Manifestations, violences, unité... Les conditions de l’élargissement et de la convergence des luttes sociales

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Des témoignages de médecins sur un 1er mai "bain de sang" à la dénonciation de la "haine de la police" par les syndicats de policiers, la question de la violence semble dominer le débat autour du mouvement social. Le grand écart entre le discours médiatique dominant et l’expression militante illustre qu’il s’agit d’un lieu de l’affrontement idéologique. Bonne raison pour prendre le temps de la réflexion.

Les médias font tout pour présenter le mouvement social comme minoritaire, manipulé, infiltré par les casseurs, mais les acceptant. Il s’agit bien sûr d’empêcher que le mouvement ne s’élargisse, se diffuse, se renforce... Coté militant, la dénonciation de la violence policière s’amplifie, sans vraiment de réflexion sur les conditions concrètes des manifestations, leur organisation, ni sur les freins qui pour l’instant, n’ont pas permis une montée en puissance en nombre de manifestants. Des slogans contre la police semblent facilement repris, en tout cas accepté par les manifestants.

Pour faire céder le gouvernement, il faut beaucoup plus d’un million de manifestants en "jours de pointe", il faut passer le cap des 3 millions et plus... Comment est-ce possible ? Nous avons besoin d’un vrai débat sur les conditions du mouvement social, car tout le monde comprend que la violence est bien une arme contre le mouvement social, lui empêchant de "manifester" le refus largement majoritaire dans la population de cette loi.

Un point de vue personnel, certainement partial et incomplet, mais pour contribuer à une vraie réflexion militante sur les conditions de réussite du mouvement contre la loi El Khomri, et plus généralement, du renforcement du rassemblement populaire.

Le couple "provocations/répressions" est au coeur de la gestion par l’état d’un mouvement social. Une manifestation n’est pas seulement un lieu ou des manifestants viennent défendre des revendications, mais aussi, surtout peut-être, un lieu ou des forces diverses agissent pour peser sur ce mouvement, le freiner ou le renforcer [1]. Il y a presque toujours des groupes d’extrême-droite, GUD, ultras, identitaires, aguerris pour provoquer, frapper, dans un jeu à trois bandes avec la police et les manifestants. Il y a des groupes anarchos, black box et autres zadistes, qui recherchent des affrontements supposés préfigurer une situation "révolutionnaire" d’isolement d’un état policier assiégé face au peuple... La police elle-même est présente avec des agents en civils, et comme toujours des agents infiltrés dans les groupes violents...

Il y a quelques décennies, une manifestation était encadrée par des organisations syndicales avec des services d’ordres militants qui savaient identifier les acteurs présents, faire resserrer les rangs des manifestants, bloquer un groupe tentant de faire éclater la manifestation, y compris pour prendre un exemple banal, bloquer des voitures d’excités tentant de forcer le passage, sans que cela ne dégénère. L’objectif des organisateurs de la manifestation était clair, tout faire pour quelle soit la plus massive possible et aille au bout de son trajet pour que des discours se tiennent devant le maximum de monde à l’arrivée.

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Dans un mouvement comme Mai 68, ou récemment dans les grandes manifestations grecques contre l’austérité, il y a les manifestations organisées par les syndicats de luttes, dans lesquelles les communistes jouent un rôle clé, et celles organisées par d’autres, anarchistes, écologistes, socialistes, mouvement étudiant, qui ont un point commun, le refus de l’organisation avec les communistes. Et quand il y a convergence, comme le 13 Mai 68, elle se fait avec l’expérience de l’organisation des syndicats.

Le constat que chacun peut faire ces dernières années, c’est la faiblesse pour ne pas dire l’absence d’organisation des manifestations. La tête de cortège, qui était il y a 20 ans encore, le lieu ou se prenaient en photo les dirigeants, devient le lieu des lycéens/étudiants, dans une grande confusion sur la constitution du cortège, comme s’il fallait montrer qu’il y avait des jeunes, et les slogans de la voiture de tête deviennent les slogans mouvementistes [2]

Dans les nombreuses vidéos sur les violences policières, il est frappant de voir l’absence de mouvement général de la manifestation. Partout des groupes avancent ou reculent, vont à gauche et à droite, se situant plus par rapport aux mouvements des groupes de policiers qui eux, ont des ordres et orientent l’agitation, que par rapport à un objectif de manifestation.

J’ai pu constater dans un rassemblement à Vaulx-en-Velin pour la réunion interministérielle à quel point les militants anciens semblent désemparés, se demandant ou aller, comme dépourvus de toute expérience ou consignes, avec un cortège qui cherche comment se rapprocher du lieu où sont les ministres, tentant d’un coté, de l’autre... J’ai discuté avec plusieurs groupes de lycéens, qui avaient le même questionnement. Les manifestants sont très dispersés et les groupes eux-mêmes peu soudés. Un groupe d’anarchistes appelle à occuper le périphérique, opération qui nécessiterait une organisation rigoureuse, et des groupes hésitent, ne savent pas comment faire... le plus gros du cortège suit, et bien entendu, la police peut sans difficulté interdire rapidement le blocage.

Mais au fait, à quoi sert une manifestation ? Question importante pour savoir comment l’organiser !

A priori, la manifestation cherche à "manifester" le mécontentement et faire connaitre les revendications. Sa réussite est donc dans le nombre de manifestants et...le nombre de "spectateurs", d’abord le long de la manifestation, puis dans les médias.

Il peut y avoir des manifestations différentes, dont l’objectif est de bloquer un péage par exemple, ou d’interdire le déménagement d’une usine, ou encore, à plus petite échelle, d’empêcher une expulsion. Dans ce cas, il y a un objectif matériel précis et qui peut orienter l’organisation de la manifestation. Et chacun comprend là qu’il faut se serrer les coudes... Mais ce n’est pas la manifestation qui crée une situation révolutionnaire. Ceux qui pensaient le 23 Mai 68 que le pouvoir était à prendre ne peuvent à posteriori que constater leur grave erreur.

Toutes les journées récentes de manifestations sur le travail avaient bien pour objectif de montrer que le mouvement contre la loi El Khomri se développe et se renforce. La question du nombre est donc décisive.

Pour montrer sa force, une manifestation doit aussi montrer que ceux qui manifestent sont capables de s’unir, de se regrouper, de faire converger des efforts militants de partout vers une bataille commune, une bataille cherchant à peser sur les décisions politiques...

De ce point de vue, il faut être honnête. Depuis le 9 mars, les manifestations n’ont pas montré un élargissement. La période des vacances n’était certes pas favorable, mais la tentative d’une manifestation le samedi n’a pas permis un élargissement "familial". Au total, le mouvement stagne sur son million, loin du rapport de forces nécessaire.

Cela dit, comme le dit très bien le film "comme des lions", un mouvement peut s’exprimer sous des formes minoritaires, en étant de fait majoritaire dans les consciences. Tout l’enjeu est que ceux qui, minoritaires, portent des formes de luttes plus avancées, se fassent comprendre de la majorité de ceux qui ne les accompagnent pas.

Ce doit être l’objectif premier des organisateurs d’une manifestation. Que le mouvement soit plus fort après qu’avant, dans ce qui est le rapport de forces réel, le niveau des consciences, l’unité de la grande majorité du peuple autour de ceux qui luttent, et sa traduction dans le renforcement des organisations de luttes. Comme le dit si bien le manifeste du parti communiste.

Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union grandissante des travailleurs

Faut-il alors occuper des lieux, des places ?

L’échec des grands mouvements contre les retraites en 2010, des instituteurs en 2003, pousse beaucoup de militants à s’interroger sur les formes d’action qui permettraient de dépasser ces échecs. Le sentiment que ces grandes journées de manifestations sont insuffisantes conduit soit à dire "il faut la grève générale", soit à chercher à poursuivre une manifestation par l’occupation d’un lieu symbolique, et de ce point de vue, les "places" sont en vogue. Les médias ont fait de la place Tahir le symbole d’un mouvement révolutionnaire, même si dès qu’on s’y intéresse, on ne peut que constater les contradictions de ce "mouvement de la place Tahir", tout comme on ne peut que constater que la place "Maidan" a été au service de groupes fascistes qui ont installé un pouvoir fascisant proUS en Ukraine.

De même, j’ai entendu plusieurs fois à Lyon des jeunes dirent "il faut aller bloquer la préfecture, il faut aller bloquer le MEDEF"... et bien sûr les rumeurs circulent, et il suffit de regarder où sont placés les cars de CRS pour savoir ce que la préfecture sait des intentions de ce type... De ce point de vue, l’expérience ancienne de l’état, tout comme les moyens plus modernes dont il est doté en terme de surveillance, renforcé par l’état d’urgence, protège de fait l’ensemble des lieux publics, et on peut voir à quel point la préfecture de Lyon tient compte de l’expérience en rendant impossible l’occupation de la place Bellecour après une manifestation s’y finissant.

Aucune forme particulière d’action n’est en soi bonne ou mauvaise, utile ou inutile. Tout dépend en fait si elle fait progresser cette "unité des travailleurs". L’occupation d’une place ou d’un théâtre peut conduire à multiplier les rencontres, à faire converger des actions, tout comme elle peut isoler le mouvement en l’enfermant dans un "entre-soi" peu propice à l’élargissement... toute place ayant des limites de ce point de vue !

Si on n’oublie pas que les luttes sociales commencent à faire bouger un pouvoir quand elles prennent le caractère réellement "de masse", c’est à dire comme le dit Lénine, quand elles mettent en mouvement "des millions de gens", il faut bien constater qu’aucune place en France ne permet d’accueillir un million de manifestant, donc certainement pas les 3 ou 5 millions qu’il faut pour faire tomber la loi El Khomri...

L’occupation d’un lieu ne peut être qu’un moment, et doit être au service de l’élargissement du rassemblement. Là encore, le film "comme des lions", nous montre un mouvement qui discute et prépare ces actions, et même quand ils décident d’envahir un siège du MEDEF, ils le font pour se faire entendre, pour démontrer leur détermination et leur capacité, sans jamais se tromper sur leur objectif, une grève digne et propre, et disent-ils, "on sort ensemble, on laisse le lieu propre..."

Des pratiques à reconstruire pour préparer et organiser une manifestation

Si l’objectif d’une manifestation est bien de faire la démonstration de la force du mouvement, des progrès de son unité, de sa capacité à s’élargir et à élargir le soutien populaire qui le porte dans les entreprises et les quartiers vers un rapport de forces majoritaire, alors je propose quelques objectifs ou règles de préparation des manifestations

- Une manifestation doit être digne et propre, comme le disent les lions de PSA. Elle a un objectif, un trajet, et elle s’y tient.
- Les organisateurs donnent des consignes claires contre les provocations, le rapport aux forces de polices, le respect des objectifs de la manifestation. Un service d’ordre est chargé d’isoler et d’écarter de la manifestation, les groupes qui ne défendent pas ces objectifs
- Les manifestants viennent non pas pour une promenade individuelle, mais pour une démonstration collective. Ils s’organisent en groupe, serrent les rangs, savent qu’il y a des consignes et qu’il faut les suivre pour démontrer la force collective.
- Les manifestants protègent le bon déroulement de la manifestation de tous les provocateurs, veillent à ne pas laisser les groupes se faire disperser, respectent les consignes de distances entre banderoles [3]
- Les slogans sont préparés et diffusés pour porter les revendications de la manifestation.

Tout cela, supposerait un collectif de coordination de toutes les organisations contribuant à la manifestation, chargé d’organiser les conditions de la manifestation, le service d’ordre. Dans un premier temps, c’est la responsabilité de la CGT. Ce collectif devrait diffuser des consignes précises sur les objectifs de la manifestation dans les jours précédents et dans la manifestation ; trajet, horaire, points de regroupement au début, modalités de dispersion, slogans... Il y a une dimension pédagogique nécessaire pour aider les militants à assumer leur rôle dans la préparation d’une manifestation dans chaque lieu de mobilisation, et pendant la manifestation. Il n’y a évidemment aucun spontanéisme de l’organisation.

Quel rapport avec les forces de police ?

La question des rapports avec les forces de police doit être largement discutée, tellement la situation est devenue confuse. La police a évidemment toujours eu un rôle répressif au service de l’état, chargé d’interdire justement qu’un mouvement social puisse démontrer sa force et s’étendre. Mais c’est un phénomène nouveau de voir des militants CGT reprendre des slogans comme "personne n’aime la police", ou rester au milieu de groupes anarchistes cherchant à renverser un rang de policiers.

La violence policière est très visible sur de nombreuses vidéos, mais aussi les violences contre la police, et ces mêmes vidéos montrent en général non pas un cortège suivant un parcours "officiel", mais des groupes dispersés dans une situation d’après ou d’en dehors manifestation. Autrement dit, l’absence d’organisation de la manifestation et l’inexpérience des manifestants permet toutes les manipulations politiques et provocations...

La déclaration du dirigeant du syndicat de droite alliance est révélatrice. Il dénonce les consignes du ministère d’attendre avant d’agir contre les casseurs et il dit lui-même que c’est pour décrédibiliser les manifestants. Il confirme ce que l’expérience syndicale nous a transmis. La politique de déploiement des forces de l’ordre a pour objectif de laisser se développer une violence qui appellera une violence policière, non pas pour l’isoler de la manifestation, mais au contraire pour la confondre afin de faire reculer et l’unité des manifestants et leur soutien populaire.

Autrement dit, il y au un enjeu pour les organisateurs de la manifestation, faire en sorte que les manifestants comprennent la nécessité d’une manifestation "digne et propre", capable de s’organiser pour faire la démonstration de sa force et de son unité, et donc de sa capacité à isoler, et rejeter les groupes qui consciemment ou non, rentrent dans le jeu étatique du cycle provocation/répression. Ce n’est évidemment pas aux manifestants d’empêcher ces groupes de nuire, mais c’est leur responsabilité de ne laisser aucune confusion avec la manifestation.

Il faut donc être clair, les forces de l’ordre sont-elles l’ennemi de la manifestation ? Non ! Et le seul slogan que les manifestants devraient adresser aux policiers devrait être "la police avec nous" ou "vous êtes, nous sommes, des sa-la-riés"

Sur le fonds, quel chemin d’une rupture politique ?

La question des objectifs d’une manifestation renvoie en fait au fonds à la question du "chemin" de la rupture politique, de la révolution. tout le monde perçoit bien que l’élection ne peut être le chemin principal. Lénine parlait d’un thermomètre. Il me semble que selon les conditions démocratiques, elle peut être un peu plus et donner des points d’appuis, mais jamais elle ne peut être le centre du rapport de forces réel.

Les manifestations, occupations, rassemblements sont-ils alors le lieu principal du rapport de forces ? Ils en sont évidemment un moment décisif, un moment de "démonstration" de ce rapport de force, et même un moment de construction par la confiance, la dynamique, la joie de l’action...

Mais élection et manifestation ne sont qu’un moment du rapport de forces ! Pour que le rassemblement populaire devienne suffisamment puissant pour faire retirer une loi, et plus, pour faire tomber un gouvernement, et plus encore, pour imposer un changement de régime, une nouvelle constitution, de nouvelles règles du jeu, et plus encore, beaucoup plus, pour tenir dans la durée face aux contre attaques de la bourgeoisie nationale et de tous ses alliés du capitalisme mondialisé, il faut un peuple debout, uni, organisé, non pas seulement le jour d’une "manifestation", mais d’abord et avant tout sur ses lieux de travail et de vie...

Le lieu premier du rapport de forces est le lieu où se tissent les solidarités de travail face à l’exploitation et à l’aliénation sous toutes ses formes. C’est quand les "manifestants" s’interrogent concrètement sur leur capacité à gérer eux-mêmes les affaires de l’entreprise et de la cité que le pouvoir vacille

Le manifeste avait bien raison.

Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union grandissante des travailleurs

[1La manifestation du 13 mai 68 fait du mouvement social un mouvement majoritaire qui ébranle la république. Pourtant, 3 semaines plus tard, la contre-manifestation gaulliste prépare le raz-de-marée politique à droite.

[2Ce 1er mai par exemple à Lyon, c’est la voiture de tête de la CGT qui appelle à l’occupation d’un théâtre à la fin de la manifestation,occupation proposée par quelques groupes type nuit debout,

[3Ces dernières années, le seul groupe vraiment organisé et qui ne se laisse pas disperser est le cortège de FO...

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