Elle s’appelait Lise Bonnafous

mercredi 2 novembre 2011
par  Gilbert Remond
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Dans une tribune des pages Rebonds qui m’a été envoyée par un ami, un professeur agrégé de mathématique, Julien Sérignac, se risquant dans une référence au printemps arabe et plus singulièrement aux événement de Tunisie, s’indignait du manque d’indignation de ses concitoyens par ce titre rageur : "une immolation dans l’indifférence".

Il accusait par là l’indifférence "du pouvoir et des contre pouvoirs, celle de la sphère publique et celle de la sphère civile", il se scandalisait que l’on puisse s’immoler en France dans l’indifférence généralisée voir même totale". Il disait de cette situation qu’elle devenait "proprement inacceptable" et terminait son libellé par un appel à ses collègues et aux syndicats dans ces termes :

"Chers collègue, indignons-nous ! Chers syndicats, convertissez ce cri plein d’empathie. Pas pour Lise, mais pour la France, ses professeurs et ses enfants."

Si je peux comprendre la nécessité et l’urgence qu’il y aurait à réagir, je pense toutefois que le symbolique ne fonctionne pas sur commande. Toute étincelle n’est pas forcément point de départ d’une plaine embrasée et surtout l’histoire ne se répète pas. La Tunisie n’est pas la France, un prof de math n’est pas un bonze.

Faut-il s’en étonner ? Cette mort-là ne déclenchera pas d’insurrection. Les masses ne descendront pas pour dire "Sarkozy, dégage !". Certains médias sont presque déçus de le découvrir, l’évènement aurait pu favoriser du commentaire, faire vendre du papier, nous enfumer encore d’avantage, si je puis le dire ainsi. Mais il n’y aura pas d’automne des profs selon ce schéma là.

Est-ce à dire qu’ils sont tous gagnés par cette indifférence ? Est-ce à dire que l’individualisme a définitivement pris ses quartier dans les rangs de la République ? Ce n’est pas parce que le spectaculaire ne s’est pas emparé de ce drame que tout est mort, paralysé, désinvesti. Au contraire dans un message adressé à tous, les enseignants du lycée Jean-Moulin où a eu lieu ce sacrifice, après s’être dit bouleversés et traumatisés par le décès de leur collègue, ont exercé un droit de retrait et après avoir annulé leurs cours, ont tenu des assemblées générales, avant l’organisation d’une marche silencieuse de plusieurs milliers de personnes.

Il reste que le désespoir conduit souvent vers l’irréparable. La logique du fait divers a des effets glaçant quoique ici les flammes ont brûlé une vie. Quel était le calcul de ce professeur de mathématique, quelle était l’ultime pensée de l’immolée ? Il y avait forcément mise en scène dans l’intention finale de cette vie, mais le texte lui, le texte de cette représentation qu’avait-il d’inaudible pour conduire ainsi son auteure au sacrifice, pour qu’elle se soit ainsi jetée aux flammes ?

Qu’est-ce qui n’a pas été entendu du sacré de cette existence ? Bien sûr, on peut toujours s’en tirer avec ce commentaire : "elle avait des problèmes", paroles cyniques d’un ministre et de son ministère qui n’ont plus depuis longtemps de convictions autres que mathématiques, insinuation écœurante dont l’intention cherche à jeter le discrédit, mais la preuve est toujours là, évidente, d’une femme mise dans des conditions de travail insupportables.

N’est-ce pas ce qu’elle voulait exprimer envers et contre tous en disant "c’est pour vous que je le fais" ? Mais d’ailleurs, qui sont les incendiaires ? Ne s’agit-il pas de ceux qui brûlent d’impatience de voir disparaître une éducation nationale tournée vers les humanités pour la remplacer en machine à faire des numéros évaluables et performants ?

Il faut mieux utiliser les moyens, clament-ils à longueur d’interview. Comme le dit la tribune en pièce jointe, le plus révoltant est cette indifférence. Une femme peut se donner la mort, elle n’est qu’un détail qu’emporte la volonté réformatrice/destructrice d’une équipe de mercenaires au service du capital prédateur. Morte, elle n’est déjà plus qu’une ombre au tableau des vaincus.

Vaincue, elle l’était doublement. Elle l’était par ce qu’elle ne pouvait plus assumer dans trop de solitude, elle l’est devenue ensuite pour elle même en se sortant de l’existence par un saut dans le néant. Il faudrait pourtant faire une place dans la mémoire pour cette parole incertaine, cette parole de la limite. D’abord parce que comme le disent ses collègues, "Luc Chatel a menti, elle n’était pas suivie médicalement, ni fragile, mais consciencieuse, compétente, aimant son travail, courageuse".

Et quand bien même, il n’y a là rien d’infamant à être provisoirement fragilisé par la vie, à ne pas être toujours au top des performances. D’ailleurs comme le dit une de ses collègue : "Ce ne sont pas les enseignants qui sont fragiles, mais l’organisation de plus en plus calquée sur celle des entreprises qui les rend malades".

Oui, il faudrait l’entendre malgré tout afin qu’elle reprenne rang dans ce qui nous indigne, et qui donc laisse un espace de vie pour l’avenir. Il faut aussi se rappeler qu’elle était une personne, qu’elle avait un nom, qu’elle s’appelait Lise Bonnafous.

Gilbert Rémond


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