La république populaire de Donetsk : une histoire indicible pour les médias occidentaux Par Stephen Ebert

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Mon refus de croire les perpétuels récits des médias occidentaux sur l’« agression russe » fait de moi un « troll du Kremlin ». Mon châtiment pour ne pas suivre la « ligne du parti » – un ""évitement" pur et simple de la part des médias occidentaux – n’a cependant pas diminué mon perpétuel engagement à voir ce qui se cache de l’autre côté de ce récit.

Ayant auparavant étudié la réunification de la Crimée avec la Russie, je me suis intéressé au mois de mai dernier à la naissance de deux nouvelles formations gouvernementales dans l’Est de l’Ukraine : la république populaire de Donetsk (RPD) et la république populaire de Lougansk (RPL). Les Américains n’entendent que ce que leur en donnent à connaître soit les "rapports" de Kiev, soit ceux de la machine de propagande étasunienne : il s’agit de régimes fantoches nés de « l’agression russe » et maintenus en place de force par « l’occupation ». N’étant pas un courageux "correspondant de guerre", je dois dire que ce n’est pas sans trembler que j’ai entrepris mon voyage. Non par peur d’une « agression russe », mais des bombardements permanents de cibles civiles par le régime de Kiev.

Je serai éternellement reconnaissant envers mon nouveau collègue Konstantin Doglov de m’avoir montré la triste "Allée des Anges", un mémorial très touchant pour les enfants tués à ce jour par les forces du régime de Kiev. Surtout, mes contacts virtuels avec Patrick Lancaster, un journaliste américain qui réside désormais là-bas, avec Alexandre Sladkov, un correspondant russe qui vit la plupart du temps là-bas et, de façon plus déterminante encore, le fait de me « ruer vers le bruit des coups de feu », m’ont permis de contourner le blocus de l’information par les médias de l’Ouest.

Une rue du centre de Donetsk. Le palais de Donetsk

Tandis que j’approchais de Donetsk – naguère plus d’un million d’habitants et aujourd’hui beaucoup moins à cause de la vague de réfugiés partis en Russie (le paradoxe de ces gens qui s’enfuient dans les bras de « l’agresseur »), je craignais de trouver un centre-ville endommagé par les bombardements de Kiev et des gens effrayés, privés des biens de première nécessité. Au contraire des "patriotes" ukrainiens à la télé russe, j’ai été soulagé de trouver une ville active, trépidante, avec un centre-ville charmant. J’ai aussi eu des frissons en découvrant une population qui, loin d’être apeurée, croit fermement en un avenir meilleur. Un avenir en dehors de l’Ukraine.

En dépit du blocus total de Kiev, la ville de Donetsk elle-même semble offrir un assortiment raisonnable de biens et d’aliments. Le plus gros semble venir des échanges et de la coopération croissants avec la Russie, le voisin frontalier, et plus grand partenaire commercial de l’Ukraine « d’avant-guerre ». En fait, lors de mon séjour là-bas, s’est tenue une conférence sur l’accroissement de cette coopération, et, du fait du blocus économique de Kiev, le rouble a remplacé la grivna ukrainienne. Les médias occidentaux ne manqueront pas de s’emparer de ce fait comme d’une preuve supplémentaire de « l’agression russe ».

Le marché à ciel ouvert de la gare ferroviaire de Donetsk.

Ma "source" la plus importante durant mon bien trop bref séjour fut Ekaterina Pavlenko, une jeune députée locale du parlement de la RPD. Ekaterina n’est certainement pas une « agresseuse russe » ou une « force occupante ». Bien au contraire, elle est très typique des habitants locaux, dont les ascendants, majoritairement russes, vivent sur ces terres depuis des générations. Ekaterina, s’étant auparavant engagée dans les questions "sociales", n’est même pas une "politicienne typique". En apprenant à mieux la connaître, j’ai vu que ses yeux expliquaient tout. Ils exprimaient à la fois un désir brûlant de maintenir en vie la nouvelle république indépendante, et un regard bienveillant, aimant, pour ceux qui l’entouraient. De manière très éloquente, Ekaterina résumait la croyance de la nouvelle république : ce sont les terres ancestrales des habitants d’aujourd’hui. Pas une monnaie d’échange dans un conflit géopolitique plus large ni un sujet pour la domination de Kiev. Il est vrai que ceci est difficile à comprendre pour l’Américain moyen, étant donné notre nature très mobile.

De manière tout à fait accidentelle, je suis arrivé à Donetsk le « jour » de leur « République ». Leur 14-Juillet. En tant qu’invité d’Ekaterina, on m’a laissé, sans contrôle ni surveillance quelconque, regarder, filmer et en fin de compte me joindre à une énorme parade de dizaines de milliers de personnes représentant tous les aspects de la vie de chacune des régions de la RPD. Les médias occidentaux seront très déçus d’apprendre qu’il n’y avait là aucune mitrailleuse, aucune force russe lourdement armée pour forcer les gens à participer. En fait, au-delà de ce jour de parade, je n’ai vu nulle part aucun signe d’une quelconque présence de l’armée régulière russe, contrairement aux grands cris de petit garçon qui a vu le loup hurlés par Kiev.

Le « mouvement du Donbass libre », le groupe auquel appartient Ekaterina, à la parade à Donetsk pour le jour de l’Indépendance, le 11 mai 2017.

A mes naïfs compatriotes qui pourraient dire : « ils les ont cachés pour que tu ne les voies pas », je demanderai juste : comment fait-on pour soustraire des dizaines de milliers de soldats (selon Kiev), d’énormes infrastructures de soutien et de l’armement lourd aux regards perçants des satellites, sans parler des smartphones, dans une région grande comme le Connecticut ? Les seules conclusions qu’on puisse en tirer sont : ou bien il n’y a en fait pas de présence dominatrice russe (c’est ce qui est le plus simple et le plus juste) ; ou bien les Russes ont développé d’impressionnantes technologies de "furtivité" pour les tanks et les soldats. Ou bien encore, en admettant une présence russe, les locaux lui sont tout à fait reconnaissants pour la défense qu’elle leur assure. Dans tous les cas, cela ne fait pas les affaires de l’Occident…

En étudiant les cartes locales, en marchant et en prenant les transports en commun (3 roubles : environ 5 cents), j’ai constaté que les noms de rues et de nombreux monuments en disent long sur les racines russes de la plus grande partie de la population, dont les ancêtres ont vécu ici pendant des siècles (en 1922, la République ukrainienne naissante a augmenté de 25% en taille après que Lénine lui a "cédé" une plus grande « Novorossiya » russe – comprenant le Donbass, mais aussi Kharkov et Odessa) ; de plus, ces noms honorent et vénèrent ceux qui ont donné leur vie pour vaincre le fascisme. Comme cela se passe dans tout le reste de l’Ukraine, si Kiev était en mesure de reprendre le pouvoir, les noms de rues évoquant la Russie seraient certainement changés et tous les monuments seraient renversés – en particulier ceux relatifs à la victoire soviétique sur Hitler. En d’autres termes, la soi-disant « dé-communisation » de Kiev est clairement une « dérussification » – un triste nettoyage ethnique au XXIème siècle, dont on ne parle pratiquement pas.

Un monument soviétique de la Seconde Guerre mondiale à Donetsk. Preuve de l’engagement russe… contre Hitler.

Etant "autofinancé", je devais choisir un hôtel plus "économique" que le "Palais Donetsk" haut de gamme. Quand je suis arrivé à l’hôtel et suis entré, j’ai trouvé non seulement un palace, mais aussi le lieu de vie de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Difficile de blâmer ces personnes courageuses de préférer rester dans leurs chambres plutôt que de faire leur travail : mettre en lumière le bombardement en cours de cibles civiles par Kiev.

En évitant les lignes de front, j’ai néanmoins sauté dans un tramway allant vers la gare principale, fermée depuis les bombardements de Kiev au début de la guerre, et tout près des zones actuellement bombardées. Au fur et à mesure que le tram se dirigeait lentement mais sûrement vers la gare, j’ai regardé autour de moi avec appréhension, m’attendant à ce que les usagers descendent bien avant. Au lieu de cela, j’ai me suis trouvé au milieu de gens de mon âge (mûr) qui voyageaient jusqu’au bout. Après avoir parcouru la station maintenant abandonnée et le complexe commercial moderne à proximité, qui montraient encore la marque des bombardements, je me suis dirigé vers ce qui semblait être de petits kiosques. A mon grand étonnement, cependant, j’ai constaté que ce n’étaient que les « premières lignes » d’un énorme marché, avec toutes sortes de denrées et de produits cultivés localement, plutôt appétissants. Quand j’ai demandé à des vendeurs s’ils n’avaient pas peur d’être aussi près du front, la nature stoïque russe très typique s’est fait jour : « la vie continue », suivi d’un soupir mélancolique et triste : « bien sûr, nous souhaitons qu’ils (Kiev) nous laissent vivre dans la paix et la tranquillité ».

Toujours en guerre : panonceaux « pas d’armes à feu » et « prenez garde aux munitions non explosées » aux portes d’un magasin de Donetsk

En résumé, si l’Occident envoyait des correspondants impartiaux et compétents en RPD, ils constateraient qu’il n’y a ni « occupation » ni « agression » russe, mais des personnes d’héritage russe décidées à aller de l’avant vers un avenir fondé, non pas sur la haine et le rejet de la part de leurs "frères slaves" ukrainiens, mais sur des valeurs positives et axées sur la vie : liberté, justice et autodétermination. Étant donné que les États-Unis ont commencé de cette façon il y a des siècles, il est tragiquement ironique qu’aujourd’hui, ils soutiennent les efforts du régime de Kiev pour se débarrasser des Russes « indésirables ».

Article de Stephen Ebert, analyste politique américain écrivant dans les médias russes.

Source : Oriental Review, Stephen Ebert, 14/06/2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

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