« Une guerre civile est possible »

, par  Gudrun Stelmaszewski , popularité : 3%

Ukraine : les oligarchies rivalisent. L’Ouest mise sur les fascistes. La Russie poursuit ses propres intérêts. L’insuffisance des militants de la gauche peut mener à la catastrophe. Un entretien avec Vasyl Kubanets.

Interview réalisé par Thomas Eipeldauer, publié dans le quotidien Junge Welt, le 05/03/2014 (http://www.jungewelt.de/2014/03-05/007.php). La photo de l’article est sous-titrée : « Le "Secteur droite" est à l’origine de l’insurrection, ici le 25 janvier sur la place de l’indépendance à Kiev ».

Vasyl Kubanets est membre de la direction de l’Association Borotba [lutte], fondée en 2006. Le nom a été changé par la rédaction.

Vous travaillez pour une organisation marxiste indépendante, Borotba, fondée par des anciens membres du Parti communiste de l’Ukraine (PCU). Pouvez-vous nous racontez quelque chose sur Borotba ?

La rupture a commencé en 2004, lorsque le PC a déclaré qu’il soutenait la candidature présidentielle de Ianoukovitch. Nous ne l’avons pas soutenu, donc nous sommes sortis du PC. Notre organisation a été fondée, en 2006, surtout par des jeunes de l’organisation de la jeunesse, le Komsomol, et par des communistes du PCU et compte environ mille membres. Elle est présente dans douze régions de l’Ukraine. En conséquence de la situation actuelle, nous avons transféré notre bureau de Kiev à Kharkov. Il y a quelques jours, que le "Secteur droite" a agressé notre bureau. Il n’y avait rien à trouver, mais ils ont tous démoli.

Les fascistes ont publié des listes avec les noms des gens qui sont à éliminer. On y trouve aussi huit membres de notre organisation, surtout des jeunes antifascistes qui étaient directement impliqués dans les altercations avec le "Secteur droite" sur la place Maidan. Le "Secteur droite" se compose surtout de fans de football du Dynamo Kiev, mais le cœur du groupe vient de l’Ukraine de l’Ouest.

Sur la Maidan, on peut voir actuellement une domination des fascistes. Est-ce que c’était déjà comme çà au début, ou est-ce que c’est un nouveau développement ? Comment la Borotba, s’est-elle positionnée aux protestations récentes ? Etiez-vous contre celles-ci, dès le départ ou avez-vous aussi participé ?

Non, dès le départ, nous nous sommes positionnés contre cette histoire sur la Maidan. Car il était clair, à partir des premières manifestations fin novembre que tout se passait en coordination avec l’extrême droite. Il est cynique que les administrations d’Ianukovitch aient renforcé ce "Secteur droite".

Comment cette situation, où dix milliers de personnes ont manifesté, est-elle arrivée ?

Après que Ianoukovitch a gagné les élections de 2010, il a remarqué qu’il lui faudrait affaiblir l’opposition pour pouvoir gagner de nouveau les prochaines élections. Il a donc augmenté la pression sur ses principaux adversaires et a essayé d’en créer d’autres qui soient moins attractifs que lui. Ainsi il a fait enfermer Timochenko et a changé les lois pour que Klitchko qui payait des impôts à l’étranger, ne puisse se présenter aux élections. Le seul qui restait, c’était Oleg ­Tjagnibok, le dirigeant de la Svoboda fasciste [Liberté]. La situation a donc évolué comme suit : Ianoukovitch, l’antifasciste, contre Tjagnobok, le fasciste. Cela aurait été utile pour Ianukovitch, s’il avait pu être convaincant.

Un autre problème consiste en ce qu’il a voulu concentrer le pouvoir des oligarques. Son fils, par exemple, est devenu un milliardaire en seulement deux ans en reprenant plusieurs entreprises. Bureaux des douanes, hôtels des impôts, police – tous ont été payés du bas jusqu’en haut. Finalement, tout cet argent est arrivé chez Kloujev [Kluev] qui a été placé à la tête de l’appareil de la sécurité. Kloujev était le banquier de la famille Ianoukovitch. En conséquence, beaucoup de ceux qui sont au chômage ou sont mal payés, ont voulu montrer leur mécontentement. Et la Maidan a absorbé toute cette colère. Les causes de la « Maidan » sont donc sociales. La même chose est valable pour la « Anti-Maidan », les manifs de ceux du gouvernement. L’élément qui les mobilise, des deux côtés, c’est la pauvreté. Sur la Maidan, parce que les gens protestent contre leur situation misérable, sur l’Anti-Maidan, parce qu’ils sont payés par le gouvernement pour y aller.

Les mouvements à Istanbul et Athènes ont eu aussi des raisons sociales : corruption, pauvreté, chômage. Mais là-bas, la Gauche a dominé. Pourquoi les fascistes, ont-ils dominé à Kiev ?

Une raison importante tient au fait que les gens étaient déçus par le Parti communiste, parce qu’il s’était rapproché du Parti des Régions de Ianoukovitch. Cela a discrédité toute la gauche. Parce que le PC a soutenu le Parti des Régions, a eu ses représentants au cabinet, a coopéré avec Ianoukovitch, beaucoup de gens le haïssent. Prenez les attaques sur les statues de Lénine. Ce n’est pas Lénine que les gens haïssent. La relation que font les gens, c’est : Lénine veut dire PC, PC veut dire Parti des Régions, Parti des Régions veut dire Ianoukovitch. Il n’y a aucune statue de Ianoukovitch, c’est pour quoi que les gens passent donc leur rage sur les statues de Lénine.

Nous n’avons jamais fait le tri entre les Russes et les Ukrainiens, entre l’Est et l’Ouest. Nous ne connaissons que la division entre capitalistes et travailleurs. Nous avons essayé d’expliquer aux gens que nous n’avions besoin ni de l’UE, ni de l’Union douanière que propose la Russie. Les deux sont des projets impérialistes pour exploiter le peuple ukrainien.

Nous sommes allés chercher des contacts avec les syndicats et avons essayé de leur expliquer que les protestations ne sont pas vraiment politiques, mais plutôt sociales. Nous avons aussi monté une tente sur la Maidan pour y faire de l’agitation. Mais la prétendue autodéfense de la Maidan a détruit la tente et tous les matériaux.

Depuis janvier, nous menons des campagnes innombrables pour éviter une guerre civile ; nous essayons de transmettre que les deux côtés, les nazis et l’administration de Ianoukovitch, sont responsables de la manière dont cela a dégénéré. Ces campagnes ont trouvé beaucoup d’intérêts.

Arsénij Jazenjouk, à peine nommé premier-ministre, a déjà annoncé qu’il voulait bénéficier des aides du Fond monétaire international, avec toutes les restrictions qui sont attachées à ces fonds. Nous tous connaissons ses répercussions. Il suffit de regarder l’Amérique latine et même l’Ukraine des années 1990. Le prix pour l’obtention des crédits de l’Union européenne sera l’ouverture du marché. Le pays va perdre beaucoup d’emplois, déjà parce que l’agriculture ukrainienne ne peut pas concurrencer celle de l’Ouest qui est hautement subventionnée.

Actuellement, la population de l’Ukraine est scindée par des conflits politiques, mais aussi par des oppositions ethniques. Les impérialistes de l’Ouest veulent assoir leurs positions, mais la Russie essaye aussi de s’imposer. Y-a-t-il danger d’une guerre civile ?

Oui. La lutte pour le pouvoir n’est pas finie et le danger d’une guerre civile restera, car la fraction des oligarques qui a actuellement perdu, voudra se venger en essayant de s’appuyer sur la force de la Russie. Lorsque le bon moment sera venu, ils interviendront.

En outre, des conflits à l’intérieur de l’opposition sont également visibles. Le parti de Klitchko a voté contre le consensus de l’opposition, afin que le Parlement puisse voter en "temps de révolution" hors procédures officielles [ce qui signifie, ne pas se conformer à la loi, ndt]. Iulia Timochenko a déjà annoncé sa candidature présidentielle. Et il y a encore Porochenko qui a financé en partie la Maidan et dont les partisans sont toujours sur la place. Actuellement, il ne veut pas avoir de position publique. Mais son plan consiste actuellement à faire pression pour en finir avec le parlement.

Y-a-t-il un bon chemin pour sortir de cette situation compliquée ?

Non. En Ukraine, nous manquons de forces à gauche. Cela serait la seule alternative au séparatisme. Actuellement, nous sommes en train de constituer un front antifasciste et d’organiser des campagnes contre la droite. Nous avons commencé au Sud-Est de l’Ukraine.

Voir en ligne : Article en allemand sur jungewelt, traduction de Gudrun

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