1818-2018

Comment Marx nous aide à comprendre l’économie aujourd’hui Un texte de Michel Husson

, par  communistes , popularité : 1%

Dans un article de 1925, Keynes s’exclamait : « Comment puis-je admettre une doctrine qui érige en Bible, en le soustrayant à toute critique, un volume d’économie politique périmé, qui non seulement est faux d’un point de vue scientifique, mais encore ne comporte aucun intérêt, aucune application possible dans le monde actuel ? ». Plus récemment, Jonathan Sperber, auteur en 2017 d’une biographie de Marx [1], est tout aussi catégorique : « On trouve dans l’œuvre de Marx peu de choses qui intéressent les tendances de l’économie ou de la théorie économique de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle ». Mais d’autres pensent, au contraire, que les apports de Marx ne sont pas périmés et qu’ils restent une référence féconde pour la compréhension du capitalisme contemporain.

La science économique contre l’économie politique

Tout en se situant dans le prolongement des classiques (d’Adam Smith à David Ricardo), l’œuvre de Marx introduit une rupture et tire de son approche critique des conclusions dangereuses pour l’ordre établi. Il fallait donc passer de l’économie politique à la science économique et bifurquer vers un autre paradigme, pour des raisons clairement exposées par John Bates Clark : « Les travailleurs, nous dit-on, sont en permanence dépossédés de ce qu’ils produisent [...] Si cette accusation était fondée, tout homme doué de raison devrait devenir un socialiste, et sa volonté de transformer le système économique ne ferait que mesurer et exprimer son sens de la justice ». Il faut donc « décomposer le produit de l’activité économique en ses éléments constitutifs, afin de voir si le jeu naturel de la concurrence conduit ou non à attribuer à chaque producteur la part exacte de richesses qu’il contribue à créer ». C’est la théorie de la répartition, aujourd’hui dominante.

Dans le livre II du Capital, Marx expose ses schémas de la reproduction [2] qui distinguent deux grandes sections : la section I qui produit les biens d’investissement et la section II qui produit les biens de consommation. Il décrit les conditions de reproduction, autrement dit les relations qui doivent exister entre la production des entreprises et leurs débouchés. Ces relations s’expriment en valeur d’échange, mais Marx insiste aussi sur le fait que la structure de cette offre doit correspondre à celle de la demande sociale en termes de valeur d’usage. Cette approche de Marx est évidemment inspirée par le fameux Tableau économique de François Quesnay (1766) qui était, selon lui, un « exposé, aussi simple que génial pour son temps » [3].

Épanouissement : pour la réduction de la journée de travail

« La seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés, règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à la nature humaine.
Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, sur l’autre base, celle de la nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail.
 »
Karl Marx, Le capital, livre III, chapitre 48

Même s’il n’est donc pas parti de zéro (on pourrait aussi citer Steuart ou Sismondi parmi ses sources d’inspiration), on peut soutenir que Marx est le fondateur de la macroéconomie moderne. C’est ce que reconnaissait la keynésienne de gauche Joan Robinson, par ailleurs sévère critique de Marx : « Partir de Marx aurait épargné [à Keynes] bien des problèmes » [4] Même Paul Samuelson, cible favorite de Joan Robinson et lui-même critique très caustique de Marx, le reconnaissait ainsi : « Nous aurions sans doute tous gagné à étudier les tableaux de Marx plus tôt ».

La finance vue par Marx

Mais le plus bel hommage est celui de Wassily Leontief, en 1937 : « [Marx] a développé le schéma fondamental décrivant les relations entre les branches des biens de consommation et des biens d’équipement. Même s’il ne clôt pas le sujet, le schéma marxiste constitue toujours l’une des rares propositions sur lesquelles il existe un large consensus entre les théoriciens du cycle économique. ». Et il ajoute : « L’analyse contemporaine du cycle économique est clairement redevable à l’économie marxienne. Sans soulever la question de la priorité, il ne serait guère exagéré de dire que les trois volumes du Capital ont aidé plus que tout autre travail à mettre cette question au centre du débat économique. ».

L’un des ingrédients de la crise actuelle est la croyance que la finance serait une source autonome de valeur. Ce qui n’a rien de nouveau : « Pour les économistes vulgaires qui essaient de présenter le capital comme source indépendante de la valeur et de la création de valeur, cette forme est évidemment une aubaine, puisqu’elle rend méconnaissable l’origine du profit et octroie au résultat du procès de production capitaliste - séparé du procès lui-même - une existence indépendante » (Le capital, Livre II, chapitre 24).

Chômage et armée de réserve

Ce type d’illusion n’est possible que si l’on s’appuie sur une théorie « additive » de la valeur, où le revenu national est construit comme la somme des rémunérations des différents « facteurs de production ». La théorie marxiste est au contraire « soustractive » : les formes particulières de profit (intérêts, dividendes, rentes, etc.) sont des ponctions sur une plus-value globale dont le volume est prédéterminé. On ne peut « s’enrichir en dormant » que sur la base de cette ponction opérée sur la plus-value globale, de telle sorte que le mécanisme admet des limites : celles de l’exploitation qui est le véritable « fondamental » de la Bourse. La crise marque alors le retour du réel, comme un rappel à l’ordre de cette dure loi de la valeur.

Depuis quatre décennies, le capitalisme contemporain est caractérisé par la persistance d’un chômage de masse et l’extension de la précarité. L’une des manières d’expliquer cette situation consiste à invoquer l’existence d’un taux de chômage d’équilibre, parfois qualifié de « naturel ». Mais le « taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation » (le Nairu) est aussi celui qui ne fait pas baisser le taux de profit. On redécouvre ainsi « l’armée de réserve industrielle » dont parlait Marx : « La proportion différente suivant laquelle la classe ouvrière se décompose en armée active et en armée de réserve, l’augmentation ou la diminution de la surpopulation relative, le degré auquel elle se trouve tantôt "engagée", tantôt "dégagée", en un mot, ses mouvements d’expansion et de contraction alternatifs correspondant à leur tour aux vicissitudes du cycle industriel, voilà ce qui détermine exclusivement ces variations » (Le capital, livre I, chapitre 25). On tient là une description assez fidèle des règles de fonctionnement d’un capitalisme qui vise à augmenter le taux d’exploitation en maintenant la pression exercée par le chômage de masse sur les salaires et à déconnecter leur progression des gains de productivité.

Un capitalisme mondialisé

Le fil conducteur de l’analyse de Marx est que « la base [du mode de production capitaliste] est constituée par le marché mondial lui-même » (Le capital, livre III, chapitre 20). Cette intuition a été prolongée par les théoriciens de l’impérialisme qui ont montré que l’économie mondiale devait être considérée comme un ensemble structuré de manière asymétrique. Aujourd’hui la mondialisation se caractérise par des mécanismes nouveaux (chaînes de valeur mondiales, émergence, etc.), mais le fait essentiel est la totale liberté des capitaux.

Un patron, Percy Barnevik, alors président du groupe helvético-suédois ABB, pouvait ainsi définir en 2001 la mondialisation comme « la liberté pour mon groupe d’investir où et quand il veut, de produire ce qu’il veut, d’acheter et de vendre où il veut et d’avoir à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de législation sociale » (cité par Le Devoir, Montréal, 5 mai 2001). C’est bien la trajectoire envisagée par Marx : « Les lois immanentes de la production capitaliste aboutissent à l’entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel. » (Le capital, livre I, chapitre 32).

(Re)marchandisation

L’une des tendances les plus frappantes du capitalisme contemporain est de chercher à (re)transformer en marchandises ce qui ne l’est pas ou ne devrait pas l’être, en premier lieu les services publics et la protection sociale. Mais c’est surtout la force de travail elle-même que le capitalisme contemporain voudrait ramener à un statut de pure marchandise. L’objectif des « réformes » du marché du travail est de n’avoir à payer le salarié que lorsqu’il produit de la valeur. Cela implique de réduire au minimum et de reporter sur les finances publiques les éléments de salaire socialisé, de « remarchandiser » les retraites (fonds de pension) et la santé (assurances privées), voire de faire disparaître la notion même de durée légale du travail.

Ce projet tourne le dos au progrès social, qui est toujours passé par la « démarchandisation » du travail. Pour Marx, l’extension du temps libre, rendue possible par les progrès de la productivité, est le levier qui devrait permettre que le travail ne soit plus une marchandise et que l’arithmétique des besoins sociaux se substitue à celle du profit. C’est la perspective qu’il esquisse à la fin du Capital.

Des crises à répétition

Pour fonctionner de manière relativement harmonieuse, le capitalisme a besoin d’un taux de profit suffisant et de débouchés. Mais une condition supplémentaire, qui porte sur la forme de ces débouchés, doit être satisfaite : ils doivent correspondre aux secteurs susceptibles, grâce aux gains de productivité induits, de rendre compatible une croissance soutenue avec un taux de profit maintenu. C’est de ce point de vue qu’on peut analyser le passage du capitalisme de sa phase « fordiste » à sa phase « néolibérale », caractérisée notamment par ce fait stylisé [5] : le taux de profit s’est rétabli, mais ni le taux d’accumulation ni la productivité n’ont suivi.

L’enlisement actuel du capitalisme dans une phase dépressive résulte donc d’un écart croissant entre la transformation des besoins sociaux et le mode capitaliste de reconnaissance et de satisfaction de ces besoins. Mais cela implique que le profil particulier de la phase actuelle mobilise, sans doute pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, les éléments d’une crise systémique.

Cette analyse renvoie au niveau le plus fondamental de la critique marxiste. Selon Marx, le capitalisme est un système injuste (exploitation) et instable (crises). Mais c’est aussi, passé un certain point, un système qui apparaît comme irrationnel, en raison même des succès que lui ont permis son mode d’efficacité propre.

Irrationnel : la base étriquée du capitalisme

« D’une part, [le capitalisme] éveille toutes les forces de la science et de la nature, ainsi que celles de la coopération et de la circulation sociales, afin de rendre la création de richesse indépendante (relativement) du temps de travail utilisé pour elle. D’autre part, il prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi créées d’après l’étalon du temps de travail, et les enserrer dans les limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite. Les forces productives et les rapports sociaux - simples faces différentes du développement de l’individu social - apparaissent uniquement au capital comme des moyens pour produire à partir de sa base étriquée. Mais en fait, ce sont des conditions matérielles, capables de faire éclater cette base. »
Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 (ou Gründrisse)

La possibilité d’un autre calcul économique

L’approche marxiste de la dynamique longue du capital pourrait en fin de compte être résumée de la manière suivante : la crise est certaine, mais la catastrophe ne l’est pas. La crise est certaine, en ce sens que tous les arrangements que le capitalisme invente, ou qu’on lui impose, ne peuvent supprimer durablement le caractère déséquilibré et contradictoire de son fonctionnement. Mais ces remises en cause périodiques qui scandent son histoire n’impliquent nullement que le capitalisme se dirige inexorablement vers l’effondrement final. A chacune de ces « grandes crises », l’option est ouverte : soit le capitalisme est renversé, soit il rebondit sous des formes qui peuvent être plus ou moins violentes (guerre, fascisme) et plus ou moins régressives (tournant néolibéral).

On trouve donc, dans l’œuvre de Marx, des outils utiles à l’analyse du capitalisme contemporain. Cependant la véritable spécificité de l’approche marxiste réside sans doute dans sa critique de l’économie politique (c’est d’ailleurs le sous-titre du Capital), qui postule la possibilité d’un autre calcul économique : l’humanité devrait viser à maximiser (collectivement) son bien-être au lieu de s’en remettre à la maximisation (privée) du profit.

Mais il se trouve que le capitalisme est un système compact dont les ressorts fondamentaux sont invariants (au-delà de ses incarnations concrètes). Il est donc difficilement réformable, d’autant plus qu’il tend aujourd’hui à recréer les conditions d’un fonctionnement « pur » qui s’oppose frontalement à la satisfaction des besoins sociaux et à la gestion des défis environnementaux. Se pose alors la question d’une remise en cause radicale de ce fonctionnement.

Michel Husson, Alternatives économiques, le 04/05/2018

[1Jonathan Sperber, Karl Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017.

[2« Action de reproduire industriellement les valeurs consommées », d’après le Tableau économique (1758) de François Quesnay.

[3Karl Marx, dans le chapitre "Sur l’histoire critique" de l’Anti-Dühring de Friedrich Engels, qu’il a rédigé pour l’essentiel.

[4Joan Robinson, "Kalecki et Keynes", dans Essays in Honour of Michal Kalecki, 1964.

[5Constat d’ordre empirique, le plus souvent non quantifié, mais jugé représentatif du fonctionnement de l’économie.

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