Rencontre de l’Improbable à Lyon avec Robert Linhart

« Rien ne se perd, rien ne s’oublie dans la mémoire brassée de la classe ouvrière. »

, par  Gilbert Remond , popularité : 2%

Ci-dessous est publiée l’introduction au débat organisé par l’Improbable à partir des livres de Robert Linhart, et notamment de la lecture de plusieurs passages de "L’Etabli" et "Le Sucre et la Faim".

Les interventions ont notamment porté :

- A partir du rapport de Lénine avec les paysans, sur la question de la révolution, des conditions des alliances nécessaires, mais aussi de la nécessité ou non du pouvoir, de sa nature et du risque de bureaucratie et d’appropriation de la révolution par une nouvelle classe, risque qui conduit certains à rejeter l’idée même de la révolution et de toute organisation se fixant un tel objectif,

- Sur la question de la science et des techniques derrière les positions de Lénine sur le taylorisme, sur les conditions d’une réelle appropriation sociale par les travailleurs des systèmes économiques et techniques, certains allant jusqu’à rejeter tout système complexe ou de grande taille, qui ne serait pas maitrisable par une autogestion.

Ce débat nous parait central pour tout ceux qui continuent à affirmer la nécessité de la révolution pour se libérer de l’exploitation de l’homme par l’homme et donc de l’appropriation par les hommes du développement des forces productives, condition pour une réelle émancipation humaine.


Introduction de Gilbert Rémond

« Lénine, les paysans, Taylor » (de Robert Linhart) ; ton livre est édité une première fois en 1976, dans une conjoncture historique et idéologique, où le mouvement de 68 se délite dans les reniements et une gauche rouge pâle, où le gauchisme rentre dans sa période de décomposition, où l’URSS prend la direction d’une restauration du capitalisme, où la Chine maoïste, après les derniers soubresauts de la révolution culturelle, perd son dirigeant historique et où la crise mondiale entraîne chacun à se poser de nouvelles questions en matière
de politique économique et de transformation du procès de production.

Lénine

Partant de ce constat de l’âpreté de l’offensive des forces de la réaction pour rendre impossible la critique d’un capitalisme tout puissant, tu proposes une défense de Lénine, convaincu qu’à travers lui et l’expérience historique de la première révolution durable est visé l’objectif d’interdire la pensée de toute perspective de changement véritable.

De ce point de vue, une des méthodes utilisées consiste à aligner des morceaux de ses textes sortis de leur contexte, pour les rendre indéterminés en regard de la situation concrète. Cette méthode, intellectuellement et scientifiquement absurde, contribue, dis-tu, de toute évidence à liquider l’essence même de sa pensée, pensée dialectique, perpétuellement en lutte avec le réel et avec elle-même, réalisant et détruisant les adéquations toujours provisoires.

A rebours de ces (re)présentations tu chercheras à montrer que son œuvre « constitue un travail idéologique et théorique en mouvement, unique par rapport à toutes les productions contemporaines qu’on pourrait lui comparer » p.180 sa « spécificité tenant à son extrême sensibilité aux variations du réel ». Il s’agira donc pour toi de te placer résolument à contrepied « de la minorité jacassante » de ceux qui après être passés par l’adoration mystique de la classe ouvrière » iront jusqu’à dire l’écœurement qu’elle leur inspire voire par une tartuferie bien contemporaine décréter urbi et orbi sa disparition sur l’air de cachez-moi cette classe ouvrière que je ne saurais voir en l’émiettant dans le communautarisme et les délocalisations.

Ce qui t’amènera à écrire : « j’ai souvent vu en France dans les années 68 de jeunes intellectuels s’établir parmi les ouvriers et entrer en usine avec la ferveur religieuse d’hommes à qui la vérité absolue va enfin être révélée, puis après une expérience difficile ou des échecs, abandonner l’établissement en déclarant que les ouvriers étaient irrémédiablement embourgeoisés, voire pourris ou fascistes » p. 79.

Tu poursuis en expliquant que « la déception de ces missionnaires intellectuels, souvent plus doués pour l’ordre du discours, que pour tout autre » p.79 les conduisait à passer d’une mystique pro-ouvrière à des propos désabusés voir pathologiquement anti-ouvriers.

Cette réflexion te venait en association avec ce que tu développais dans un chapitre intitulé « la haine » où il était question du sentiment qu’inspirait aux intellectuels des villes, le mouvement de masse paysan en 17. Tu t’appuyais à cet effet sur des textes de Gorki, qui dans son ouvrage « les paysans russes » s’anéantissait à pousser de grands cris, dans une écriture de la honte et de l’effroi, où se mêlaient hostilité et fascination populiste.

Il racontait, bouleversé, sa peur devant les masses étrangères qui lui étaient
incompréhensibles, incapables de percevoir ce qu’entraîne nécessairement une révolution, à savoir « la volonté de revanche qui porte à piétiner (–les œuvres d’art-) ces ‘merveilles’ pour la production desquelles des millions d’hommes ont été exploités et ont souffert siècle après siècle » p.69 et je me disais au passage que nous retrouvions chez certains cette même incompréhension, ce même rejet face aux évènements des banlieues qui s’enflammaient en 2005 ou à l’occasion des casses lyonnais accomplis en périphérie des grandes manifestations lancées contre la casse des retraites ; qu’en somme, hier comme aujourd’hui ce qui retient
l’attention, c’est cet amalgame fait entre le geste et ce qui le produit, dans un refus de comprendre, quoi qu’on en pense, la volonté de revanche ou les souffrances qu’elle cherche à apaiser parce que hors la capacité de penser, toute une pulsionnalité déborde dans l’action et le saccage, effort de retour à un impossible bien être.

« C’était une tempête, c’était un ouragan, tout était brisé, tout était arraché, c’était quelque chose d’invraisemblable » se lamentait Gorki. « Si l’on veut observer, il faut observer d’en bas où l’on peut embrasser du regard le travail » lui répondait Lénine qui l’invitait à quitter la ville pour aller dans les masses, au lieu de se complaire, tel Oblomov, le personnage de Gontcharov, dans l’inactivité des réunions, les discussions de salon, où les compte-rendus de gazette qui tiraient des plans à l’infini sur ce qui est correct ou pas.

De l’adresse de Lénine au métallo communiste que tu rappelles au terme de ton livre, à la politique d’établissement qui te conduira aux portes de Citroën, en passant par la révolution culturelle chinoise qui demandait aux intellectuels d’aller dans les campagnes, se dégage cette idée qu’il faut savoir de quoi l’on parle, qu’il faut pleinement s’engager dans la réalité, soit « descendre de cheval pour cueillir les fleurs » selon l’invitation de la directive maoïste à l’introuvable origine.

La relation de ces anecdotes trouvera un écho dans le reste de ton travail, comme nous le verrons plus loin, travail qui d’ailleurs est potentiellement présent dans le corps de ce premier livre.

Composé de deux parties, ce premier texte raconte l’histoire du marteau et de la faucille, dans leur union difficile, c’est-à-dire celle des ouvriers et des paysans russes, dans leurs évolutions réciproques, comme dans ce qui les caractérise objectivement.

les paysans

La partie « les paysans » se décline en quatre chapitres : « le mouvement de masse », « la faim », « la haine » et « la révolution culturelle ». Ils rendent compte des différentes approches léninistes qui elle-même tiennent compte du développement du mouvement de masse et d’un contexte historique en constante évolution.

D’abord favorable à la lutte pour l’appropriation des terres, parce que « l’essence de la révolution c’est le mouvement de masse » et que celui-ci « dit des choses nouvelles » p.38 . Lénine se voit obligé par d’autres priorités qui viendront contredire ses premiers soutiens, celles relatives au ravitaillement des villes.

Celles-ci l’obligeront parce que comme nous pouvons le voir avec les émeutes de la faim et les derniers évènements en Afrique du Nord « la question du pain en période de trouble peut à tout moment devenir la question politique centrale » p.51 qu’un « pouvoir incapable d’assurer le ravitaillement des masses risque à chaque instant d’être balayé » p.51 et que « l’histoire des révolutions et des contre révolutions est aussi l’histoire des émeutes pour le pain, contre les
affameurs, quand les populations exaspérées par la souffrance déferlent et engloutissent les responsables supposés, les incapables, le pouvoir politique du moment » p.51.

Cette brutale unité de deux positions extrêmes : l’appui aux masses paysannes puis la coercition pour assurer l’approvisionnement des villes surdéterminera longtemps les comportements dans le système soviétique.

Taylor

La partie sur Taylor sera plus étendue et encore plus paradoxale du fait là encore de deux approches du système, produites à des périodes différentes dans des contextes différents.

Dans une première Lénine dénonce le Taylorisme parce qu’il conduit « à une intensification de la productivité du travail, par des économies de mouvement et l’utilisation de procédés nouveaux de production et d’organisation du travail » et qu’« il permet au capital d’extorquer deux ou trois fois plus de travail ouvrier pour le même salaire », que cette surexploitation productiviste entraîne le chômage et transforme ses exécutants en sujets décervelés soumis au rythme de la machine.

Dans une deuxième, il tord le bâton dans l’autre sens, à partir du constat que 1er) la collectivité peut et doit s’approprier le savoir taylorien pour réorganiser le travail, que dans les conditions de cette appropriation, celui-ci ne serait plus appropriation pour l’ouvrier, mais appropriation collective et que 2°), l’accroissement de la productivité permettrait de réduire considérablement la journée de travail, ce qui permettrait de développer les activités politiques des ouvriers dans la sphère de la vie sociale.

Lénine voyait ainsi le moyen de lutter contre la bureaucratisation dont il sentait grandir la menace. C’est cependant en voulant lutter contre la bureaucratie des superstructures qu’il l’installait au coeur même des rapports de production et dans le procès de travail.

Tu termineras d’ailleurs ton livre sur cette contradiction, rappelant au passage une polémique qui eut lieu entre Lénine et Trotsky au sujet de la notion d’état ouvrier que Lénine traite d’abstraction. Si cet état était, lui rappelait-il, aussi celui des paysans, il lui indiquait qu’il était avant tout un état ouvrier présentant une déformation bureaucratique.

C’est à ce moment là que tu indiques qu’il passera les dernières années de sa vie à traquer Oblomov, dans l’appareil d’état, ce « phénix renaissant toujours de ses cendres [..] survivant tenace de toutes les révolutions passées ». Enfin tu concluais sur ce dernier jugement « la ligne d’un parti peut changer, les décisions d’un pouvoir central, être modifiées en quelques heures, mais les attitudes fondamentales des classes sociales et des groupes sociaux les uns vis à vis
des autres ne se transforment pas du jour au lendemain. Notre histoire et celle du monde en portent la marque ».

Trente quatre ans plus tard

Trente quatre ans plus tard, tu fais ressortir ce livre alors que l’Urss n’existe plus et que la misère et l’exploitation se développent de nouveau sans frein. Tu expliques que s’il avait été conçu comme une riposte au déchaînement post soixante huitard, touchant Marx et Lénine, il gardait à tes yeux toute sa pertinence, que tu n’en changerais pas une ligne.

Tu dis aussi que deux récits complétaient ce livre « L’établi » et « Le sucre et la faim », l’un rendant compte de ton année passée comme OS chez Citroën, l’autre d’une enquête menée dans les régions sucrières du Nord Est brésilien. Tu insistes sur le fait que ces trois livres constituaient un ensemble où il était question du système Taylor, du mouvement paysan, de la résistance à l’exploitation, de la lutte pour la survie, de la dignité de ceux qui y étaient
engagés, mais aussi de la perversité des systèmes qui cherchent à les broyer.

Par exemple, tu rapportes, dans « Le sucre et la Faim », ce jugement d’un médecin brésilien le Pr Nelson Chavis p.41, « la faim est la maladie la plus importante que nous ayons soignée dans cet hôpital », p.43 « ici, le mécanisme de l’extension du sucre, sur lequel repose toute l’économie de la région est aussi celui de l’extension de la faim ». Le recueil des témoignages t’amènera à cette réflexion : « la faim m’apparaissait avec une terrible netteté, comme la matière première et le produit d’un dispositif compliqué jusqu’au raffinement […] la faim du Nordeste, était une part essentielle de ce que le pouvoir militaire appelait « développement du Brésil […] c’était une faim moderne, je la voyais progresser par vagues appelées plan économique, projet de développement, pôle industriel, mesure d’incitation à l’investissement, mécanisation de l’agriculture », « une faim lente, patiente, une faim de grignotage grossissant au rythme de l’économie marchande » avec « la production systématique d’une humanité subalterne, réduite à une existence presque végétative, mais dans laquelle le capitalisme puisait une force de travail » p.53. Il s’agira de « l’extraversion de l’économie », l’agriculture étant chargée de produire, au lieu de servir à nourrir la population.

Page après page, tu décris les conséquences de cette politique cynique. Pourtant à mesure qu’avance ton enquête, les témoignages recueillis n’empêchent cependant pas la fierté et « l’amour de la vie » comme te le rapporte un ancien leader paysan –Joao Virginio qui te dit, si « on a voulu nous anéantir, nous sommes encore là et jusqu’à notre dernier souffle, conservons l’espoir » p.92. Malgré les déplacements obligés, malgré la torture et ceux qu’on a tués « les contradictions continuent de se développer » p.86 « ici et là se rallument les foyers piétinés » p.43. N’était-ce pas déjà cela que te disait Primo, l’ouvrier sicilien du comité de lutte, quand il te réconfortait au sujet du devenir de votre grève contre le travail gratuit, par effet de fraternité, autour d’un pot à une sortie d’usine. Cette conversation en disait plus long qu’un tract ou un essai sur la condition ouvrière, elle te disait « rien ne se perd, rien ne s’oublie dans la mémoire brassée de la classe ouvrière » p.132.

Ainsi l’amour de la vie reste le plus fort. « L’amour de la vie », titre d’une nouvelle de Jack London que tu as utilisée pour l’introduction de « Lénine, les paysans, Taylor » et dont tu donnes un résumé, est un récit pour lequel Lénine avait une prédilection particulièrement les derniers jours de sa vie.

Ce texte identificatoire, dédié à la résistance et à la volonté de survivre, qui est la métaphore de son combat et de la situation périlleuse, voire désespérée dans laquelle se trouvait la Russie soviétique de 17, est aussi le fil conducteur de ton travail d’écriture dans les trois ouvrages qui témoignent de ton engagement. Il est le signe de ta survivance, comme tu le déclarais à Laure Adler, dans son émission de janvier sur France Culture et puisque nous avons choisi de
structurer cette rencontre autour de la mise en voix de tes textes, pour un dialogue en situation avec le talent de Laurent Verceletto, nous commencerons par celui-là, celui du résumé que tu en donnes.

Gilbert Remond

Citations :

- Lénine, Taylor, les paysans
- L’établi
- Le sucre et la faim

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