Julian Assange le 19 février 2020 à la Westminster Magistrate Court Le storytelling à l’épreuve de la réalité du tribunal

, par  Monika Karbowska , popularité : 1%

Dixième voyage à Londres pour assister à une audience préparatoire du procès de Julian Assange. D’aucun me disait que puisque le « grand procès » commence avec force médiatisation lundi prochain, cela ne vaut pas la peine de m’épuiser dans ces voyages express. Effectivement, fatiguée je peux l’être par cette incessante bataille pour organiser et financer le voyage et le séjour, dormir dans le Flixbus inconfortable sans oublier l’incertitude perpétuelle de ne pas savoir si j’aurai accès à la salle du tribunal en tant que public. Mais chaque audience est la seule occasion de voir Julian Assange, de témoigner inlassablement de son état, de marquer par notre présence le refus de le voir emmuré dans les oubliettes de l’indifférence. Rien ne vaut d’affronter la réalité brute du tribunal pour me rendre compte des illusions du storytelling médiatique, toujours plus invraisemblable en ce qui concerne la situation de Julian Assange.

Cette fois ci, c’est encore pire : mon bus a 4 heures de retard. Sans explication plausible autre qu’une grève perlée, plusieurs ferries de la ligne Calais-Douvres sont annulés dans la nuit du 18 au 19 février. Lorsque notre bus franchit enfin le channel et fonce vers Londres, je sais déjà que je serai trop tard au tribunal. Arrivé vers 7 heures en banlieue, le bus se perd dans les embouteillages matinaux de la capitale. Je suis nerveuse, mais résignée à lâcher prise, car je sais que dans cette affaire tout peut arriver. En effet, surprise : à 7 heures 30, mon ami John me communique la nouvelle au téléphone : depuis la veille, la rumeur court que le tribunal aurait reporté l’audience de Julian Assange à l’après-midi. Mais comme plus personne ne fait confiance aux annonces du tribunal, les militants attendent. Il est dommage que les avocats n’aient pas pris la peine de nous avertir de ce changement d’horaire. Dès ma sortie à Victoria Station, je cours vers le métro. Il est 9h30 lorsque j’arrive à la Westminster Court, la porte est déjà ouverte. Le nom de Julian Assange se trouve comme d’habitude en tête de liste de 25 noms de Polonais et Roumains à extrader ce jour.

Je retrouve les militants et des journalistes dispersés dans la salle d’attente. Je salue les amis et connaissances. Finalement, au bout de ces longs mois passés ici, nous formons une espèce de « famille de cœur » de Julian Assange, présente ici au cœur de la tourmente contre vents et marées, malgré nos différences. L’ambiance est plus chaleureuse lorsqu’aucun « garde chiourme » officiel ne vient contrôler nos conversations. Nous échangeons des remarques sceptiques sur la décision du tribunal. Quelle en est la vraie raison ? Un homme âgé est bouleversé, car il a voyagé la nuit du nord de l’Angleterre pour assister à l’audience et ne pourra pas rester l’après-midi. John le réconforte. Je réponds aux questions d’une journaliste de Sputnik au sujet de la stratégie de Wikijustice. Nous discutons aussi de la menace qui plane sur nous que le tribunal de la Belmarsh Magistrate Court ne laisse pas entrer librement le public la semaine prochaine lors du « full extradition hearing ». Lorsqu’à 10h, le secrétaire sort de la salle 3 et nous annonce que l’audience de Monsieur Julian Assange est reportée à 15h15, personne ne le croit. Tout le monde reste à attendre, nous nous relayons au guichet d’information ou l’employée agacée refuse de nous répondre. Le secrétaire doit s’y prendre à plusieurs fois pour nous convaincre qu’il dit la vérité.

A 10h30 passé, nous nous résignons à partir attendre au « café des avocats » et nous y restons plusieurs heures. Un peu avant 13 heures, je décide de revenir dans la salle d’attente du tribunal. Je ne veux pas perdre ma place dans la file après avoir fait un voyage 12 heures. Vers 14 heures, l’espace se remplit. Les journalistes sont de retour, je remarque la présence de Naomi Colvin tout comme l’absence de Greekeemmy. Je sais l’importance de la conférence de presse de Paris le lendemain, je me dis que les « proches officiels » sont en train de la préparer. Finalement, 14 journalistes seront présents devant la porte et 11 pourront entrer avec une carte d’accréditation. La plupart d’entre eux sont les mêmes que lors des audiences précédentes. Devant la porte, se tiennent deux hommes anglais que je croyais journalistes, et qui finalement seront les premiers à prendre place parmi le public. A leur allure et leurs conversations politiques, je comprends qu’ils peuvent être des militants de gauche. Nous formons une file serrée devant la porte, derrière laquelle se déroulent les audiences des 4 derniers accusés de la liste, slovaque, polonais, lithuanien. Le tribunal sera vide lorsque le cas Julian Assange sera abordé.
Un peu avant 15 heures, arrivent Gareth Peirce et Edward Fitzgerald. Je vois le jeune Mc MacGrath pareillement, tout de noir vêtu, se joindre à eux. Côté accusation, je remarque la collaboratrice de Clair Dobbin, mais pas cette dernière. Les agents de sécurité de Mitie sont accompagnés d’une grande femme à l’air sévère portant un uniforme de police. Elle vérifiera que nos portables sont bien éteints à l’entrée de la salle et nous surveillera dans le box. Est-ce l’effet de nos éclats émotionnels sur les fins d’audiences ou de nos critiques à l’endroit des passes-droit que la société Mitie octroie à certains « officiels » au détriment d’autres ? Peut-être les deux.

Cependant, c’est toujours le manager de Mitie qui gère les entrées. A 15h10, nous nous retrouvons dans le box du public. Je suis contrainte de m’assoir trop au fond, ce qui m’empêchera de bien voir Julian sur l’écran de droite. Mais je ne peux pas faire autrement.

Les avocats sont vite en place, mais Mc McGrath est gratifié du nom de « scholar » (étudiant ? chercheur ? stagiaire ?) par le secrétaire et doit s’assoir au dernier rang. L’accusation est représentée par un homme, jeune et roux, différent du procureur du 19 décembre. Dès 15h12, alors que la juge n’est pas encore là, le secrétaire prend la télécommande et appelle « officer Belmarsh, please ». L’écran s’allume sur une pièce aux murs sombres, au centre deux fauteuils, sombres également, noirs ou violets. Derrière les fauteuils est suspendu un grand panneau « HMP Belmarsh » et au fond se trouve une porte. Nous apercevons un court instant un gardien costaud vêtu d’un uniforme noir. Le secrétaire lui dit d’amener « Monsieur Assange ». L’homme sort et peu après, on voit la silhouette de Julian Assange apparaitre dans l’embrasure de la porte. Comme toujours, je suis saisie par l’émotion et donc je ne remarque pas que le gardien le suit dans le box.

Julian Assange porte un pantalon de jogging noir, un pull beige et une chemise blanche avec le col sorti sur le pull. Il a les cheveux correctement coupés et coiffés, il est rasé. Il porte des lunettes qu’il met sur sa tête en serre tête. J’ai l’impression qu’il est moins amaigri qu’il y a un mois mais peut être le jogging dissimule-t-il sa vraie corpulence. Son visage parait moins émacié, plus rond, et ses traits moins creusés, mais peut être est ce juste l’effet de la caméra qui le film de plus près. Je distingue son expression triste, un air absent, mais je ne peux pas en dire plus car je me trouve trop loin de l’écran. Par contre, je suis sûre de voir sa démarche mal assurée. On dirait qu’il boite en entrant dans le box, d’autant plus qu’il porte des deux mains un gros classeur rempli de feuilles blanches. Lorsqu’il s’assied, il pose d’abord le classeur sur ses genoux, ses mains à plats dessus et ne bouge plus. Il reste ainsi immobile quelques longues minutes. Puis, il pose sa jambe gauche sur son genou droit, penche un peu vers la gauche. Ainsi, il cale le lourd classeur sur ses genoux, il l’ouvre lentement et commence à lire la page de gauche. Il reste au moins 5 minutes ainsi, il ne lève pas la tête, ne regarde pas la cour, ni ses avocats, ni la juge lorsqu’elle entre. Ses avocats non plus ne le saluent pas, ce qui n’en finira jamais de m’étonner, alors que le storytelling officiel, notamment lors de la conférence de presse de Paris, du jeudi 20 février, fait état d’un branle-bas de combat d’une « équipe internationale » de pointures de barreaux français, espagnols, anglais, belges qu’il est censé diriger.

Il faut dire que parfois les contradictions du storytelling prennent des accents surréalistes. Par exemple tout l’automne et l’hiver, j’ai entendu Gareth Peirce, ici même, se plaindre de ne jamais pouvoir voir son client. A Paris, le 20 février, j’apprends que le talentueux français Dupont-Moretti a réussi en un tournemain ce que la pauvre Britannique n’arrivait pas à obtenir : alors qu’il n’a jamais été l’avocat de Julian Assange, qu’il ne fait pas partie de ses proches, il a pu effectuer une visite de 3 heures à la prison de Belmarsh en ayant à peine attendu 2 semaines pour la réserver ! Je pourrais pousser un « cocorico » nationaliste si je n’étais pas aussi sceptique au vu des contradictions du discours. De même, maitre Dupont-Moretti décrit maintenant dans les médias la dure lutte qu’il mène pour obtenir le droit d’asile sur la base du fait que Julian Assange aurait séjourné en France de 2007 à 2010. La France exige de tous les ressortissants extra européens un contrat de travail pour obtenir une autorisation de travail, une carte de séjour et la sécurité sociale. Julian Assange a donc dû bénéficier de tout cela si son séjour était « légal ». Si cela est vrai, nul besoin alors de se lancer dans des procédures compliquées de demande d’asile, un simple renouvellement de la carte de séjour suffit !

Loin de Paris, la réalité du tribunal londonien me montre un homme qui découvre son dossier à la veille de son procès. Et encore, je n’ai pas l’impression qu’il lit mais plutôt qu’il regarde distraitement, comme s’il était indifférent à tout ce charivari autour de lui. J’observe attentivement, pour noter à quel moment il tourne les pages et essayer de déterminer s’il lit ou s’il est peut-être obligé de participer à une mise en scène destinée à nous faire croire qu’il a enfin accès à ses documents. En 45 minutes, Julian Assange tourne 4 pages et lève 3 ou 4 fois la tête pour regarder la cour avant de revenir au classeur. Lorsqu’il baisse la tête vers le classeur, il remet ses lunettes, pour voir la salle, il les enlève. Ce seront tous ses gestes. Une fois seulement, lorsque le procureur parle d’une voix forte, Julian Assange se frotte les doigts et les mains l’une contre l’autre d’un geste nerveux. Le reste du temps, il reste immobile, comme absent. Et cela ne choque personne dans l’assistance.

La juge Baraitser entre à 15h25, nous nous levons, mais Julian Assange reste assis derrière la caméra. Elle lui demande tout de suite de confirmer « your full name ». Il lui répond d’une voix claire et plus assurée que les dernières fois : « my name is Julian Assange, 3 July 1971 ». Mais peut être est-ce aussi parce qu’ils ont augmenté le son… C’est tout ce qu’il dira. Encore une fois l’audience se déroule sans sa participation. L’audience sera composée d’un dialogue entre le jeune procureur, l’avocat Fitzgerald et la juge Baraitser. Le sujet est l’organisation du procès de la semaine prochaine. C’est donc un « case management hearing » auquel nous assistons. Comme les fois précédentes, je ne peux tout comprendre, je suis donc attentive à certaines expressions qui reviennent dans la conversation et que je pourrais compléter par mon débriefing post audience avec les amis et connaissances.

L’avocat Fitzgerald commence en remerciant la juge pour la réponse à un de ses mails. Il est alors question d’une « décision préliminaire » qui ne sera pas prise la semaine prochaine. Puis la juge dialogue avec le procureur au sujet du dépôt des « preuves ». Julian Assange lit toujours la première page du dossier, il remet ses lunettes, il penche maintenant vers la droite. Je n’ai pas l’impression qu’il écoute ou entende la cour. Je me demande alors, un peu désespérée, de quelles preuves peut donc disposer l’accusation ? Après tout, il n’y a pas de crime. De plus après avoir visionné la version longue de « Collateral Murder », je n’ai pas l’impression de me trouver face à une vidéo fuitée puisque de nombreux techniciens ont travaillé à sa conception. Julian Assange y est d’ailleurs crédité de « producer, creative director ». S’il y a un « creative director », c’est qu’il y a création. Le générique du film comporte également une palanqué de techniciens de la RUV, la télévision publique islandaise [1]. Gudmundur Ragnar Gudmundsson, chef opérateur de cette télévision est responsable du « contenu en ligne », Borgnyr Thoroddsen y est technicien du son, Kristinn Hrafnsson est crédité de « story developer » et Ingi Ragnar Ingason est « visual editor ». La député islandaise Birgita Jondsottir est « script » sur ce film, alors que son collègue fondateur du Parti Pirate, Samari Mac Carthy, est « co producteur » du film avec l’ancien hacker et responsable du Chaos Computer Club, Rop Ronggrijp. Lorsque les historiens du futur se pencheront sur ce document, ils ne pourront certainement pas le considérer comme une source première de connaissance sur la guerre états-unienne sur le sol irakien dans les années 2003 à 2010. Ils vont plutôt le traiter comme une image fictionnelle, une vision particulière produite par des Occidentaux qui sont opposés à cette guerre.

Cependant, si aujourd’hui ce film est le « crime » qu’on juge aujourd’hui, alors ces techniciens islandais devraient être considérées comme responsables au moins autant que Julian Assange et Chelsea Manning. D’ailleurs, je réfléchis que personne n’a vu le film original transmis par Manning. Je pense aussi que nous n’avons pas vu de preuve, autre que ses aveux arrachés après torture, qu’elle aurait transmis quoi que ce soit à Julian Assange, pas plus les « Afghan Logs » que les « Irak Files » qui peuvent, cependant, être objet de l’accusation. Dans un système juridique moderne, les aveux, à l’inverse de la justice du Moyen Age, ont moins de poids que les preuves matérielles et les aveux sous la torture ne sont que la preuve de la torture. D’ailleurs, depuis 8 mois de procès nous n’avons pas encore pu assister à la lecture de l’acte d’accusation. Aura-t-elle enfin lieu lundi 24 février ?

Je crois entendre Vanessa Baraitser dire qu’elle « ne prendrait pas de décision la semaine prochaine ». Cela permet à Edward Fitzgerald de dire, à 15h30, à quel point il « respecte sa proposition » et qu’il est d’accord pour étudier les « abuses » des premiers jours. Les « abuses » seraient les vices de procédures et notamment le fait que le traité d’extradition de 2003 interdit d’extrader pour motifs politiques. Je suis très contente qu’enfin la défense entre dans le vif du sujet. Par contre, je suis inquiète par le fait que Julian Assange parait encore plus passif et absent, il lit maintenant la deuxième page du dossier. Je m’aperçois aussi que le manager de Mitie est toujours présent dans la salle. Fitzgerald explique longuement qu’il déposera un document chronologique retraçant les « abuses », la juge le presse de conclure pour la semaine prochaine.

A 15h34, Julian Assange relève ses lunettes et regarde la cour, puis il baisse la tête vers son dossier. Baraitser se montre conciliante au discours de l’avocat. Elle assure « entendre ses remarques critiques ». Par la suite, cependant quelque chose met Fitzgerald dans l’embarras et il parle d’une voix hésitante et peu audible. Lorsque la juge lui demande s’il s’agit des « spanish witnesses », les témoins dans la procédure espagnole, Assange enlève ses lunettes et écoute. Il est 15h37. Le procureur lance alors une offensive et exige d’ici lundi « les documents au complet incluant l’argumentaire sur les vices de procédures ». C’est alors que Julian Assange se frotte les mains dans un geste nerveux. Baraitser presse l’avocat de déposer la semaine prochaine un résumé de son argumentaire de défense. Fitzgerald bafouille de plus en plus, finit par dire qu’il va « discuter avec son client », puis amener « un résumé chronologique en relation avec les vices de procédures ». A 15h43, on passe en revue la question des témoins. Fitzgerald parle longuement de la difficulté d’obtenir les témoignages, et s’attarde sur le cas de Chelsea Manning dont les dépositions devant la commission militaire sont classifiées. A ce moment là, Julian Assange écoute, penché vers la gauche. Je comprends que les témoins ne comparaitront pas vraiment à la barre mais enverront des documents. Pourtant si faire venir des témoins est compliqué, il est souvent nécessaire et il est parfois plus facile pour une personne de parler que d’écrire.

Le procureur et l’avocat consultent alors ensemble un document. L’avocate de l’accusation se déplace et murmure quelque chose à l’oreille du procureur. Baraitser admet qu’il y a « a lot of bundles » dans le dossier. Je comprends ce mot comme « beaucoup de ramifications » ou de « sous-ensembles ». On ne sait pas si Julian Assange comprend ce qui se passe. Il est de plus en plus invisible alors qu’on parle de lui. La juge invite les parties à « conclure ». C’est alors que Fitzgerald mentionne trois témoins supplémentaires. A la surprise générale, il cite Jennifer Robinson comme témoin, ainsi qu’un certain Durkin et Rohrabacher, l’homme politique proche de Trump qui sera abondamment médiatisé le lendemain. Pour ma part, je m’interrogeais surtout comment Jennifer Robinson pourra apparaitre à la conférence de presse parisienne comme avocate de Julian Assange tout en étant témoin. La question fut résolue par son absence à cet événement. Car quelle légitimité peut avoir le témoignage d’une avocate censée être en charge du dossier. Normalement, aucun avocat, au regard de la règle de confidentialité, ne témoigne dans une affaire dont il a la charge. Un vice de procédure de plus ? L’audience est conclue par une discussion entre juge, avocat et procureur au sujet des dates limites de dépôts des documents.

A 15h55, Vanessa Baraitser se tourne enfin vers Julian Assange et lui dit qu’il va comparaitre physiquement à la cour lundi. Elle conclut son layus par un « do you hear ». Assange la regarde sans répondre, visiblement il n’a pas entendu ou compris. C’est alors qu’à la surprise générale apparait sur l’écran le bras du gardien de la prison. Il agite sa main devant Julian Assange comme s’il voulait le réveiller ou vérifier s’il voit devant lui. Ce n’est qu’à ce moment que je m’aperçois de la présence du gardien, bien présent face à Julian Assange dans le box alors qu’il est dissimulé à notre regard. Je n’imagine pas qu’on puisse considérer comme équitable un procès au cours duquel l’accusé est enfermé dans un box et soumis au regard permanent d’un gardien sans que la cour puisse contrôler que le gardien n’intimide pas l’accusé et que celui-ci garde sa liberté de conscience à défaut de sa liberté de mouvement. Je réalise que Julian Assange avait probablement tout simplement peur, d’où son air absent et effacé. Le rapport d’inspection de la prison de Belmarsh de 2017 a beau montrer des relations détenus-gardiens modernisés [2], le système de détention reste un système de domination et un gardien a un tel pouvoir sur le détenu qu’il est impossible de parler de liberté d’expression lorsque l’accusé doit faire face au juge tout en affrontant au même moment son gardien !

Le gardien cependant interpelle la juge. Il lui rappelle que l’arrestation de Julian Assange expire aujourd’hui et que si rien n’est dit, il sera obligé de le relâcher ! Pendant 30 secondes, à cause de la distraction de Madame Baraitser, Julian Assange aurait pu voir la porte de sa geôle s’ouvrir : vous pouvez partir, vous êtes libre ! Vanessa Baraitser est visiblement vexée de son oubli : elle déclare d’une voix forte ajourner le procès à lundi « et vous monsieur Assange vous restez en détention ». Julian Assange ne réagit pas. Elle oublie aussi de lui demander s’il a compris. Qu’à cela tienne, l’écran s’éteint déjà, la juge part et on nous somme de dégager d’ici.

Toujours sonnée par l’injustice et les multiples vices de procédures, je reprends mes esprits en discutant avec les militants. Nous refaisons le film de l’audience pour être sûrs d’avoir compris ce qui se passe. Les avocats s’enferment dans une consultation room laissant Mc McGrath dehors. Alors que John va lui parler, je discute avec les autres. Puis lorsque le jeune homme fait mine de partir, je viens lui parler. Il hoche la tête affirmativement lorsque je lui demande s’il est bien Mc McGrath hacker et développeur de logiciels de contre surveillance. Je le complimente sur son travail et je lui dis qu’il a bien raison de faire du droit maintenant. Dans quelques années, il risque de se retrouver à la place de Julian Assange, vu comment le système se referme sur nous pour nous contrôler. Et il aura bien besoin de connaitre le droit pour se défendre. Je pense à Karl Koch, jeune hacker prodige des années 80, mort en 1988, à 23 ans, dans des circonstances très troubles après avoir été utilisé par les médias dans déjà un storytelling massif sur « le hacker espion pro russe », puis pressuré par les services secrets allemands [3]. Assange avait connu Karl Koch, il a participé probablement avec lui au hackage des système Vax 25, ARPANET et MILNET, les premiers réseaux internet. Son livre écrit avec Suelette Dreyfus, en 1992-1997, décrit de façon romancée, le scandale des adolescents de 16 ans devenus les premiers hackers internationaux [4]. Mais une revue de presse allemande de l’époque confirme que ces enfants, tous liés au Chaos Computer Club, créé fraichement par Wau Holland et Andy Müller Maguhn en 1981, étaient sous constante surveillance des services secrets du BND qui comptaient bien les utiliser contre les Soviétiques [5]. Andy Müller Maguhn en a d’ailleurs été lui aussi, à 16 ans en 1981, mais deviendra très vite le dirigeant des structures du CCC et plus tard de la Wau Holland Stiftung dans laquelle il développera le projet 04 Wikileaks à partir de 2009. Le projet « Wikileaks », dont Julian Assange a été le coordinateur exécutant, a été aussi néfaste pour lui, que le hackage sous contrôle des services secrets ne l’a été pour Karl Koch. Les dirigeants du Chaos Computer Club cependant, ne seront jamais inquiétés quant à leur responsabilité juridique : Bernd Fix développe, en 1985, un virus appelé Fix virus par le BND qui sert de premier cheval de troie contre l’informatique soviétique. Il est aujourd’hui un très respecté dirigeant de la fondation Wau Holland [6], aux côtés de son collègue Müller Maghun, référant du Conseil d’Administration de la même fondation pour le projet Wikileaks en 2009-2014 [7]. Il est temps que des adolescents de 16 ans et même les jeunes adultes inconscients soient mis à l’abri de manipulateurs qui médiatisent leurs exploits, puis les abandonnent à leur sort quand la répression du système s’abat sur eux.

C’est ce que j’essaye d’expliquer, peut être maladroitement, à Mc McGrath qui écoute mon sermon avant de se sauver en courant. Mais j’ai 48 ans, l’âge de Julian Assange. Il est normal que je mette en garde les militants plus jeunes que moi. Je sais si bien que le système capitaliste et policier ne fait pas de cadeaux aux vrais Spartacus.

Monika Karbowska

Sites favoris Tous les sites

2 sites référencés dans ce secteur

Brèves Toutes les brèves

Navigation

Annonces

  • (2002) Lenin (requiem), texte de B. Brecht, musique de H. Eisler

    Un film
    Sur une musique de Hans Eisler, le requiem Lenin, écrit sur commande du PCUS pour le 20ème anniversaire de la mort de Illytch, mais jamais joué en URSS... avec un texte de Bertold Brecht, et des images d’hier et aujourd’hui de ces luttes de classes qui font l’histoire encore et toujours...

  • (2009) Déclaration de Malakoff

    Le 21 mars 2009, 155 militants, de 29 départements réunis à Malakoff signataires du texte alternatif du 34ème congrès « Faire vivre et renforcer le PCF, une exigence de notre temps ». lire la déclaration complète et les signataires

  • (2011) Communistes de cœur, de raison et de combat !

    La déclaration complète

    Les résultats de la consultation des 16, 17 et 18 juin sont maintenant connus. Les enjeux sont importants et il nous faut donc les examiner pour en tirer les enseignements qui nous seront utiles pour l’avenir.

    Un peu plus d’un tiers des adhérents a participé à cette consultation, soit une participation en hausse par rapport aux précédents votes, dans un contexte de baisse des cotisants.
    ... lire la suite

  • (2016) 37eme congrès du PCF

    Texte nr 3, Unir les communistes, le défi renouvelé du PCF et son résumé.

    Signé par 626 communistes de 66 départements, dont 15 départements avec plus de 10 signataires, présenté au 37eme congrès du PCF comme base de discussion. Il a obtenu 3.755 voix à la consultation interne pour le choix de la base commune (sur 24.376 exprimés).