Ivan Nikitchuk : “Quelques remarques sur le conflit militaire en Ukraine”.

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Un texte qui pourrait utilement rentrer dans le débat qui existe au sein du mouvement communiste international comme à l’intérieur du PCF : appui ou dénonciation de la guerre impérialiste ? En fait au-delà de ces polémiques le véritable problème n’est-il pas que : Le sujet du capitalisme dans la guerre est traité par la gauche moderne de manière si languissante et faible qu’aucune revendication, haine ou mépris ne surgit pour le capitalisme comme source de toutes les guerres ?

(note de danielle Bleitrach traduction de Marianne Dunlop pour histoireetsociete)

Aujourd’hui, beaucoup de ceux qui tentent de comprendre l’essence des événements en Ukraine se perdent dans la confusion de la “géopolitique”, de la “dénazification”, de la “démilitarisation”, du “poutinisme”, de la “dépoutinisation” et des analogies historiques bidon avec la Première Guerre mondiale et la guerre soviéto-finlandaise. Ajuster la recherche théorique à la conception que la bourgeoisie de tel ou tel bord propose à dessein n’est rien d’autre qu’un anti-marxisme et un anti-science primitifs. Si l’essence des phénomènes se trouvait à la surface, ce qui est le cas des conclusions de tous les experts et analystes sans exception, il n’y aurait pas besoin de science.

I.I. Nikitchuk, président du Conseil central de RUSO.

2022-09-08 09:47

Ivan I. Nikitchuk

Toute guerre, juste ou injuste, libératrice ou agressive, révolutionnaire ou contre-révolutionnaire est prédéterminée par les lois de la base économique de la société de classe. La violence en général est un aspect inhérent aux relations de propriété, tandis que la forme étatique de la violence, c’est-à-dire la coercition systématique, opérationnelle, professionnelle et concentrée, est une composante qualitative de la superstructure de la société de classe.

La guerre est toujours et partout menée uniquement par la classe dominante, bien que les représentants de cette classe puissent ne pas connaître la différence entre un obusier et un canon, entre un char et un véhicule de combat d’infanterie.

La politique de l’État bourgeois dans son ensemble est l’expression concentrée des relations nées de l’exploitation de la propriété privée. C’est pourquoi la victoire d’un État bourgeois sur un autre État bourgeois dans une guerre n’entraîne jamais un changement de l’ordre économique, seuls les éléments superstructurels, les juridictions, les institutions politiques, les personnes au pouvoir et les escadrons de l’oligarchie changent, une redistribution de la propriété a lieu, ce qui est le motif principal du déclenchement des hostilités.

L’idéologie bourgeoise et la théorie bourgeoise de la guerre sont empreintes d’un pacifisme hypocrite et concentrent toute l’attention sur le moment du déclenchement des hostilités, sur la justification, l’opportunité politique ou non de la partie extérieure du conflit. Les conflits entre États sont considérés comme le produit de la volonté de politiciens individuels et comme un affrontement d’”intérêts nationaux” abstraits. En fait, la guerre est une phase nécessaire du fonctionnement de l’économie capitaliste, et plus la concentration et la centralisation du capital sont grandes, plus sa propension objective à absorber le capital plus faible est grande, plus forte son agressivité naturelle.

Le capitalisme n’est pas constamment en guerre simplement parce que la guerre nécessite des ressources et des forces qui doivent être accumulées et concentrées. La paix sous le capitalisme n’est donc qu’une étape naturelle dans la préparation de la guerre. Si les capitalistes avaient la possibilité de faire la guerre en permanence, ils le feraient. Mais comme faire la guerre draine les ressources humaines et que les instruments de destruction sont technologiquement de plus en plus meurtriers et destructeurs, la guerre sous le capitalisme est de nature périodique et semble être quelque chose qui sort de l’ordinaire.

Sous le capitalisme, la guerre au sens large du terme ne prend jamais fin, car elle est une forme de relations économiques objectives entre les propriétaires. Mais la difficulté de cette perception de la guerre pour la majorité des citoyens moyens, les futures victimes de toute guerre au sens étroit, réside dans le fait que les batailles de masse ouvertes n’ont lieu que de temps en temps, même si elles durent parfois des décennies. Les guerres sont le compagnon naturel du capitalisme et de toutes les formations d’exploitation en général.

Maintenant, en fait, à propos du conflit en Ukraine. Le 24 février 2022, la Russie bourgeoise, représentée par le président Poutine, a annoncé une opération militaire spéciale en Ukraine, invoquant les politiques d’élargissement de l’OTAN et un certain nombre d’autres circonstances qui ont donné lieu au déclenchement des hostilités. Il s’agit essentiellement de l’intervention ouverte d’un État bourgeois dans la guerre civile d’un autre État bourgeois, du côté du peuple rebelle du Donbass et des “républiques populaires” bourgeoises apparues par la suite.

Le début de l’opération spéciale russe en Ukraine est un événement qui a suscité des divergences d’appréciation de la part des organisations de gauche. Cependant, l’opération spéciale n’a pas simplement provoqué la division de la gauche entre partisans et adversaires de la guerre, mais a transféré toute l’évaluation théorique de la situation vers un phénomène purement extérieur. Certains à gauche s’en prennent à Poutine et à l’impérialisme russe, d’autres à gauche s’en prennent à Zelensky, Biden et à l’impérialisme américain. Une grande partie des discussions tourne autour des bandes fascistes ukrainiennes et du rôle des pays de l’OTAN dans le conflit. Cependant, presque personne n’a jamais exposé le rôle du capitalisme lui-même dans la guerre. Aucun à gauche n’a osé raisonner du général au particulier. Les masses de gens ordinaires sont donc sous l’impression du baratin politique, de la composante militariste, des politiques gouvernementales, du rôle des présidents et des militaires, etc. Ils s’efforcent d’embrasser toutes ces nuances dans le processus de recherche de coupables personnels, et donc rien ne menace le capitalisme lui-même. Le sujet du capitalisme dans la guerre est traité par la gauche moderne de manière si languissante et faible qu’aucune revendication, haine ou mépris ne surgit pour le capitalisme comme source de toutes les guerres.

Bien sûr, personne n’est contre la discussion sur des points concrets, mais seulement après que les gens aient eu l’explication sur le fait que toutes les guerres sont préparées et instiguées par la bourgeoisie commune.

Cette position est dictée à la fois par les considérations générales de la théorie marxiste, et par le fait que le mieux que la gauche en Russie soit réellement capable de faire est de formuler un point de vue scientifiquement valide sur les événements actuels, sans pouvoir exercer aucune influence pratique sur ceux-ci.

Pour examiner la position des opposants à l’opération spéciale russe, nous aurons recours à la déclaration commune des partis communistes de Grèce, d’Espagne, du Mexique et de Turquie, qui, dans son contenu théorique, couvre presque tous les arguments de la gauche. Ainsi, des partis communistes plutôt importants et respectés affirment que la guerre russo-ukrainienne est une guerre impérialiste entre les États-Unis, l’OTAN, l’UE – d’une part – et la Fédération de Russie – d’autre part – dans une lutte pour le contrôle des marchés, des matières premières et des réseaux de transport ukrainiens. Un risque de guerre similaire existe dans d’autres régions, alors que la confrontation entre les États-Unis et la Chine pour la primauté dans le monde capitaliste s’intensifie. La rhétorique antifasciste de la Fédération de Russie est reconnue par eux comme fausse, destinée à désorienter les travailleurs.

Le résultat spécifique de l’opération spéciale de la Fédération de Russie que ces partis communistes considèrent comme le plus acceptable pour les communistes et le communisme n’est pas clair. Ils sont simplement contre les guerres impérialistes, c’est-à-dire qu’ils prennent une position de pacifisme abstrait. Il est clair que dire “non à la guerre” dans les circonstances actuelles signifie un soutien effectif à la défaite militaire de la Fédération de Russie.

Il est difficile d’appeler une telle position autrement qu’une position scholastique ; elle est le produit d’un manque de volonté de comprendre la situation en profondeur. Encore une fois, le capitalisme lui-même n’a pas sa place dans leur critique, et les origines du conflit ne sont pas considérées en relation avec l’éclatement de l’URSS et la transition du communisme au capitalisme. L’assimilation de l’impérialisme américain et russe et l’assimilation de l’impérialisme américain à la Chine socialiste sont particulièrement obscènes, ce qui, une fois encore, ne fait que le jeu de l’hégémonie continue de l’oligarchie occidentale. La confusion que ces partis communistes ont créée fait reculer encore davantage la cause de l’apport de la vision marxiste du monde aux masses.

Au moins maintenant, il y a un certain nombre d’États socialistes dans le monde (Chine, Cuba, Corée du Nord, Vietnam, Laos) et tous les processus politiques internationaux, les communistes doivent les voir à travers le prisme des besoins de leur existence et de leur développement. Ils s’opposent à l’impérialisme mondial et dans cette lutte de classe, nous devons nous tenir fermement du côté des forces du communisme. Si certains à gauche n’aiment pas le “marxisme aux caractéristiques chinoises” ou le Juche, s’ils pensent que le gouvernement socialiste de ces pays n’est pas juste et que la politique est opportuniste, c’est une manifestation de dogmatisme et de trotskisme. Nous avons le droit de nous faire notre propre opinion sur la théorie et la pratique du communisme dans ces pays, mais elle ne doit pas aller à l’encontre de leur soutien. Ce n’est pas notre rôle d’enseigner aux communistes chinois, nord-coréens, vietnamiens, cubains et laotiens ce qu’ils doivent faire, et encore moins celui de la gauche grecque, espagnole, mexicaine et turque.

En outre, il existe un certain nombre d’États à orientation socialiste (Venezuela, Nicaragua, Bolivie, Népal, Syrie, Érythrée, Biélorussie, Transnistrie), il existe des luttes de libération nationale de différents peuples. Bien sûr, les communistes ont de la sympathie pour tous les processus anticapitalistes et anti-impérialistes et ont le devoir d’en tenir compte lors de l’évaluation de ces événements et phénomènes politiques, en particulier ceux d’importance internationale.

Mais tout cela est oublié par la gauche et sacrifié au dogmatisme “marxiste” et aux postures “révolutionnaires”. On ne peut que regretter ces jugements théoriques.

Dans ce contexte, il est important de noter plusieurs nuances dans l’évaluation de la situation en Ukraine.

Le premier point important pour évaluer la situation est qu’à la base de l’impérialisme correspond la superstructure de l’impérialisme, dont l’idéologie est le fascisme. Le fascisme, en tant qu’idéologie et pratique du capital financier d’une nation s’efforçant de dominer le monde, est inhérent à tous les pays bourgeois, mais à un degré différent, selon la force et l’équilibre des potentiels des classes bourgeoises dominantes dans ces pays. Les pays dans lesquels le capital national, en raison de sa taille et de sa subordination totale au marché mondial, ne peut atteindre le niveau de la monopolisation financière, devient le terrain de lutte du capital financier étranger et tombe dans la dépendance politique.

Ainsi, le fascisme ukrainien – le Banderisme – avec toutes ses bandes, son nationalisme et sa terreur est un élément de la superstructure non pas du capitalisme ukrainien mais de l’impérialisme américain. Les oligarques ukrainiens ne sont pas capables de prétendre à la domination du monde, mais sont de simples suppôts des entreprises américaines, des compradores typiques, que l’on laisse exister et s’enrichir pendant un certain temps.

Un deuxième point important dans l’évaluation de la situation est de comprendre la nature objective de la lutte de classe inter-impérialiste. Les communistes doivent traiter la guerre en Ukraine comme une réalité objective du capitalisme. C’est-à-dire que sous le capitalisme, la guerre est une sorte de catastrophe naturelle, elle est inévitable, car c’est la base même du capitalisme, qui génère en permanence des conflits militaires ici et là. Bien que le régime russe soit plus modéré et plus légitime que celui de l’Ukraine ou de l’Occident, la base impérialiste garantit que la trogne du même fascisme deviendra de plus en plus apparente à mesure que l’oligarchie russe se renforcera. Les prolétaires russes et ukrainiens, qui ont eu leur part de guerre et de misère, doivent comprendre que le capital est la force qui les a poussés dans les tranchées.

Un troisième point important dans l’évaluation de la situation est de mettre en pratique la thèse marxiste de soutenir toute lutte juste du peuple, parce qu’un peuple en lutte est plus disposé et plus apte à apprendre d’une telle lutte, y compris les principes du communisme. La lutte du peuple du Donbass pour être indépendant ou même faire partie de la Fédération russe bourgeoise et non de l’Ukraine banderiste est juste et libératrice. Elle exige notre sympathie inconditionnelle. Le marxisme nous enseigne que tous les pays fondés sur le marché et dotés d’une idéologie de marché gravitent vers un éclatement et une redistribution des frontières.

Le quatrième point important dans l’évaluation de la situation est l’attitude inconditionnellement positive des communistes vis-à-vis de l’extermination physique des fascistes et des nazis ukrainiens par les armées de la Fédération de Russie et de la LDPR. Ce sont des sujets incorrigibles qui seront les premiers à se lever dans la lutte armée contre le communisme et les premiers à déchaîner la terreur contre la classe ouvrière. La juste colère du peuple contre les crimes des gangs fascistes en Ukraine est digne de tout soutien.

Un cinquième point important dans l’évaluation de la situation est la présence de références nostalgiques-émotionnelles des combattants russes et de l’Armée de libération à l’URSS et la demande de justice sociale comme motif de guerre. Cela crée des conditions favorables à la propagande du communisme et à l’injection de la conscience marxiste dans les masses, tant sur le front que dans les foyers. La tâche tactique de la propagande communiste consiste à déplacer l’attention de la forme extérieure, de l’attitude émotionnelle vers l’essence des processus politiques.

En bref, nous pouvons conclure que :

1) La guerre en Ukraine est un produit du capitalisme, c’est la politique naturelle et organique de la classe capitaliste – la réalité objective du capitalisme et la conséquence de la destruction contre-révolutionnaire de l’URSS ;

2) Le conflit ukrainien de la part de l’Occident est de nature purement impérialiste ;

3) L’impérialisme russe est également présent, mais jusqu’à présent limité aux spécificités d’un régime bonapartiste (un régime qui prône un État centralisé autoritaire avec un leader charismatique fort, basé sur le soutien militaire ainsi que le conservatisme) ;

4) La lutte du peuple du Donbass est juste, et l’effondrement du régime de Kiev et l’affaiblissement de l’impérialisme américain dans la région ont une signification progressive.

Ivan Nikitchuk,

Président du Conseil central de RUSO. (savants russes d’orientation socialiste)

Voir en ligne : sur le blog de danielle bleitrach, histoireetsociete.com

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