Hommage à Arsène Tchakarian dernier survivant du groupe Manouchian

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Arsène Tchakarian, décédé le 4 août dernier à l’âge de 101 ans, était le dernier membre survivant du « Groupe Manouchian », une unité militaire active dans la Résistance française. Portant le nom de son chef Missak Manouchian, ce réseau communiste composé principalement de juifs et d’immigrés a mené de nombreuses attaques armées contre les forces d’occupation allemandes. Vingt-trois de ses membres ont été exécutés et trois autres ont été tués au combat. Tchakarian et ses camarades ont combattu à la fois en tant que communistes et pour la défense de leur pays d’adoption.

Un communiste immigré

Le groupe de Manouchian dans lequel Tchakarian a combattu faisait partie de la formation de partisans MOI (Main d’Oeuvre Immigrée) rattachée aux Francs-Tireurs et Partisans (FTP) dirigés par les communistes. Comme son chef Manouchian, il était arménien, né en 1916 d’une famille fuyant le génocide de l’Empire ottoman. Arrivé en France à l’adolescence en 1930, utilisant un passeport de réfugié Nansen, il devint rapidement actif dans le syndicat CGT. Dès 1933, il rencontra le poète communiste Manouchian, alors qu’il tentait de soulager la famine en Arménie.

L’histoire du MOI a commencé bien avant la guerre. Dès 1924, la Confédération générale du travail (CGT) dirigée par les communistes forma une organisation spéciale pour la main-d’œuvre étrangère, qui adopta le nom de MOI en 1932. Avec des sections parlant français, allemand, hongrois, italien, russe et yiddish, il était également la clé pour mobiliser les communistes basés en France pour lutter dans la guerre civile espagnole. Les migrants dont le propre pays était tombé au fascisme ont joué un rôle particulièrement important dans la lutte des Brigades internationales contre Francisco Franco.

Alors que la France entrait en guerre en septembre 1939 et que le gouvernement avait dissout le parti communiste, de nombreux membres du MOI entrèrent en clandestinité. Comme ses homologues étrangers, le parti avait adopté une position renvoyant dos à dos les belligérants et désignant la guerre comme impérialiste, rompant avec les positions fortes du Front populaire qui mettait l’accent sur l’antifascisme et la défense nationale. En tant que soldat conscrit dans les Ardennes, Tchakarian a cependant lutté contre l’avance allemande, avant que la France ne s’effondre en mai-juin 1940.

De retour à Paris après avoir été démobilisé en août, Tchakarian a trouvé ce qu’il appelait « une ville vide. On ne voyait plus que des chars et des camions allemands sur les Champs-Élysées. Les gens tremblaient. Les rideaux étaient fermés. Tout le monde était parti ». Au début, il y avait peu de signes de résistance. Mais après avoir repris contact avec Manouchian, Tchakarian avait commencé, en novembre 1940, à produire une propagande clandestine contre l’occupant allemand et le régime collaborationniste de Vichy.

L’activité de résistance communiste dans les premiers mois de l’occupation était dispersée : non seulement les structures du parti étaient faibles, mais la ligne politique adoptée en septembre 1939 (conformément à l’accord de paix soviétique avec l’Allemagne nazie) bloquait l’activité. Néanmoins, les communistes ont été parmi les premiers à entamer une activité de résistance sur le sol français, effectuant de nombreuses attaques armées, des sabotages industriels et menant une grève de mineurs avant même l’invasion allemande de l’Union soviétique en juin 1941.

Cette dernière évolution a renforcé l’urgence des mouvements de résistance communistes, qui ont également tiré leur force des premiers signes que, contrairement à la France, l’Union soviétique ne se contenterait pas de subir l’assaut allemand. En mars 1942, alors que la guerre avait déjà commencé à évoluer avec le succès de la défense soviétique de Moscou, le FTP-MOI forma un groupe armé à Paris sous la direction du communiste roumain Boris Holban.

Lié à cette organisation par le biais de Manouchian, le chef de sa section arménienne, Tchakarian a rapidement été confronté au besoin d’activités armées. Comme il le rappelle, « [Jusqu’à présent,] notre résistance consistait à distribuer des tracts et à parler un peu de politique. Mais un jour de 1942, Manouchian est venu à l’atelier de tailleur où je travaillais et m’a dit : "Nous avons fait suffisamment de tracts. Maintenant, nous devons nous battre avec des armes" ». « Missak, répondit Tchakarian, comment allons-nous faire ça ? Nous n’avons pas d’armes ».

Le groupe Manouchian

En fait, les Alliés étaient déjà en train de parachuter des armes en France, un arsenal renforcé par des armes volées aux collaborationnistes et aux Allemands. Le 17 mars 1943, Tchakarian utilisa ses armes pour la première fois, alors que le juif polonais Marcel Rajman, âgé de 19 ans, le dirigeait avec Manouchian dans une attaque à la grenade contre vingt policiers militaires allemands à Levallois-Perret. En juin, Tchakarian devenait chef de l’un des « triangles commandos », réunissant les différentes forces de la résistance organisées sous le nom d’« armée secrète », tandis que Manouchian reprenait à Holban la direction parisienne du FTP-MOI.

Plus d’une centaine d’opérations durant l’été et l’automne 1943 ont ciblé les principaux dirigeants de l’infrastructure de l’Occupation, faisant connaitre l’existence du groupe. Une tentative avortée d’assassinat du général Ernst von Schaumburg, commandant de la région parisienne, le 28 juillet 1943, mit en lumière le danger que le groupe Manouchian posait aux autorités, comme l’assassinat, le 28 septembre, du SS Julius Ritter, chef de la STO, qui recrutait pour le travail forcé de l’industrie de guerre allemande.

Cependant, alors même que la Résistance frappait de nombreux coups, elle subissait aussi une répression meurtrière. L’occupant traquait depuis quelque temps le groupe Manouchian, le laissant intact pour en tirer des informations sur ses réseaux. Et finalement, le piège se referme. Le 16 novembre, vingt-quatre de ses membres (environ un tiers du total) sont arrêtés ; tous sauf un sont condamnés à mort. Vingt-deux camarades de Tchakarian, dont Manouchian et Rajman, sont abattus à la Forteresse du Mont-Valérien le 21 février 1944.

Tchakarian a été sauvé par un ancien camarade de régiment, un policier qui l’a gardé dans une cachette à Paris. En mai, il a été exfiltré de la capitale pour Bordeaux, avant de se rendre en juin à la ville de Montargis, à soixante-dix kilomètres au sud de Paris. Nommé lieutenant, il participe à la libération de Montargis, à la tête d’un groupe de vingt combattants, le 23 août 1944, occupant le quartier général allemand installé à la poste.

Tombé pour la France

L’activité des FTP-MOI était particulièrement remarquable car elle organisait spécifiquement des groupes d’immigrés dans une cause nationale française. Au procès, quelques jours avant son exécution, le jeune Manouchian avait admirablement affronté les insultes des collaborateurs avec son fameux cri : « Vous avez hérité de la nationalité française, nous l’avons mérité ! », car la Résistance avait été décrite comme une force étrangère, menée par le complot international judéo-bolchévique.

L’existence de la MOI, enracinée dans une histoire antérieure du syndicalisme des migrants, reflète à la fois la classe ouvrière multinationale et française et la présence de ressortissants étrangers dont les pays sont tombés dans des régimes autoritaires et antisémites avant la guerre. En effet, sur vingt-trois membres exécutés, seuls trois étaient français : sept autres juifs polonais (et un autre Polonais), trois juifs hongrois, un juif roumain, cinq Italiens (un Arménien), deux autres Arméniens et un Espagnol.

Cela a été annoncé par les nazis eux-mêmes, dans la tristement célèbre "Affiche Rouge" affichée sur les murs de toute la France après les exécutions au Fort du Mont-Valérien. Elle exhibait dix des hommes exécutés (dont six juifs) avec des épithètes tels que « juif polonais – treize attaques » ou « rouge espagnol – sept attaques ». L’affiche, imprimée en quelque quinze mille exemplaires dans un grand format de 120 x 80 cm, combinait les images de la mort et de la destruction aux mains de cette « armée du crime » avec la question en lettres capitales : « Qui sont ces libérateurs ? ».

Un dépliant publié simultanément présentait même les membres français du groupe comme de simples espions au service d’intérêt étranger. Il était proclamé

Si les Français pillent, volent, sabotent et tuent... Ce sont toujours les étrangers qui les commandent. Ce sont toujours les criminels professionnels et les chômeurs qui exécutent leurs ordres. Ce sont toujours les Juifs qui les inspirent. C’est l’armée du crime contre la France. Le banditisme n’exprime pas un patriotisme blessé mais le complot étranger contre la souveraineté française.

En France, ces affiches nazies ont elles-mêmes fait l’objet d’une réponse de la Résistance. Beaucoup ont été barrées par les mots « Mort pour la France ». Comme pour Manouchian lors de son procès, Tchakarian a toujours insisté sur le caractère patriotique de la cause dans laquelle il se battait : « L’occupation concernait tout le monde. J’avais froid, j’avais faim et je me suis porté à l’avant en 1939. J’étais rebelle. J’ai plus combattu pour la France que certains Français. ».

Par la suite, il a été reproché au parti communiste que, par nécessité d’affirmer son attachement patriotique face aux affirmations de la guerre froide selon lesquelles il aurait lutté pour un intérêt russe et non français, la presse du parti d’après-guerre aurait souvent négligé le dossier spécifique des FTP-MOI. Au cours des dernières décennies, dans le cadre de l’offensive idéologique contre le PCF, les historiens révisionnistes ont même prétendu que ses dirigeants auraient délibérément détruit le groupe "gênant" de Manouchian ; un récit que Tchakarian, communiste de longue date, a fermement nié.

En effet, dès le début de l’après-guerre, Tchakarian a été reconnu personnellement (il est devenu citoyen français en 1958) et le groupe Manouchian plus largement. En 1947, une médaille de la Résistance fut attribuée à ses membres ; en 1950, Paul Éluard consacra un poème aux « vingt-trois terroristes étrangers torturés et abattus par les Allemands », suivi par une œuvre de Louis Aragon en 1955 (devenue en 1959 une ballade de Léo Ferré), publiée en première page du quotidien L’Humanité.

Membre du groupe historique consacré par le massacre de la Forteresse du Mont-Valérien, Tchakarian a également maintenu ce souvenir dans une série d’ouvrages historiques. Il a expliqué que tant qu’il vivrait, il serait un témoin vivant de l’extraordinaire contribution de ses camarades à la résistance antinazie. Comme il le dit lui-même, « Cela fait partie de l’histoire de la France – l’histoire de la façon dont, dans une capitale comme Paris, des canailles comme nous pouvaient abattre les Allemands en plein jour. Et si je n’avais pas été là, je pourrais à peine y croire non plus. ».

Arsène Tchakarian, tailleur, historien, communiste et commandant de la Légion d’honneur, est décédé à l’âge de 101 ans le 4 août 2018.

Article écrit par David Broder, historien du mouvement communiste français et italien, pour le site étasunien "Jacobin"
Traduction Danielle Bleitrach

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