Egypte : l’entêtement de Morsi et le rôle américain dans le coup d’Etat

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Par Georges Malbrunot

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Une semaine à peine après le coup d’Etat militaire qui a écarté du pouvoir le président islamiste Mohamed Morsi, on en sait un peu plus sur le fil des événements qui ont conduit l’armée a passer à l’action mercredi soir au Caire. Selon le New York Times, deux éléments clés ont précipité l’histoire : l’incroyable entêtement de Mohamed Morsi et le rôle très important que les États-Unis ont joué en coulisses durant les jours qui ont précédé le renversement du président égyptien. Quelques heures avant son arrestation jeudi 4 juillet à l’aube, le président islamiste élu reçut un ultime coup de téléphone d’un ministre des Affaires étrangères arabe agissant pour le compte des États-Unis, soulignent les auteurs d’un article fort bien documenté du New York Times, sans préciser de quel pays il s’agissait, peut-être du Qatar, l’émirat qui ces dernières années joua le rôle d’intermédiaire entre ses alliés Frères musulmans et Washington.

Les États-Unis exigeaient de Morsi qu’il accepte un nouveau Premier ministre à la tête d’un nouveau gouvernement doté des pouvoirs législatifs qui désignerait de nouveaux gouverneurs en province. Mais Mohamed Morsi refusa, déclarant au dignitaire arabe qu’il préférait mourir plutôt que d’accepter un coup d’Etat.

Peu après, son conseiller pour les affaires étrangères, Essam el-Haddad, appela l’ambassadrice des Etats-Unis au Caire, Anne W. Patterson, pour lui relayer le niet de Morsi à la proposition américaine, tandis qu’à Washington, Susan Rice, la patronne du Conseil national de sécurité, avait eu également au téléphone l’entourage de Morsi.

« La mère (sous-entendu l’Amérique, ndlr) vient de nous dire qu’elle allait cesser de jouer dans une heure », laissa alors tomber un proche de Morsi. Manière de reconnaître que les États-Unis n’allaient plus s’opposer à l’action de l’armée égyptienne qui quelques heures plus tard allait procéder à l’arrestation du premier raïs, démocratiquement élu en Égypte.

Selon le New York Times, « Morsi ne crut jamais que l’armée le renverserait, à partir du moment où il respectait les prérogatives des militaires et leur autonomie ». C’est là où il s’est profondément trompé.

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Pendant des mois, le président « géra seul » sa relation avec l’armée, sans y associer d’autres responsables islamistes. Ses bonnes relations avec le général conservateur Abdel Fattah al-Sisi, qu’il avait nommé à l’été 2012, le protégeaient, pensait Mohamed Morsi, persuadé que le général Sisi se tiendrait à l’écart de la politique. Mais à partir de l’automne dernier, lorsque le désenchantement anti-Morsi commença à se manifester, le général Sisi signala qu’il n’allait pas forcément se tenir longtemps encore loin du jeu politique.

Et l’un des premiers conflits éclata lorsque le président islamiste s’opposa à l’initiative du général Sisi de réunir – sans le consulter – toutes les factions politiques pour les inclure dans un large gouvernement. « Au lieu de se plier à cette requête, Morsi tenta à plusieurs reprises de dissuader le général de faire des déclarations contre lui », rappellent les journalistes du New York Times sur la foi de témoignages à l’intérieur de la mouvance islamiste.

Jusqu’au dernier moment, le chef de l’Etat est resté persuadé que l’armée ne bougerait pas : il fut en fait le seul parmi la hiérarchie islamiste à penser ainsi.

Pourtant depuis plus de six mois, les États-Unis le priaient de conclure un compromis avec l’opposition. C’était le message que le président Barack Obama transmit à son sherpa Essam el-Haddad en le recevant en décembre 2012 dans le bureau ovale de la Maison-blanche. Le président américain alla même jusqu’à proposer de jouer les intermédiaires entre Morsi et certains leaders de l’opposition, tel Mohamed el-Baradeï, l’ancien patron de l’AIEA, ou Amr Moussa, l’ancien chef de la ligue arabe. Mais là encore, Mohamed Morsi répondit par une fin de non-recevoir.

Ce qui est curieux dans le récit que fait le New York Times des événements de ces dix derniers jours, c’est que l’entourage de Morsi semble avoir été plus conscient de la gravité de la situation que le raïs lui-même, enfermé dans sa tour d’ivoire, et convaincu – bien à tort – que les Américains ne le laisseraient pas tomber.

Même après l’avertissement du 21 juin lorsque le général Sisi demanda au chef de l’Etat « d’écouter les exigences du peuple », Morsi ne crut pas un instant qu’un coup d’Etat était en préparation. Et lorsque l’homme fort de l’armée l’appela une nouvelle fois le samedi 29 juin, la veille des premières manifestations, pour le prier d’accepter des concessions – notamment un nouveau gouvernement – il essuya un nouveau refus, Morsi prétextant qu’il devait d’abord en parler avec la direction des Frères musulmans.

D’après le New York Times, l’entourage de Morsi a sous estimé le nombre des manifestants qui descendirent dans la rue le dimanche 30 juin, persuadé que les pro-Morsi étaient plus nombreux que leurs opposants. Ils se sont trompés sur le rapport de forces qui prévalait dans la rue ce dimanche de mobilisation à travers l’Égypte.

Mais le lendemain, lorsque le général Sisi lança un ultimatum de 48 heures à Morsi, son entourage commença à changer d’avis, pensant désormais qu’un coup d’Etat était bel et bien en route.

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Le lundi 1er juillet, les conseillers de Morsi eurent plusieurs rencontres avec l’ambassadrice américaine au Caire (photo ci-dessus) et ses conseillers, de même que des conversations téléphoniques avec Susan Rice à Washington. Avec à chaque fois le même message : si vous laissez tombez Morsi, « ce sera un désastre à long terme pour l’Egypte, et la rue arabe ne croira plus en la démocratie ».

Le mardi à 14 heures lorsque les conseillers de Morsi rencontrèrent le général Sisi, ils lui transmirent finalement un accord pour les concessions réclamées. Mais à 18 h, lorsque le chef de l’armée retourna à son bureau de la garde républicaine, l’opposition avait déjà envahi les rues du Caire. Le raïs et son entourage ignoraient que dans le même temps, le général Sisi avait négocié une feuille de route avec Baradeï, des jeunes en pointe de la contestation et des dignitaires religieux. Et quand dans la soirée du mardi 2 juillet, Mohamed Morsi réagit à cette nouvelle par un discours véhément contre ses adversaires qualifiés de « traitres », son compte était déjà réglé. Le général Sisi considéra cette intervention du raïs islamiste comme la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Le lendemain ordre était donné de l’arrêter. Avec l’aval de l’allié américain des militaires égyptiens, déçu que l’ autre allié de Washington au Caire, Mohamed Morsi, reste imperméable à toute proposition de sortie de crise par le haut, comme les Etats-Unis avaient pu déjà l’expérimenter du temps des dictateurs régnant sur le Moyen-Orient.

Georges Malbrunot

(Crédit photo : AFP)

Voir en ligne : Sur le blog de Danielle Bleitrach, histoire et société

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