Éducation et confinement, derrière l’écran.

, par  Stéphane Bailanger , popularité : 3%

Constat et inquiétude d’un enseignant en confinement… Un premier bilan au bout de 15 jours de « télé-enseignement » au titre de la continuité éducative.

1) Les équipements et moyens informatiques : inégalités, carences techniques et usines à gaz :

Tout repose comme d’habitude sur les propres moyens matériels des enseignant(e)s et des élèves. Sur ce point, il y a des inégalités inhérentes à la qualité du matériel, au partage de la connexion entre plusieurs utilisateurs au sein de la famille, de la fratrie et aux conditions propres chacun. Le ministre Blanquer, qui ne cesse de remercier sur un ton mielleux les enseignants, se garde bien devant la presse de rappeler que les enseignant(e)s assurent l’enseignement à distance sur leurs propres deniers (le matériel informatique, la connectique, les consommables, l’abonnement à un fournisseur d’accès à Internet) dans une savante confusion entre le personnel et le professionnel. Une réalité, à laquelle les personnels ont dû s’adapter au fur et à mesure du développement au milieu des années 1990 des fameuses NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) et cela malgré la perte de leur pouvoir d’achat, consécutive au gel du point d’indice et à l’ajournement du rattrapage pourtant promis depuis des lustres. Aujourd’hui, avec le confinement et un enseignement reposant exclusivement sur ces outils personnels, la carence institutionnelle devient encore plus insupportable. La difficulté se pose de façon plus cruciale au sein des familles et particulièrement celles qui n’ont pas les équipements numériques ou n’en disposent que de façon limitée : un seul ordinateur familial que se partage la fratrie par exemple, des smartphones ou des tablettes en lieu et place d’un ordinateur fixe, le coût des consommables d’impression etc. Certains établissements ont pu prêter des ordinateurs portables aux élèves qui n’en avaient pas et qui l’ont fait savoir mais dans les limites de l’équipement de salles informatiques de 18 ou 36 postes pour des lycées de 1400 élèves en moyenne. C’est la situation que connaît mon établissement aux portes de l’agglomération bordelaise.

Les carences techniques d’un service public particulièrement sous doté par des financements à flux constant se font évidentes. Les réseaux informatiques sont soumis aux choix politiques des collectivités locales en charge des équipements (la commune pour les écoles, le département pour les collèges, la région pour les lycées). L’académie de Bordeaux a misé cette année pour un ENT (environnement numérique de travail) prétendument innovant et baptisé « Lycée connecté ». Jusqu’ici, il fallait jongler entre diverses interfaces parfois concurrentes entre le réseau du lycée, la messagerie, le cahier de texte et le logiciel de notes et de production des bulletins trimestriels. Autant d’identifiants et de mots de passe différents, qui se perdaient, se confondaient dans un joyeux bricolage assuré par des personnels informaticiens mobiles de la région responsable de l’équipement et de la maintenance et la bonne volonté d’enseignant(e)s des matières technologiques qualifiés pour un coup de main, en échange de quelques heures supplémentaires prise sur la dotation pédagogique. Sauf que cet outil prometteur s’avère défaillant à la moindre surcharge d’utilisateurs, alors en ces temps de confinement, il nous montre sa vraie nature : toute l’apparence d’une Rolls-Royce équipée du moteur d’une Deux-Chevaux ! Et c’est avec ce système qu’il faut envoyer et recevoir des messages (à condition d’être patient en milieu de journée), déposer des fichiers légers (pas de vidéo ou de diaporama car trop lourd au chargement) et accéder à Pronote (l’application pour les notes et le cahier de texte). Ce dernier fonctionne à peu près et devient l’outil référence mais lui aussi est limité pour l’échange de données avec des pièces-jointes ne pouvant dépasser 10 Mo. J’ai suivi la décision de l’établissement d’en faire l’outil de consignation de ce que nous mettons en place (ce qui est logique puis qu’il est plutôt utilisé pour le cahier de texte et les notes) mais au risque de créer des doublons avec le reste de l’interface (dossier partagé, casier numérique). La conséquence de la faiblesse de l’ENT est un bricolage chronophage et particulièrement stressant.

Sur plan pédagogique, une inflation de possibilités, de « bonnes pratiques » - dans le jargon institutionnel - nous sont proposées par un flot de messages qui vont du hiérarchique (le ministère, le rectorat et la direction de l’établissement) au promotionnel. Les listes de diffusion s’accumulent, en particulier celles contrôlées par les IA-IPR (les inspecteurs pédagogiques) qui conduisent à une multiplication de propositions et d’échanges de la part de collègues qui rivalisent de zèle. Il faut plaire, montrer qu’on est dans le coup même à distance. Tel collègue de tel académie est présenté comme le porteur d’un « projet innovant », créateur d’un outil performant qu’il faut s’approprier pour s’apercevoir qu’en fait la faiblesse de la connexion internet ne permet pas de l’utiliser. Et puis les marchands du temple ne sont jamais très loin qui vous proposent des outils clefs en main, payants évidemment. Au final, trop de projets, de recettes miracles en confinement, d’outils proposés par les sites « amis » des enseignants qui conduisent à des usines à gaz avec des Moodle que je n’ai pas su maitriser, des Zoom, des Skype, des Discord sans compter une chaîne You Tube que j’ai créé mais dont la vidéo réalisée en un journée entière (pour 23 mn de durée) a été finalement refusée à cause des droits d’auteurs (j’avais mis un peu de documents iconographiques extraits du manuel de la classe, un mini extrait d’une fiction que j’utilise en classe et ma voix en off). C’est le problème avec les réseaux sociaux extérieur à l’institution, il y a des questions de droits, la propriété intellectuelle des œuvres auquel l’éducation nationale n’échappe pas en ces temps d’économie de la connaissance pour reprendre la formule des technocrates européens. Dans la classe, en présentiel, la manipulation de ces outils ne se posent pas de la même façon. Qui dénoncera le professeur qui utilise un extrait filmique sur Christophe Colomb pour les besoins de sa pédagogie ? Par contre, via le réseau informatique - véritable mouchard des personnels - les choses deviennent juridiquement plus dangereuses. Enfin, que dire du site référencé par le ministère « Ma classe à la maison » devant la presse ? Mon expérience est qu’il est loin de tenir les promesses du ministre et propose souvent des séquences très différentes de nos pratiques, voire dérogatoires aux programmes officiels. Bref, il y a de tout à profusion mais dans des conditions qui ne permettent pas l’utilisation, sauf à y passer ses nuits.

2) La stratégie pédagogique : liberté, liberté chérie

Après des mots de têtes et de brusques montées de tension (qui ne suffisent à caractériser un risque de contamination) devant ce capharnaüm, j’ai décidé de me limiter à une approche minimaliste : enseignement asynchrone (en différé), pas de visioconférence (où j’imposerai à mes élèves un gros plan sur mon teint blafard car mal éclairé et les jappements de ma fille qui, après ses devoirs, aimeraient bien que papa vienne jouer avec elle, sans compter le chat qui aime poser devant la webcam… tout ça est trop intime lorsque l’enseignant ne dispose pas d’un bureau isolé à son domicile), pas de Moodle et autres outils merveilleux (pour moi ce sera dans une autre vie… peut-être). Par contre, j’ai opté pour : des messages précisant mes consignes aux élèves, la transmission de la trace écrite du cours (avec consigne de ne pas l’imprimer mais de la recopier et bien sûr de l’apprendre), des petits travaux (en lien avec leur manuel) et des fichiers son de quelques minutes (commentaire rapide des leçons, explication de la problématique, encouragements).

Ma stratégie, très pauvre au goût des « enseignants innovants » de la « classe inversée » n’est pas seulement le résultat de ma faible maitrise de l’outil informatique mais aussi d’un choix politique. Je refuse de me plier en quatre pour que tout roule comme sur des roulettes et que le ministre en tire des conclusions en termes de gestion des ressources humaines et de remise en cause du présentiel (dont au contraire tout le monde devrait considérer à quel point il est irremplaçable). Et puis, à vouloir trop faire, on perd nos élèves. Mes petits enregistrements sonores en MP3 permettront au moins à l’élève qui ne dispose pas du dernier iPhone ou de l’iMac dernier cri de pouvoir m’écouter comme il écoute ses musiques. La liberté pédagogique est essentielle pour des personnels qui relèvent d’une fonction de conception et non d’exécution et d’application mimétique de pratiques à la mode dans un contexte d’obsolescence quasi immédiate de toute référence.

3) Le confinement : un laboratoire du management

La marchandisation de la connaissance n’est pas née avec le confinement. De même la politique du New Management Public prônée par la commission de Bruxelles est-elle en développement depuis longtemps. Chaque réforme est l’occasion d’un nouveau recul statutaire, d’injonctions de plus en plus pesantes. Le tout, imposé en usant de tous les moyens de pressions du système, souvent symboliques mais rudement efficaces dans une profession où l’auto-culpabilisation est fréquente. De Claude Allègre à Jean-Michel Blanquer, nos ministres connaissent bien nos failles. Alors que la loi d’urgence sanitaire a été votée au Parlement, quels peuvent être ses développements pour la profession ?

Prenons l’article 7 de loi, qui laisse à l’employeur (public ou privé) la possibilité de décaler les périodes de congés mais aussi de considérer comme des "congés déjà utilisés" la période de confinement. Pour l’éducation nationale, ce sera la double peine. Non seulement les enseignants sont harcelés par le ministère pour produire du "télé-enseignement" avec des ENT défaillants et des moyens dérisoires, mais Blanquer pourra décider d’étendre, de décaler le calendrier scolaire, pour nous faire travailler peut-être jusqu’au 31 juillet. L’administration nous demande même de maintenir le "télé-enseignement" pendant la période théorique des vacances de Printemps si le confinement est maintenu (ce qui est plus que probable), comme s’il ne devait y avoir aucune limite à notre investissement professionnel. Beaucoup d’enseignants commencent à comprendre que si le Coronavirus est étudié en laboratoire, il va aussi servir de laboratoire pour tester de nouvelles formes de management et donc d’exploitation des travailleurs, les enseignant(e)s n’y couperont pas. Certes, leur situation est sans commune mesure avec le scandale des conditions de travail des soignants, une véritable honte nationale, sans compter les injonctions données à d’autres travailleurs de reprendre le travail en échange d’une prime. De l’argent contre la mise en danger d’autrui ! C’est grave, c’est criminel. A Wuhan, l’État a pris en main et assuré le ravitaillement des particuliers, sans les exposer en leur faisant faire leurs propres courses et donc sans exposer des caissières mal protégées. Mais la ministre porte-parole du gouvernement a bien promis « aux enseignants qui ne travaillent pas (SIC) parce que les établissements sont fermés » de ne pas les envoyer « ramasser les fraises ». Alors de quoi se plaignent ces privilégiés ?

Lorsque nous retrouverons nos classes, nous retrouverons la pénurie de moyens, les dotations qui se réduisent comme peau de chagrin. Gageons qu’il y aura bien quelques petits managers pour faire appliquer les « bonnes recettes » du confinement. Pas assez de professeurs dans certaines matières du fait des suppression de postes, des suppressions d’options ? Développons un enseignement à distance par visioconférence au nom de l’optimisation des moyens ! Certaines universités l’ont déjà tenté sur des étudiants, pourquoi les scolaires n’y échapperaient pas ? J’entends d’ici le sinistre dire, comme à son habitude, que « les enseignants ont des trésors d’inventivité pour pallier » et que les élèves eux-mêmes ont appris avec le confinement à se passer de la présence directe du professeur. Qu’importe alors si les inégalités scolaires se creusent pour bien des élèves qui n’ont ni les codes, ni les moyens pour apprendre de cette façon. Voilà ce qui se cache peut-être derrière les écrans… de la communication Blanquer, en période de confinement.

Stéphane Bailanger
Agrégé d’histoire-géographie
Enseignant en Lycée dans l’académie de bordeaux

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