Le sens de la réforme Blanquer : guerre à l’instruction publique, guerre aux jeunes, guerre aux professeurs Par Denis Collin

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IO : Peux-tu caractériser en quelques mots la réforme Blanquer ?

DC : La réforme Blanquer du lycée et la loi ORE à l’Université constituent une machine de guerre contre la jeunesse, contre l’instruction publique et contre les enseignants. Bien qu’il se présente volontiers comme un ministre en rupture avec ses prédécesseurs, un ministre qui veut rétablir la valeur de l’enseignement et des disciplines fondamentales, dans la réalité M. Blanquer agit très différemment. Dans l’étroite continuité des ministres précédents, M. Blanquer poursuit l’œuvre de dislocation des disciplines. Alors qu’il prétend « remuscler le baccalauréat », c’est à une dénaturation complète que l’on assiste – le baccalauréat devrait d’ailleurs prendre le nom d’examen de "maturité". Comme dans la "novlangue" d’Orwell, il faut entendre le discours du ministre comme l’énoncé de propositions qui contredisent ce qu’il met effectivement en œuvre.

La réforme couvre de très nombreux aspects et parmi ceux-ci le statut et les conditions de travail ne sont pas les moindres. Des coups sérieux ont été portés dans le passé par les décrets Hamon de 2014, notamment. Il est à craindre que la réforme Blanquer aille beaucoup plus loin.

IO : De « Parcoursup » à la réforme du bac, quelle est la logique ?

DC : C’est le nouveau système de sélection des lycéens à l’entrée des études supérieures qui commande entièrement la réforme du lycée qui devrait être complètement en place à la rentrée de 2021. Il s’agit en effet d’organiser toute la scolarité depuis la seconde, en fonction des débouchés prévisibles au terme des études supérieures. Le ministre Peillon (le premier ministre de l’Éducation Nationale de François Hollande avait énoncé la perspective : organiser un continuum entre "bac-3" (la classe de seconde) et "bac+3" (la licence). « Parcoursup » est l’outil d’organisation de ce parcours et il doit alimenter l’enseignement supérieur en conformité avec les prérequis de la loi ORE (Orientation et Réussite des Étudiants). Cette loi abolit le principe de l’ouverture de l’université à tout étudiant titulaire du baccalauréat, premier grade universitaire. Désormais les Universités peuvent tout à fait légalement sélectionner les étudiants sur dossier, ce qui se faisait déjà dans quelques cas exceptionnels. Ainsi, la presse aux ordres avait présenté « Parcoursup » comme un simple outil remplaçant APB qui ne marcherait plus – les disfonctionnements d’APB ne tenaient pourtant pas à APB mais au manque de place dans les universités. Mais « Parcoursup » est tout autre chose qu’un outil informatique : c’est le moteur qui permet de faire fonctionner une nouvelle université sélective, orientée vers la satisfaction des besoins du patronat, bref cette université qui est l’agenda des classes dominantes depuis… 1968 et dont la réalisation avait toujours buté sur la résistance obstinée de étudiants.

La réforme du lycée et la réforme du bac découlent d’une nouvelle organisation. Si le bac n’est plus le premier grade universitaire, il faut mettre en place autre chose : examen très largement en contrôle continu qui, en supprimant les filières L, ES et S fournisse un échantillon très vaste de "compétences" diversifiées qui pourront s’adapter dans les cadres des formations universitaires. Une grande latitude sera d’ailleurs donnée aux établissements scolaires pour proposer leurs propres spécialités. Cet examen en contrôle continu n’aura plus aucune valeur nationale et les systèmes de sélections des dossiers (comme c’est déjà le cas) appliqueront aux notes des multiplicateurs en fonction du lycée d’origine du candidat. Ce nouvel examen de "maturité" est assez franchement annoncé comme un outil de sélection sociale.

À nouvel examen, nouveau lycée. M. Peillon avait souhaité en finir avec le triptyque (attribué aux Jésuites), un professeur, une classe, une discipline. La fin des filières annonce la fin du "groupe classe". Les disciplines communes à tous seront enseignées dans des groupes (autant que possibles blindés à 35 élèves par groupe avant de passer aux enseignements en conférence devant tous les élèves ou aux MOOCs), mais tous les élèves seront brassés dans d’autres groupes en fonction des spécialités qu’ils auront choisies. Ce système permettrait l’optimisation des moyens et une notable économie en postes de professeurs. On introduit également des disciplines, si l’on ose dire, inconnues dans l’enseignement supérieur, comme les « humanités numériques » (une expression très énigmatique), et ces prétendues disciplines ont l’avantage de pouvoir être enseignées par plusieurs professeurs différents suivant les disponibilités locales. Ce que le ministre de Lionel Jospin, Claude Allègre, avait échoué à réaliser au tournant des années 2000, pourrait ainsi être mis en place par Blanquer. Parmi les dégâts collatéraux de cette réforme, signalons la fin de la filière littéraire et donc la fin de la "classe de philosophie" qui fut longtemps une spécificité française, mais également la fin des enseignements de spécialité en latin ou grec. M. Blanquer s’est présenté comme un défenseur des langues anciennes et tout naturellement, il les met à mort. Avec sa réforme, Blanquer jette ainsi les dernières pelletées de terre sur le tombeau de l’enseignement des humanités – et c’est pour cette raison qu’il a toujours à la bouche ce beau mot d’humanités.

IO : Comment résumerais-tu la différence entre compétences et savoir ?

DC : Une des opérations de rhétorique de Blanquer a été de se présenter comme un restaurateur, et dans un premier temps, il a pu illusionner quelques collègues lassés des extravagances pédagogistes à la Meirieu. Mais là encore il est utile de bien comprendre ce qui se cache derrière ces manœuvres. Il y a une distinction qui me semble peu pertinente, c’est celle qui opposerait éduquer et instruire. On ne peut guère s’instruire si l’on n’est pas éduqué et la transmission des savoirs produit de l’éducation. Par contre, comme ses prédécesseurs, Blanquer est axé sur une école qui développe des compétences. Évidemment on doit développer des compétences puisque l’acquisition de savoirs demande des savoir-faire (écrire ou lire sont des compétences). Mais ce qui est central dans le savoir, c’est qu’il pose la question de la vérité. C’est une très vieille affaire : Platon défendait les droits de la vérité contre ces spécialistes de la compétence qu’étaient les sophistes. Très clairement, l’enseignement à la mode Blanquer, est tourné vers les compétences et une note de la commission des programmes propose une révision générale des programmes pour en finir avec les ambitions encyclopédistes ! Quand on sait en quel état est notre enseignement, on peut mesurer pourtant que nous ne sommes guère menacés par l’encyclopédisme ! Jadis l’apprentissage des langues étrangères s’accompagnait de savoirs concernant la civilisation et la culture du pays. On apprenait à faire des phrases en allemand mais on devait aussi connaître des choses aussi "inutiles" que la poésie romantique allemande. Blanquer propose de faire passer les épreuves de langues par des organismes extérieurs à l’éducation nationale. Le TOEFL remplacera bien Shakespeare.

IO : D’où vient la notion d’autonomie des établissements et quels en sont les effets ?
DC : L’autonomie des établissements a commencé à se mettre en place au lendemain de mai-juin 68 avec la loi Faure et les conseils d’administrations. Puis on a transformé les établissements scolaires en EPLE avec les lois de décentralisation de 1983 et 1985. La loi d’orientation de Jospin (1989) institue la notion de « projet d’établissement ». Blanquer ne se cache pas de vouloir aller beaucoup plus loin et de faire sauter tout le système centralisé de l’Éducation nationale en permettant aux directeurs d’établissement de recruter les professeurs et de proposer leur propre « offre de formation ». Il s’agit d’organiser la mise en concurrence systématique des établissements et de permettre aux entreprises privées de trouver là un nouveau champ d’investissement notamment sur les créneaux rentables de la formation des enfants des « classes moyennes supérieures » appelés à intégrer les "élites". N’oublions pas que Blanquer a été directeur de l’ESSEC, une des plus prestigieuses de ces écoles de commerce françaises, presque toutes privées.

Cette mise en concurrence sous couvert d’autonomie des établissements est conforme aux prescriptions de l’OCDE ou d’organismes pro-patronaux comme l’ERT. Il ne faut cependant pas se tromper. Le but de la mise en concurrence n’est pas d’améliorer "l’efficacité" de l’enseignement, ni même de maltraiter encore plus les professeurs. Avec un certain cynisme, l’OCDE le disait déjà il y 20 ans : la plus grande partie de ces jeunes en saura toujours assez pour être livreurs de pizzas. Il faut cependant, ajoutait l’OCDE, éviter que tout cela ne soit dit aussi brutalement et continuer de donner à tous un enseignement, mais un enseignement dégradé adapté à la future condition de cette grande masse des jeunes qui ne trouveront rien d’autres que des "petits boulots", dévalorisés et précarisés.

Denis Collin,
Professeur de philosophie, et auteur de nombreux ouvrages de philosophie, consacrés à Marx, Machiavel, Spinoza mais aussi aux questions de philosophie politique et morale. Dernier ouvrage paru : Introduction à la pensée de Marx. (Seuil, 2018)
Tiré de son blog
Interview donnée au journal Informations Ouvrières

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