Revue Unir les commnistes nr 3

De nouvelles conditions de lutte se dessinent, mais les dangers de fascisation s’accroissent

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 2%

suite de la mise en ligne des articles du nr 3 de la revue, l’article de Danielle Bleitrach sur l’apparition d’un monde multipolaire. Les événements qui se sont accélérés depuis Janvier 2015, date de cet article, n’ont fait que confirmer cette tendance, tout en montrant qu’elle ne pouvait se faire dans la tranquillité tant les oligarchies du capitalisme mondialisé sont prêtes à toutes les violences pour maintenir leur domination.

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Il y a dix ans, en 2004, grâce à une lecture attentive de la stratégie cubaine et à l’observation tout aussi attentive de faits nouveaux, comme la montée en puissance d’un pays sous-développé, la Chine, mais dont la masse était susceptible de faire basculer vers de nouveaux rapports Sud-Sud, se dessinait l’hypothèse de l’apparition d’un monde multipolaire.

Les étapes de la compréhension du monde post-soviétique : les nouvelles relations sud-sud en train de surgir

Il existait un début de déplacement vers des relations Sud-Sud avec au centre la dé-dollarisation des échanges mondiaux. Ce qui mettait en cause toute l’hégémonie économique issue de la seconde guerre mondiale.

C’était du moins la problématique que j’ai tenté de développer dans Les Etats-Unis de Mal Empire, ces leçons de résistance qui nous viennent du Sud. Une problématique que j’avais du mal à développer et qui demeurait incomprise y compris de mes co-auteurs. Elle m’avait été inspirée par un texte en espagnol, découvert à La Havane, il datait de 1983. Il s’agissait d’un texte de Fidel Castro dans lequel, à un Sommet des Non Alignés, il annonçait la crise dont disait-il, l’Union soviétique ne pourrait pas se prémunir, malgré la planification, parce que le monde demeurait dans la dépendance du capital. La crise du système capitaliste pèserait sur la croissance et le développement des pays du Sud et imposait une ré-orientation anti-impérialiste. La solution, expliquait-il, était dans de nouveaux rapports Sud-Sud.

Deux phénomènes surgissaient en pleine crise, alors même que les luttes étaient pratiquement atones après la chute de l’Union Soviétique (seule la France, la Corée du Sud et le Chiapas avaient paru en état d’éveil dans le milieu des années 90). Alors que nous vivions une formidable contre-révolution, dans laquelle le capital avait réussi à utiliser sa propre crise pour renforcer son exploitation et tenter de grossir sa propre accumulation par le militarisme et la financiarisation. La crise du capital portait une fois de plus la concurrence intermonopoliste jusqu’à la guerre généralisée, dont les foyers ne cessaient de s’allumer partout en même temps que l’imposition des diktats du FMI.

Mais deux faits étaient apparus, le premier dans le sillage de la résistance cubaine, l’apparition de Chavez et de tout un corps de dirigeants en Amérique Latine, capables de lutter pour un développement endogène de leur pays, de mettre un frein sous des modalités diverses à la voracité nord-américaine. Chavez était non seulement au centre de cette évolution du continent, mais il était également, avec Poutine, au centre d’une renégociation de l’énergie avec les majors du pétrole américain, son influence s’accroissait au sein de l’OPEP. C’était un grand changement pour ce continent, et en même temps pour les pays émergents, où avait été expérimenté le néo-libéralisme avec la torture de tous ceux qui prétendaient résister à partir de 1970.

Le second fait était la montée en puissance de la Chine qui s’avérait par sa masse en capacité d’impulser les dits rapports Sud-Sud. Les Etats-Unis de mal empire et la série de conférences que j’ai faite à cette époque-là, tentaient de décrire cette nouvelle période post-chute de l’Union Soviétique. Nous étions entrés dans un monde nouveau dont le fait caractéristique paraissait la chute de l’Union Soviétique, mais tout aussi importante était l’entrée en crise profonde de l’hégémonie des Etats-Unis apparue au lendemain de la deuxième guerre mondiale.

2008 et l’interrogation sur les conditions réelles de la chute de l’Union Soviétique

Puis il y eut un deuxième événement, en 2008, la crise géorgienne, ce fut à cette occasion que j’ai découvert un autre élément occulté, celui des conditions réelles de la chute de l’Union Soviétique. Comme tout le monde, j’étais à peu près convaincue que l’Union Soviétique s’était effondrée sous le poids de ses propres erreurs, voire crimes, le pire étant qu’il n’y avait eu aucune résistance populaire. Je découvrais à travers cette nouvelle crise géopolitique liée à l’offensive de l’OTAN aux confins de la Russie, l’existence d’enclaves qui refusaient la chute de l’Union soviétique, l’Ossétie, l’Abkhazie mais aussi la Transnistrie et comme par ailleurs je connaissais le Tadjikistan, les résistances des communistes, le doute m’est venu sur la véracité de la version officielle. Il y eut par exemple chez nous le livre considéré comme prophétique de Carrère d’Encausse sur l’empire éclaté, mais l’effondrement de l’Union soviétique était parti du centre, des pays baltes et de la Fédération de Russie pas de ce que Carrère d’Encausse considérait comme un système colonial. De même, je découvrais qu’il y avait eu des résistances mais que celles-ci avaient été étouffées parce que l’affaire avait été menée par l’appareil du Parti lui-même.

C’est à cette époque-là que je rentre en contact avec Marianne, polyglotte, connaissant bien l’Union soviétique et nous commençons une réflexion sur la réalité de la fin de l’Union Soviétique et je commence à lire systématiquement les ouvrages qui exploitent les archives de l’ex-Union soviétique. Pas pour trancher dans des débats d’historiens, qui demeurent ouverts et qui se poursuivront longtemps, ce qui est une très bonne chose, mais bien pour mesurer les conséquences sur nos propre luttes de cette vision d’une condamnation universelle de l’expérience de l’Union soviétique.

Rappelez-vous le scandale récent de l’ouverture des jeux de Sotchi, la représentation de l’Union soviétique comme une période de bonheur et de développement…

C’était important, parce qu’alors surgissait une autre hypothèse concernant ce qu’avait été l’Union soviétique pour les peuples qui en avaient fait l’expérience, non pour dire que c’était bien ou mal, où quand avait commencé la fin avec Staline, Brejnev ou Gorbatchev. Ça c’est le débat des historiens, non ce qui est intéressant et ce qui apparaissait indéniable, était que les peuples dans leur majorité, du moins chez les Russes, pas dans les satellites européens annexés en châtiment de la seconde guerre mondiale, en gardaient un souvenir plus que positif et que Poutine à partir du moment où il tentait une conciliation disons gaullienne entre sa classe d’oligarques et la Russie, avait été obligé de reconnaitre l’importance de cette période. Non seulement cela nous était caché, mais on nous cachait l’importance du Parti Communiste dans la fédération de Russie, dans la propagande de droite mais encore plus à gauche, voir chez les communistes.

Les questions que soulevaient cette appréciation de l’expérience d’une Révolution étaient directement inspirée par notre propre expérience de la Révolution Française et la façon dont celle-ci a été brisée, mais avait transformé aussi la France en pays de la lutte des classes pendant tout le XIXe siècle et une bonne partie du XXe. La Révolution même brisée par la contre révolution entraîne chez les peuples qui l’ont vécue une capacité à s’en remettre au mouvement social qui en fait le foyer de toutes les modernités, ce qu’avait très bien perçu Marx dans la Lutte des classes en France. Il s’agit essentiellement alors d’une force politique qui transforme les ébranlements économiques à partir des spécificités nationales. L’hypothèse était alors que loin d’avoir terminé sa course historique, l’Union soviétique nous réservait encore des surprises politiques.

Les printemps arabes

Peu de temps après, un autre phénomène apparaît : les révolutions arabes qui annoncent le retour sur le devant de la scène d’un acteur que l’on croyait oublié, le peuple. Mais faute d’une force politique capable de mener ces révoltes populaires, elles vont être l’occasion d’une utilisation contrerévolutionnaire des masses arabes, avec partout la tentative de substituer le fascisme ou des formes équivalentes à la lutte des peuples.

Le phénomène se présente rapidement comme un retour en force d’un modèle apparemment en contradiction avec les valeurs occidentales, l’islamisme. En réalité ce phénomène est largement impulsé par les alliés du pétrodollar, les Etats-Unis et les saoudiens. Il s’agit à la fois de canaliser la révolte des peuples mais aussi de leur imposer par la violence le maintien de la domination pétro-dollar. Les premières puissances qui seront visées seront celles qui tentent de s’émanciper de ce carcan des majors autant que des échanges basés sur le dollar.

Et effectivement cette période va s’ouvrir sur celle que nous vivons à savoir celle où le capital fait le choix partout de développer les forces obscures, celle du simulacre fasciste face aux révoltes populaires. A cette époque-là, il me semble qu’effectivement le fascisme va être le moyen auquel va recourir le capital, il le développera au sein même des révoltes populaires en profitant de l’absence de forces organisées et de la faiblesse des forces syndicales et politiques. La période de la contrerévolution néo-libérale a systématiquement détruit les forces ouvrières traditionnelles et empêché toute forme de conscience collective, jouant systématiquement sur l’individualisation dans le travail comme dans la consommation.

Le fascisme continue ce travail en donnant aux formes naissantes l’objectif d’une guerre civile entre exploités. C’est pour cela qu’il me semble indispensable de le dénoncer sans complaisance partout là où il prend pied.

Le reflux de l’illusion Obama

A la période Bush, qui a permis une certaine prise de conscience succède la tentative de faire croire qu’un capitalisme de paix, voire proche du tiers monde, démocratique, est né. En fait le capital est resté le même et la présidence des États-Unis a les mêmes objectifs ; mais il y a un reflux avec la montée des fascismes et une agressivité de l’OTAN qui se masque sous des révolutions « démocratiques » et la tentative d’isoler les élites occidentalisées partout, comme de s’appuyer sur des dirigeants qui cherchent leur propre accumulation dans le sillage de l’Occident… une sorte de féodalité du chaos dans lequel les appétits locaux se déchaînent en rivalités entretenues. Tous les pays ayant un Etat souvent militarisé sont visés par cette décomposition. Le Moyen Orient, le Maghreb, mais aussi l’Asie centrale sont les proies de cette offensive.
Dans le même temps, l’Amérique latine subit des tentatives de déstabilisation, le Venezuela à la mort de Chavez, aujourd’hui l’Argentine avec les fonds vautours. Partout des bandes fascistes font régner la violence alors même que le système de propagande monte des portraits mensongers de tyrans en proie à une révolte démocratique. Sont utilisés les jeunes gens épris de consumérisme à l’occidentale, la pègre violente, les mafias de la drogue mais aussi les mouvements gays, les réseaux juifs qui déclenchent des campagnes mensongères sur le pseudo antisémitisme de ceux que Washington a décidé d’abattre alors même que, comme dans les pays arabes, les forces qui prennent le pouvoir sont racistes, ultraconservatrices sur le plan des moeurs… Les courants les plus contradictoires sont activés par des réseaux d’ONG directement liés à la CIA sur le modèle des révolutions de couleur.

Ces grands traits d’une évolution que nous avons tous vécue, nous conduisent à la crise ukrainienne qui est vraiment un seuil nouveau et le prolongement de ce que je viens de décrire. En fait depuis pas mal d’années, avec la révolution orange, ce pays pillé par des oligarques, est la proie d’une instabilité permanente dans laquelle se mêlent de vraies et légitimes revendications à l’encouragement de la pègre et de l’idéologie nazie. Le Maïdan est un nouvel épisode de cette histoire. Un seuil nouveau parce que c’est la première fois où l’ennemi visé est la Russie et à travers elle, un des maillons forts de l’Eurasie et des nouveaux rapports Sud-Sud représentés par les Brics. Il faudrait souligner la manière dont d’autres pays subissent la même agression. Par exemple, j’ai toujours considéré avec suspicion la manière dont on a tenté de soulever le peuple brésilien lors du Mondial, non qu’il n’y ait pas de raisons à ce soulèvement, mais transformer chaque tentative d’un pays du Sud à prendre en charge un événement mondial pour créer le désordre dans ce pays et lancer une campagne quelconque contre les dirigeants de ce pays paraît trop systématique pour être innocent.

Mais avec l’Ukraine, c’est la confrontation directe de l’Otan avec la Russie et la volonté manifeste de briser les relations entre l’Europe et l’Eurasie, casser non seulement la « dépendance » gazière de l’Europe avec la Russie, mais en finir avec le projet chinois de la nouvelle route de la soie, ce lieu d’échange économique et culturel ancestral revitalisé. L’autre nouveauté c’est l’installation en Europe même de dirigeants fascistes, c’est d’accepter de faire appel à l’équivalent de troupes de SA en s’appuyant sur l’idéologie nazie et l’appétit d’oligarques caricaturaux.

Là encore je ne fais que brosser à grands traits un processus très dangereux qui correspond à ce qui a été développé au Proche Orient, de l’Irak au Nigeria, dans le cadre d’un contrôle de l’énergie, autant que de créer la guerre civile sous la domination de bandes de fondamentalistes et vrais fascistes, de fait les créatures de l’Arabie saoudite et du Qatar, alliés des États-Unis par les pétrodollars. Pour la première fois le choix de la guerre civile et de la fascisation se situe en Europe, c’est-à-dire que pour la première fois, la vassalisation européenne ne prend pas l’allure soft habituelle, elle adopte la même violence que celle infligée aux pays du Tiers-Monde.

De nouvelles conditions de lutte se dessinent

Jamais autant que dans cette affaire ukrainienne, les effets organisationnels ou plutôt dés-organisationnels de la contrerévolution néolibérale ne sont apparus avec autant d’évidence… Jamais l’état réel des forces progressistes, des syndicats, du Parti Communiste n’est apparu avec une telle crudité… Jamais le système de propagande capable non seulement de mentir mais de taire les faits avec une telle puissance ne se sont imposés comme une des bases de l’avancée du fascisme.

Mais il est évident aussi qu’une partie du monde a pris conscience de la nature du danger. C’est un point essentiel et qui mérite de nombreux développements, mais la manière dont se sont renforcés les liens entre la Russie et la Chine, comme le voyage de Poutine en Amérique Latine et singulièrement à Cuba témoignent de l’apparition de nouvelles résistances dans ce monde multipolaire.

A travers Poutine se joue en effet la question de l’apparition des Brics, mais aussi celle des conditions dans lesquelles un pays comme la Russie dominé par les oligarques peut défendre son indépendance, c’est le véritable débat qui a lieu aujourd’hui en Russie et dont l’acuité s’est accrue avec la crise ukrainienne, l’agressivité des Etats-Unis et de l’UE, leurs sanctions. Est-ce qu’un pays peut demeurer indépendant et se développer en demeurant soumis au capitalisme qui engendre la trahison des élites ?

Mais cela présente d’autant plus d’intérêt que les résistances émiettées et isolées se renforcent. Ce qui se passe actuellement dans le Donbass montre à quel point il devient de plus en plus difficile de faire taire des peuples après une longue patience de 23 ans, une tentative de laisser le capitalisme faire ses preuves en subissant en silence…

En France même, les luttes restent isolées, elles sont soumises à la propagande, étouffées et caricaturées mais elles se poursuivent et gagneront de l’ampleur.

Voilà j’ai essayé de brosser à grands traits forcément grossiers une vingtaine d’années d’évolution. Ce qu’il faut se dire, c’est que nous sommes au début d’une nouvelle étape d’un processus et que nous avons un besoin urgent d’en percevoir les dangers mais aussi les potentialités…

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