Le bloc historique gramscien et l’hétéréogénéité du mouvement contre la loi travail

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 2%

Nous sommes devant un mouvement qui devrait avoir trois composantes à unifier pour se renforcer, la classe ouvrière qui fait la démonstration du poids réels des producteurs, au point qu’a pu se poser la question « qui gouverne la France ? », des couches moyennes diplômées qui découvrent la précarité de leur condition, comme le personnel hospitalier, les enseignants, les gens liés à la culture qui se sont investis dans « Nuit debout ». Une des conséquences de la politique que l’on veut avec cette loi imposer au monde du travail aboutirait à une prolétarisation accélérée des couches moyennes. Il y a aussi cette masse prolétarisée stigmatisée issue des anciennes colonies, mais aussi de la mise en œuvre sur toute la planète de cette phase du capitalisme. Cette masse est désignée le plus souvent géographiquement, par les banlieues… Certes une partie d’entre eux est dans les luttes de la CGT, voire dans celles des couches moyennes, mais dans leur masse, les jeunes en particulier, ils demeurent en retrait de la nature anti-capitaliste, anti-néolibérale du mouvement. Ils sont isolés non seulement par la difficulté des conditions de vie, par le chômage, mais par un clientélisme pouvant s’appuyer y compris sur des aspects mafieux. Les appartenances religieuses peuvent être utilisées par la droite et la social-démocratie pour maintenir cette population dans les filets de la classe dominante. La gauche, les communistes parfois, se contentent d’exploiter les effets de la stigmatisation dans une idéologie proche des indigènes de la République qui crée la confusion entre race et classe et les isole le plus souvent du combat… Incontestablement la perte des municipalités communistes au profit de la droite et du PS a encore développé ce mode d’isolement multiple.

La gauche paraît incapable de s’adresser à chacun de ces groupes qui forment cependant sa base sociale autrement qu’en exaspérant les antagonismes potentiels entre eux, pourtant la vie les mêle dans des intérêts qui n’ont rien à voir avec le conflit israélo-palestinien, les questions de l’Euro et la couleur des équipiers. On peut se dire au contraire que seule la mise en évidence de la dimension de classe paraît susceptible de créer l’unité…

Les intérêts de l’unité entre ces trois courants sont objectifs mais un des symptômes du délabrement de la gauche – faute d’un parti communiste capable d’avoir un programme et une perspective de classe – est l’incapacité à penser l’unification des dits intérêts. La gauche choisit au contraire d’exaspérer les antagonismes, de les ethniciser et de rendre un peu plus insupportable, plus dures les rencontres entre usagers du service public, grévistes et non grévistes… Et de faire monter le Front National, la répression comme seule alternative à la protestation collective comme à la somme des malheurs individuels de chacun.

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Quand nous sommes confrontés à un problème où il y a à la fois nécessité d’une expression politique révolutionnaire pour que la combativité et les mécontentement des masses ne débouchent pas sur le fascisme et donc le fait que les conditions objectives, celles issues des rapports de production ne trouvent pour s’exprimer que des formes politiques et idéologiques qui demeurent au service de la classe dominante tout en jouant à la radicalité, on pense immanquablement à Gramsci et à son concept de bloc historique, une référence marxiste mais empruntée à Georges Sorel.

Le concept de bloc historique insiste sur les superstructures, les formes de pouvoirs, les représentations. Parler de superstructure ne signifie pas qu’elles sont superfétatoires, négligeables et que seule compte la base économique, même si cette dernière est essentielle pour que se posent les questions du pouvoir. Ainsi l’entrée en lice de la classe ouvrière, singulièrement de la CGT, a la particularité en France de montrer le rôle et la puissance des producteurs de valeur et donc d’inviter au débat sur les nationalisations, sur l’UE… Les superstructures sont inextricablement liées à la base économique. Mais justement le concept de « bloc historique » de Gramsci n’isole pas superstructure et infrastructure, il en est le point de soudure, celui où se joue la dialectique entre ces deux instances et comment les unit l’évolution historique. D’autres concepts comme l’opposition entre guerre de mouvement et guerre de position et surtout l’hégémonie de classe viennent compléter l’appareil conceptuel.

J’ai été frappée à la lecture de l’article que Miguel Urbano consacre à la situation française par sa référence à cette problématique même s’il ne prononce pas le nom de Gramsci pour tenter de comprendre la particularité française ; D’abord il fait référence à l’Histoire de la formation sociale française, comment s’est en quelque sorte constituée l’éruption périodique des « opprimés » et donc dans notre monde contemporain le soubassement de cette nouvelle irruption. Il analyse la manière dont ce pays résiste dès le début (1995) à la vague néo-libérale partie du Chili de Pinochet, imposée dans la torture et l’assassinat et que Thatcher impose à l’Europe avec la défaite des mineurs.

Je peux témoigner de l’intérêt suscité partout par ce mouvement de résistance et démontrer que l’altermondialisme nait de cette résistance mais aussi de celle dans les Chiapas contre l’Alena et sans doute la grande grève de la Corée du sud à la même époque. La France va connaître d’autres éruptions et résister pied à pied contre ce mouvement en s’arcboutant sur les secteurs où la CGT demeure forte et sur le secteur public, résultat la France paraît encore à l’origine de la résistance aux diktats européens et elle sera capable de dire NON, forte de son expérience ouvrière des restructurations de 1984. Mais comme le note avec beaucoup de justesse Miguel Urbano, le paradoxe est que le néo-libéralisme dans les mœurs, l’individualisme, la mise en concurrence autant que les partis politiques qui le développent (la droite, l’extrême-droite et le PS) gagne du terrain. Mieux le grand parti d’opposition aux « élites » devient le Front National. Ce qui renforce l’idée que la rébellion n’est qu’une forme de conservatisme français opposée à la « modernité » d’un Macron… Un clin d’oeil, une retape à la jeunesse …

Si l’on examine les tendances culturelles promues par le FN, elles paraissent exprès faites pour empêcher la jonction entre les trois groupes : hostilité aux grèves, appel aux petits patrons, mais aussi xénophobie à l’intérieur du monde du travail et cerise sur le gâteau hostilité méprisante à l’égard des intellectuels et de la culture… Quitte à prétendre récupérer chacune des catégories sur la base de l’antagonisme produit. par cette idéologie dont le racisme est le ciment.

Autre caractéristique historique qui s’est développée en France à partir de mai 68, les intellectuels jadis liés au prolétariat viennent renforcer le PS, partagé entre un discours néo-libéral « réaliste » à la Valls et des références idéales à un changement de société, à un humanisme vidé de tout contenu de classe. Le PCF soumis à cette alliance est contaminé et ne produit plus d’intellectuels organiques et à partir de là nous assistons également à la reconquête de visions réactionnaires de l’identité française.

Pour revenir à l’analyse gramscienne, la seule issue serait dans la capacité d’union des intérêts de ces trois groupes pour construire dans le même temps des solutions économiques comme les nationalisations, voire la sortie de l’euro et dans le même temps jeter les bases d’une autre manière de concevoir le pouvoir, la démocratie, l’intervention populaire ; un autre rapport à la culture, aux valeurs… Cette possibilité existe incontestablement au niveau objectif, mais chacun de ses groupes est enfermé le plus souvent dans sa propre problématique même si dans une certaine mesure on en voit les prémisses dans ce mouvement, il y a quelque chose en train d’évoluer, les discours demeurent parallèles, mais sans commune mesure avec les formes d’hostilité et de rupture qui ont pu exister en mai 68 face à l’hégémonie ouvrière et déjà l’illusion social-démocrate.

Que serons-nous capables de construire ? C’est sans doute pour ce que j’estimais être les mieux placés pour fournir l’armature de classe tout en étant ouvert à d’autres aspects du bloc hégémonique que j’ai continué à adhérer au PCF, ou du moins à rester dans sa mouvance. Gramsci encore à propos du parti communiste italien parlait du « prince » décrit par Machiavel, celui qui avait été le mieux placé lors de la Renaissance pour tenter de reconstituer l’unité italienne..Ce qui pour le moment est apparu à partir de sa droitisation et du départ de différents groupes a été incapable de jouer ce rôle hégémonique tant dans le monde ouvrier que dans les couches intellectuelles et dans le prolétariat marginalisé n’a jamais réussi à reconstituer cette alternative. mais si l’on ne doit pas négliger les forces politiques et syndicales telles qu’elles sont toute la capacité doit être léniniste, savoir coller au mouvement et comme le disait Gramsci faire une révolution contre le capital. Il jouait sur les mots en prétendant bien sûr que la révolution bolchevique s’était faite contre le capital à son stade impérialiste, mais aussi contre la prophétie « économique » du capital qui pensait que la révolution naîtrait des formes économiques achevées. …

Et de ce point de vue il reste beaucoup de chemin à accomplir au PCF tel qu’il est pour être léniniste et savoir chevaucher le mouvement tel qu’il surgit dans le pays de la lutte des classes…

Danielle Bleitrach

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