où nous pouvons en savoir plus sur la contradiction : « La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle ». Freud ira vers le primat du déplacement comme concept fondamental de la psychanalyse et ignorant Hegel et Marx placera un tabou sur la contradiction, « l’inconscient ne connaît pas la contradiction ». C’est là dans le rapport à la déchéance que l’apport freudien du déplacement ne suffit plus aboutissant à une mystification, choisissant une métapsychologie, une psychologie de l’au-delà , plutôt qu’une psychologie concrète. Pour le changement véritable dans la pratique de transfert, pour une émancipation, il convient de croiser le concept de déplacement à celui de révolution.

C’est ce que d’une certaine façon Lacan abordera. Introduisant Marx dans le champ de la théorie psychanalytique, il sera extrêmement critique envers le capitalisme. Cela aura pour effet en France mais aussi dans certains pays d’Amérique Latine que nombre de psychanalystes suivant ses propos critiqueront le capitalisme. A cela s’ajoute le fait que beaucoup de psychanalystes exercent dans le secteur public et ont donc une pratique avec une autre classe sociale.

Il y a donc un changement par rapport à la période précédant la seconde guerre mondiale.

Cependant Lacan restera la plupart du temps dans l’abstraction et ce qui se transmettra après sa mort sera imprégné pour les courants qui dominent par les avatars scolastiques, dogmatiques et ségrégatifs.

Pour sortir de l’aporie actuelle de la psychanalyse, il me semble important de saisir ce que j’ai développé comme concept de transfert social dans un article précédent « Hugo Chavez, un transfert historique ! ». Le transfert est d’abord social et le transfert psychanalytique est secondaire à celui-ci. La dialectique qui se développe entre les deux est forte d’enseignement.

L’apport lumineux de Georges Politzer dans son étude de l’idéologie nazie

Je reviens sur l’apport de Georges Politzer concernant la question du défaut de civilisation.

Si Politzer a donc pris en aversion, pour reprendre le terme de Lacan employé à son égard, la sociologie freudienne, il va poursuivre de façon lumineuse son travail sur l’idéologie et va étudier l’idéologie nazie dans une publication clandestine de janvier-février 1941 « Révolution et Contre-Révolution au XXème siècle ».

Je cite ici des extraits de ma conférence faite à La Fondation Ludwig à La Havane.

Politzer analyse le discours fait à la Chambre des Députés à Paris en 1940 par Alfred Rosenberg, discours publié sous le titre « Règlements de compte avec les idées de 1789 ». Un résumé du discours de Rosenberg, qui est mandataire du Führer a été publié sous le titre "Sang et Or, ou L’Or vaincu par le Sang". Politzer, pas à pas, démontre la déformation des faits qui viserait à faire penser que Hitler s’attaquerait à l’Or du capitalisme dans « une lutte pour la hiérarchie des valeurs ». Il montre le lien évident entre nazisme et capitalisme : comment cette lutte pour la hiérarchie des valeurs recouvre la lutte pour le partage du monde, comment la propagande nazie a pour paradigme fondateur le discours de la publicité commerciale capitaliste.

A ce propos Georges Politzer note que « Dans Mein Kampf, M.Hitler établit la comparaison entre la propagande politique et la réclame. "Que dirait-on, écrit-il, d’une affiche destinée à vanter un nouveau savon et qui dirait qu’il y a aussi d’autres bons savons ? On secouerait la tête. Il en est exactement de même en ce qui concerne la réclame politique". M. Hitler montre lui-même qu’il conçoit la propagande politique comme une réclame politique, conduite selon les principes de la publicité commerciale. Il soutient que la propagande vraie est, comme la publicité vraie, celle qui réussit, et que la propagande "n’a pas à chercher la vérité objective dans la mesure où elle est favorable à d’autres... pour l’exposer ensuite avec sincérité doctrinale aux masses" ». Politzer conclut que pour Hitler et Rosenberg, pour le nazisme, l’histoire est subordonnée à la propagande, qu’il s’agit d’une propagande qui se conçoit comme une publicité commerciale. Cela correspond tout à fait à la position d’Edward Bernays, le neveu de Freud.

Notons encore « Cette contre-révolution détruit la démocratie bourgeoise pour instaurer la dictature terroriste. Elle signifie que le capitalisme ne peut plus se maintenir par les anciennes méthodes de domination ».

Il indique également que la « lutte des races » vient se substituer comme explication de l’histoire à la « lutte des classes ».

C’est sur ce point de la race et du racisme que je m’arrêterai un temps du fait de son actualité en Occident. Étudions avec Politzer le discours d’Alfred Rosenberg concernant la Révolution : « La Révolution française était la révolte légitime du peuple français contre l’esprit d’Inquisition cléricale et contre les phénomènes d’abâtardissement de l’époque dynastique ».

Le problème n’était pas ce soulèvement légitime mais l’acceptation des idées de 1789, et notamment le renversement de l’époque dynastique. C’est donc le lien de domination, de pouvoir en rapport avec une lignée familiale sur de multiples générations, en rapport avec le sacré, le divin, le pouvoir de l’Au-delà .

Schématiquement, ce que nous découvrons du nazisme avec l’analyse de Politzer peut se résumer ainsi : le nazisme est en lien direct avec le capitalisme, il fonctionne en proposant dans sa propagande une hiérarchie des valeurs soit un axe vertical où fonctionne pour la masse, une valeur et en premier lieu la valeur raciale. Cet axe vertical est aussi celui de la dynastie royale que la Révolution française dans un moment de faiblesse a aboli, produisant un trou dans cet axe vertical. Il s’agit donc de remettre en place le fonctionnement d’une valeur concernant, le Méta grec, μετα la valeur de l’au-delà . Tout cela est mis en force par la méthode de la publicité commerciale capitaliste. La race vient à la place sur l’axe vertical comme valeur renvoyant au mystère de l’origine. Elle remplace comme puissance captatrice pour les masses l’origine dynastique féodale en lien avec le sacré et le divin qui faisait garantie dans la croyance.

Le transfert comme outil révolutionnaire

Contrairement à Althusser, je pense la psychanalyse comme étant une pratique sociale. J’ai théorisé du coup les transferts, social et psychanalytique, comme rapport social en lien avec la production.

Grâce à une rencontre avec Maxime Vivas en septembre 2009, j’ai eu la possibilité de travailler le défaut de civilisation particulier qui concerne l’abord de la transsexualité avec Mariela Castro.

Au-delà de cette expérience qui m’a appris les avancées cubaines sans équivalent dans le domaine, j’ai aussi vécu et vu de façon concrète les effets de ce transfert social en dialectique avec le rapport social cubain et cela m’a beaucoup orienté dans la théorisation de ma pratique psychanalytique.

Le transfert social, le militant révolutionnaire orienté par Marx, s’en inspire forcément de façon concrète sans le savoir parfois, sans le nommer comme tel. Pour Georges Politzer cela est évident et la rencontre prévue avec Michel, son fils, organisée par le TRIP le 8 avril devrait nous éclairer à ce sujet.

Le rapport entre Marx et la psychanalyse a donné parfois beaucoup de confusion ainsi que l’indique Georges Politzer. Un psychanalyste qui s’est inspiré de Georges Politzer, le nommé Jacques Lacan, en a tiré les conséquences. Il met Karl Marx comme responsable de l’invention du symptôme, avant Freud, mais aussi inventeur du fétichisme dans son rapport à la mystification, précurseur du stade du miroir, inventeur de la théorie révolutionnaire de la plus-value sur laquelle Lacan bâtira son concept de plus-de-jouir.

Cela fait beaucoup. Je rajoute : Karl Marx analyste du transfert, et théoricien d’une pratique du dire, la poésie, dans son rapport à la science, économique.

C’est ce que j’ai pu exprimer à la Faculté de psychologie de La Havane en octobre 2012 dans une conférence « Ce que Marx apporte à la pratique psychanalytique » où j’ai signalé qu’à propos de la souffrance psychique, Marx lorsqu’il traitait de l’aliénation humaine dans les Manuscrits Parisiens en 1844, écrivait ce propos qui m’oriente dans ma pratique « (…) comprise au sens humain, la souffrance est une jouissance que l’homme a de soi ».

J’ai été heureux aussi d’être semble-t-il le premier à découvrir l’utilisation du rapport entre "Psychologie" et "concrète" chez Marx, toujours dans les Manuscrits Parisiens de 1844. Ces Manuscrits ont été publiés en 1932 en allemand, en 1927 de façon partielle en russe. « On voit comment l’histoire de l’industrie et l’existence objective constituée de l’industrie sont le livre ouvert des forces humaines essentielles, la psychologie de l’homme concrètement présente, que jusqu’à présent on ne concevait pas dans sa connexion avec l’essence de l’homme, mais toujours uniquement du point de vue de quelque relation d’utilité, parce que - comme on se mouvait à l’intérieur de l’aliénation - on ne pouvait concevoir, comme réalité de ses forces essentielles et comme activité générique humaine, que l’existence universelle de l’homme, la religion, ou l’histoire dans son essence abstraite universelle (…) ».

Terminons avec Georges Politzer sur le défaut de civilisation capitaliste « Il devient ainsi clair, non seulement par l’analyse théorique, mais par les faits eux-mêmes que c’est bien le capitalisme qui est responsable du caractère étriqué et de la corruption de la démocratie bourgeoise (…) ».

Hervé Hubert

Psychiatre, psychanalyste, chef de service d’un centre de consultations psychanalytiques international à Paris.

Voir en ligne : par Hervé HUBERT, publié sur le Grand Soir le 7 avril 2013

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