Les travestissements de mai 68 Par Gilles Rodriguez

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Beaucoup a été dit et se redit en ce moment sur le mai 68.

Un récit modelé par l’idéologie dominante qui a imposé un certain nombre de poncifs… et de contre-vérités.

Par exemple, ce dimanche 25 mars était diffusé sur la 5 un documentaire intitulé : « Mai 1968, les coulisses de la révolte » dont plusieurs traits pour la plupart visent soit à minorer, soit à travestir le rôle des travailleurs et les positions d’alors du PCF et de la CGT.

Sans aucunement prétendre qualifier le sens de la période et de ses suites, tenons nous en à quelques points le plus souvent essentiels mais passés sous silence, édulcorés ou manipulés :

Le thème du caractère marginal du mouvement social

Commentaire accompagnant la présentation du documentaire sur le site de la 5 : « Il y a cinquante ans, Mai-68 voyait les étudiants de France se révolter à la suite de leurs pairs parisiens. En marge des manifestations de la jeunesse, des grèves générales éclatent un peu partout  ».

Vous avez bien lu, « en marge des manifestations de la jeunesse des grèves générales éclatent ».

Alors que tout au cours de l’année 1967 de puissantes luttes ont eu lieu dans de grandes concentrations ouvrières comme Rhodiaceta à Besançon et que déjà en 1963 la marche des mineurs du Nord sur Paris, la puissante grève du 17 mai contre les ordonnances en matière économique et sociale et contre les pleins pouvoir s’affirment nationalement. Sans oublier un 1er mai 1968 syndical très combatif qui renoue avec une tradition interdite par le pouvoir depuis 14 ans !

L’année 1967 était celle qui a comptabilisé le plus de journées de grève depuis l’instauration de la Vème République.

En 1968 donc pas de coup de tonnerre dans un ciel serein contrairement au fourvoiement du « grand journal de référence » Le Monde qui proclame à la veille du mouvement que « La France s’ennuie ».

La bourgeoisie dort sur ses lauriers mais sans doute pas le prolétariat !

Et ce qui est occulté de manière récurrente dans le récit de 68, c’est que si l’agitation démarre avec les actions étudiantes (pour plus de liberté, contre le puritanisme gaullien et bourgeois, contre la guerre du Vietnam …), c’est la vigueur de la protestation contre la répression des étudiants notamment celle qui a lieu au quartier latin dans la nuit du 10 au 11 mai.

Car c’est cette protestation relayée immédiatement dès le samedi 11 mai par l’appel de la CGT et de la FEN à la grève nationale et à la manifestation pour le 13 mai qui a pour conséquence :
- de considérables rassemblements ce jour anniversaire de l’accession de de Gaulle au pouvoir (1 million de manifestants à Paris et de très importants rassemblements en province)
- la réouverture de la Sorbonne et la libération des manifestants étudiants par G. Pompidou retour d’Afghanistan précisément sous la pression de la protestation contre la répression !
- l’enclenchement du plus puissant mouvement de grève des travailleurs que le pays ait connu.

Dès le 14 mai : Grèves aux Etablissements Claas à Woppy (Moselle), aux papeteries La Chapelle à Saint-Etienne-du-Rouvray (76), dans deux filatures du Nord, une biscuiterie du Rhône, débrayage à Sud-Aviation à Cannes la Bocca et aux Etablissements Fog dans la Nièvre …

15 mai : Grève avec occupation et séquestration à l’usine Renault-Cléon…

16 mai : 15.000 grévistes en Seine-Maritime. Rodhiacéta et Berliet dans le Rhône. Grève à Renault Billancourt et Sandouville, etc. Elle gagne la SNCF, les centres de Tri PTT et les services publics. Les ouvriers de Renault Flins occupent les usines. Grève illimitée avec occupation à Renault le Mans…

Ce n’est donc pas à la marge que les grèves ouvrières éclatent !

Et cette irruption ouvrière inaugure un basculement dans une toute autre phase, une autre page de l’histoire avec l’entrée en lice d’autres acteurs et d’autres enjeux qui vont mettre directement en cause le pouvoir et l’ensemble de sa politique.

A partir de ce moment ce n’est donc plus la seule question universitaire qui s’impose (bien qu’incluse dans la plate-forme générale) mais la "question sociale" à laquelle le pouvoir gaulliste est à présent confronté, exigeant :

  • la réforme démocratique de l’Université et de l’Enseignement.
  • l’augmentation des salaires (aucun inférieurs à 600 francs).
  • l’abrogation des ordonnances amputant la Sécurité sociale.
  • le plein emploi.
  • le respect et l’extension des libertés syndicales.

L’ampleur et la détermination du mouvement posant évidemment la question d’une autre politique que celle appliquée jusque là, les manifestants du 13 mai scandant «  Dix ans ça suffit  » !

Puis «  Gouvernement populaire avec les communistes  » réclamé par un mouvement confronté alors aux manœuvres comme d’habitude, d’une deuxième gauche à la recherche d’une alternance sans véritable changement.

Le thème de la collusion CGT/pouvoir

Dans le film de la 5, cela est seulement suggéré avançant l’idée que la CGT compose avec le pouvoir soucieuse de se débarrasser du mouvement étudiant.

Argumentaire adossé à la propagande des mouvements gauchistes selon laquelle l’obstacle au développement des luttes, à l’intervention des travailleurs ce sont précisément les organisations majoritaires dont ils se sont doté historiquement : le PCF au plan politique et la CGT au plan syndical.

Alors qu’on l’a vu, sans l’appel à la solidarité de ces organisations avec le mouvement étudiant, celui-ci aurait été isolé et écrasé. Comme cela s’est passé dans d’autres pays.

Alors que la grève a largement reposé sur l’initiative de la base.

Alors qu’aucun mot d’ordre de grève générale n’a été donné, le mouvement étant sous le contrôle des Assemblées générales dans les entreprises, les administrations, les universités …

En conséquence aucun mot d’ordre de reprise n’a été donné non plus.

La négociation de Grenelle entre syndicats, patronat et gouvernement des 25 et 26 mai, ne donnant pas lieu, contrairement à ce qui est répété mensongèrement, à des accords dont les syndicats et la CGT seraient signataires, mais à un constat ou projet de protocole prévoyant entre autre l’augmentation de 35 % du salaire minimum garanti (SMIG), la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise, la réduction du temps de travail sans perte de salaire… qui ne sera pas paraphé, ni signé par les organisations syndicales et devra donc être soumis à l’appréciation des travailleurs.

Afin de donner de la chair à cette affirmation de collusion s’est construite l’affabulation d’un Georges Séguy sifflé à Renault Billancourt lors de son compte-rendu aux salariés du contenu du constat de Grenelle.

C’est en effet le 27 mai que ce compte-rendu a lieu, les diffamateurs du mouvement ouvrier et de la CGT répétant depuis, et encore à présent, que lors de cette assemblée, Georges Séguy s’est fait huer par les travailleurs histoire de présenter une CGT « débordée par la base », obstacle à la poursuite du mouvement, briseuse de grève en quelque sorte.

Sauf que tout cela est pure manipulation !

C’est Aimé Halbeher alors jeune secrétaire en 1968 de la CGT Boulogne-Billancourt qui témoigne en août 2016 :

« Le rassemblement a lieu à 9h du matin. J’apprends que G. Séguy viendra rendre compte du constat de Grenelle avec Benoit Frachon aux 25000 salariés présents. Il n’était évidemment pas question pour eux d’appeler les salariés de Renault à cesser ou poursuivre leur grève.

En les attendant je suis chargé par la direction du syndicat CGT de l’usine, et en accord avec la CFDT et FO de présenter brièvement les principaux résultats de Grenelle que nous connaissions mais surtout de fustiger la direction de l’usine et le gouvernement qui refusent d’ouvrir les discussions. En conséquence, je propose au vote des travailleurs la poursuite de la grève reconductible avec occupation aussi longtemps que ces négociations ne se seront pas tenues.L’immense majorité des salariés présents acclame et vote la poursuite de la grève.

G. Séguy apprend cette décision lors de son arrivée en voiture à Billancourt.
Par conséquent la poursuite de la grève s’est décidée avant l’arrivée de G. Séguy.

Cette décision n’a pas concerné le résultat de Grenelle mais l’obstination de la direction et du gouvernement à refuser toute discussion. Les grandes entreprises, notamment dans l’automobile, Renault, Peugeot, Citroën ne négocieront que vers le 20 juin 1968.

G. Séguy avec B. Frachon présentent aux salariés de Renault les conditions dans lesquelles se sont déroulées les discussions et déplorent au passage, que contrairement à 1936, l’unité syndicale a cruellement fait défaut. G. Séguy précise qu’aucun accord signé n’est intervenu. Il s’agit d’un constat de discussion qu’il faut améliorer dans chaque entreprise.

Il présente les acquis sociaux obtenus sous les applaudissements nourris et les revendications insuffisamment satisfaites ou totalement insatisfaites sous les huées adressées au patronat et au gouvernement. »

La véracité de ce témoignage de première main est incontestable, ce qui n’empêche pas encore des historiens comme Pascal Ory dont la spécialité devrait les incliner à la rigueur, d’ânonner encore ces jours derniers à l’université de Nanterre la même contre-vérité !

Le thème de la vacance du pouvoir

C’est un autre aspect mystificateur de la narrative post 68 toujours également en vigueur.

Après l’échec de sa première tentative de sortie de crise du jeudi 24 mai annonçant un futur référendum sur la participation, De Gaulle serait pris de doute, songerait à démissionner et disparaissant sans laisser de nouvelles à ses plus proches, le 29 mai, une situation de vacance du pouvoir serait ainsi créée.

Cette rumeur distillée depuis quelques jours donnant des ailes au rassemblement de la gauche non-communiste le 27 mai avec Mendès-France, Rocard, la CFDT et compagnie… à Charlety et Mitterrand déclarant sa candidature à la présidence de la République le 28 mai au cours d’une conférence de presse mémorable !

Pourtant ultérieurement on peut avancer que tout cela ne constitue qu’une vaste mise en scène.

Car :
- dès le 11 Mai Pierre Messmer, ministre des armées, a décidé sur ordre du premier ministre de mettre en alerte des unités de l’armée.

- le 29 mai le général De Gaulle se rend secrètement à Baden-Baden en Allemagne où il rencontre le général Massu, commandant du corps expéditionnaire français en zone allemande.

- tous les réseaux gaullistes (réseaux Foccart, SAC, Comités de Défense de la République, réseaux Pasqua) sont activés pour préparer la contre-manifestation des Champs Elysées du 30 mai.

- le 30 mai à la radio, De Gaulle annonce qu’il ne se retirera pas, qu’il maintient G. Pompidou au poste de premier ministre et qu’il dissout l’Assemblée nationale.

La contre-offensive gaulliste n’est donc pas un simple sursaut succédant à l’abattement !

Elle résulte d’une tactique et d’une organisation qui ne délaisse aucun aspect de la situation.

La rencontre De Gaulle / Massu qui n’a jamais été vraiment révélée sauf en sous-entendus malicieux, vise principalement à s’assurer de la fidélité de l’armée.

Et à créer les conditions du rassemblement de toutes les composantes de la droite, y compris de celles qui durant la guerre d’Algérie s’étaient violemment opposées à De Gaulle. Le pacte scellé comporte l’amnistie des partisans de l’OAS encore incarcérés et qui effectivement seront amnistiés par un texte au journal Officiel seulement quelques semaines après et datant du 2 août 1968.

En 1968, des anciens de l’OAS rencontrent Jacques Foccart pour lui proposer leur ralliement au régime gaulliste contre la "chienlit" et demander l’amnistie des membres de l’organisation encore incarcérés, ce qu’ils obtiendront. Cette amnistie est promise par De Gaulle à Massu, lors de sa visite à Baden Baden.

C’est à partir de ces faits et de ces réalités que la contre-offensive gaulliste débouchera sur un renversement d’une opinion publique travaillée au corps, effrayée par la description des violences, les voitures brûlées, les affrontements…

La bourgeoisie française ayant une longue expertise de l’utilisation politique des violences urbaines, en particulier comme on peut encore le constater avec l’instrumentalisation actuelle des casseurs.

Et le parti gaulliste et ses officines mèneront la campagne des législatives du 23 et 30 juin sur les seuls thèmes du chaos et du danger communiste avec succès puisque la plus grande grève et le plus grand mouvement de masse en France accoucheront d’une majorité écrasante de droite de 394 députés sur 485. Résultat des manœuvres de la gauche non-communiste et de l’irresponsabilité gauchiste.

Que les chantres héritiers d’un 68 travesti, s’efforceront d’effacer !

En ce cinquantième anniversaire, la tentative de récupération macronienne de mai 68 repose à la fois sur ces travestissements historiques et sur le fond idéologique commun aux libéraux-libertaires de 68 et au macronisme structuré sur le rejet des luttes de classe, la criminalisation du communisme assimilé au nazisme, le soutien aux agressions guerrières impérialistes, le sociétal substitué à la question sociale, la soumission aux intérêts de l’oligarchie financière.

En guise d’épitaphe, sur le flanc libéral-libertaire de mai 68, les sieurs Cohn-Bendit et Romain Goupil, figures emblématiques s’il en est de l’époque, ralliés au pouvoir, sont en 2018 chargés officiellement par la direction de France 5 de réaliser un film-bilan de mai 68… avec l’approbation de Macron !

Gilbert Rodriguez
28 mars 2018

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