Le voyage de Danielle et Marianne

Témoignage à visage découvert sur les événements du 2 mai à Odessa

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 4%

Nous avons rencontré Alexandre Makarenko à Odessa le 3 novembre, par deux fois, l’après-midi dans un café, le soir dans un restaurant. Cet homme très grand, élancé, calme et souriant a accepté de témoigner à visage découvert sur les événements du 2 mai tels qu’il les a vécus. Ces événements sont de première importance non seulement à cause de la violence et du massacre, mais parce qu’ils sont le signal déclencheur d’une répression de l’État qui va culminer dans le Donbass. Son témoignage est précieux parce qu’il est celui d’un citoyen engagé dans la vie d’Odessa, mais aussi parce qu’il montre justement le seuil tel qu’il a été franchi inutilement et qui consacre plus ou moins actuellement la fin de l’Ukraine.

Une autre précision essentielle à apporter, parce que les Français qui ont toujours de la difficulté à regarder autrement le monde qu’à travers leurs propres lunettes, confondant sans doute universalisme et colonialisme, vont être persuadés que Alexandre Makarenko appartient à un groupe d’autodéfense… Alors quelques précisions, la droujine est une institution prévue par la Constitution et qui se met en marche en situation de crise avec des citoyens respectés de tous et qui se mobilisent pour défendre la ville contre l’étranger ou pour empêcher la guerre civile. Quelque chose entre les bourgeois du Moyen-âge faisant leur ronde et les CDR [1] à Cuba. Les droujines ne sont pas une organisation permanente, elles ont été constituées en février après le coup d’État du Maïdan qui a inquiété tout le monde dans l’est et dans le sud par son illégalité, la violence exercée contre des policiers désarmés, le rôle joué par des fascistes ouvertement hostiles aux populations russes et l’illégalité du nouveau gouvernement appuyé par l’étranger. Si dans le même temps sur les champs du Koulikouvo se sont constitués des baraquements antimaïdan, sur le modèle du maïdan, des citoyens de toutes opinions se sont entendus pour empêcher les désordres dans la ville et ceux venus de l’extérieur. On ne comprend rien à ce qui se passe en Ukraine si on ne perçoit pas cette « grande peur » qui a saisi les habitants du sud-est. Nous avions rencontré en Crimée des regroupements de citoyens qui gardaient les statues de Lénine. A Odessa qui revendique toujours plus ou moins un statut de port franc, on a revitalisé les regroupements de prudhommes avec deux droujines : la droujine d’Odessa qui correspond à ce que on appelait au Moyen-âge le « gros » peuple, les nationalistes, et la droujine populaire ou le petit peuple.

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A l’époque, Alexandre Makarenko est depuis le mois de février dans la droujine populaire [2]. Il y a deux droujines, la droujine populaire et la droujine d’Odessa, plus nationaliste. Il insiste sur le fait que ces droujines sont tout à fait légales. Ce sont des troupes de citoyens formées en conformité avec la loi. Leur reconnaissance juridique, précise-t-il, est fondée sur l’article 27 de la Constitution, loi n° 28-63.3. C’est une loi qui porte sur les activités citoyennes pour la défense de l’ordre et des frontières de l’État. Sur la base de cette loi, à Odessa, les habitants comme lui, faisaient des patrouilles en collaboration avec la police et à l’intérieur de leurs équipes. Dans la journée, Alexandre travaillait et la nuit il faisait des patrouilles. Leur mission était le maintien de l’ordre et le soutien aux organismes d’État.

Ils ont eu ainsi l’occasion de défendre des euromaïdans contre les antimaïdans. En particulier il se souvient d’une journée, le 10 avril. De la même manière, le 2 mai, ils ont défendu les gens contre les nationalistes ukrainiens à la Maison des syndicats.
Les événements qu’il veut d’abord nous décrire se sont passés le 10 avril à la 11ème station de la Grande Fontaine. Il s’agit du nom d’un quartier traversé par une ligne de tramway avec ses stations. Donc quand il sort du travail, il téléphone à son commandant de la droujine populaire. Ce qu’il tient à préciser pour que nous voyions bien le contexte, c’est qu’ils sont en stationnement aux check-points avec des gens qui sont pour l’Euromaïdan. Ils travaillent ensemble. Son commandant lui dit d’aller tout de suite au champ de Koulikouvo. La foule courait derrière une personne et commençait à le battre. Quand ils sont arrivés, avec les autres membres de la droujine, ils ont sauté hors de la voiture et ont protégé l’homme de leur corps. C’était un activiste de Pravy Sektor, mais il ne l’a su qu’après, que les gens rassemblés sur Koulikouvo dans des campements et qui étaient antimaïdan, voulaient écharper. Plus tard il a vu sur Youtube cette personne qu’il avait sauvée, son pseudonyme est « le sanglier ».

En fait à cette date du 10 avril, ils pouvaient encore discuter entre euromaidan et antimaïdan et ne s’en privaient pas. A Kiev campaient les euromaïdans, à Odessa c’étaient les anti-maïdan, mais il y a eu un parlementaire qui est venu s’expliquer à Koulikouvo. Alexandre était de garde auprès de la tente et il a bien écouté le député expliquant que les gens de l’euromaïdan n’ont aucune part dans le désordre : c’étaient ceux de Pravy Sektor qui semaient le trouble. Et tous discutaient calmement, affrontaient leurs idées.

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Le 2 mai, ils avaient prévu un rassemblement de leur droujine à 15 heures. Il a téléphoné aux membres de son détachement et il leur a confirmé la rencontre pour 15 heures. C’est à ce moment-là qu’ils ont appris les événements qui étaient en train de se dérouler.

En fait on savait qu’il y avait en ville les ultras du club de foot de Kharkov et nous devions patrouiller pour éviter les désordres. Mais c’est seulement quand nous avons été en face d’eux que nous avons compris à qui nous avions affaire.

Il y avait un groupe de la droujine composé de 70 personnes dirigé par Oleg Musyko qui organise des expositions en Europe Occidentale. Son propre groupe, le second, n’était formé que de 20 personnes dirigé par Rostlav Barda. Ce dernier était un ancien de KPU dont il avait été exclu, il ignore pourquoi.

Ils passaient dans la rue Bounine, c’est là qu’ils sont tombés sur des extrémistes de droite. Il a eu le temps de crier « boucliers en avant ! », mais les autres étaient trop nombreux, plus de 150, alors qu’eux n’étaient qu’une vingtaine. Les membres de la droujine qui avaient un bouclier tentaient de protéger les autres des coups qu’ils leur assénaient. Il leur a commandé de s’enfuir tandis que ceux qui avaient des boucliers protégeaient leur retraite. En tant que commandant du détachement, il est parti le dernier. Il avait son sac à dos, à présent posé contre les pieds de la table du café et il nous le désigne en souriant. Il avait aussi un bouclier et un casque. Il a réussi à se protéger avec, c’est ce qui l’a sauvé, mais ils l’ont renversé, son bataillon s’était dispersé dans les rues adjacentes. Ils ont exigé qu’il montre ses papiers. Il avait une carte d’officier dans la poche de sa chemise, il l’a montrée et a pu partir.

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Ensuite, il est rentré dans le champ de Koulikouvo où les gens affolés construisaient des barricades d’abord sur la chaussée ensuite devant le bâtiment des syndicats. Ils prenaient tout ce qu’ils pouvaient trouver, des tonneaux, des morceaux de fer… C’est alors que les extrémistes environ 2000 personnes venant de la place de Grèce se sont approchés du champ de Koulikouvo. La droujine qui s’était reformée depuis la bagarre de la place de Grèce comprenait à ce moment-là environ une douzaine de membres. Ils ont donné l’ordre d’évacuer la place, les gens paniquaient et ils ont enfoncé les portes de la maison des syndicats. La droujine a réussi à faire partir un certain nombre de gens en les encadrant, donc ils n’étaient plus que 5 pour veiller sur les gens restés sur le champ. Quand la foule des extrémistes a été là, au pied de la maison devant les tentes, l’un d’eux lui a dit : « Sacha qu’est-ce qu’on fait ? ». Les gens étaient dans la maison des syndicats, certains aux fenêtres et ils recevaient des jets de pierre et des cocktails Molotov. Il a répondu, « il faut faire descendre les gens ! ». Et le petit groupe restant de la droujine a rapproché des fenêtres des échafaudages qui se trouvaient là et ils ont tenté de sauver une partie de ceux qui commençaient à sauter.

Il faut comprendre qu’ils avaient commencé à se barricader sur le champ et puis devant l’entrée de la maison. Ils ont alors subi l’assaut des 7ème, 8ème et 9ème centuries du Maïdan de Kiev.

Je lui demande comment il savait ce détail ?

Officiellement il s’agissait seulement des supporters du club Metallist de Kharkov, mais quand Alexandre a été au premier étage pour faire échapper les gens, il a distinctement entendu un ordre de la 8ème centurie de Kiev d’avoir à former les rangs. Ils étaient beaucoup mieux équipés qu’eux. Ils portaient des gilets pare-balle et des casques de l’armée sur lesquels il y avait des bandes bleues et jaunes avec le numéro de la centurie.

Les jet de pierre et de cocktails molotov avaient pris de l’ampleur ; une partie des assaillants est entré dans la maison des syndicats par des issues latérales. Sur la place, il y a eu un incident. Un des ballons de gaz qui servaient aux campeurs de l’antimaïdan pour préparer les repas a pris feu. Tout le monde s’est écarté devant les bouteilles de gaz qui commençaient à brûler.

La chaîne de télé 1+1, celle de Kolomojski, a prétendu que les gens s’étaient écartés parce qu’on tirait sur eux de la maison des syndicats. C’est faux, ils se sauvaient de crainte de voir exploser la bouteille de gaz, les tuyaux de plastique étaient déjà en flammes. Les gens qui se trouvaient devant l’entrée se défendaient des cocktails Molotov de l’assaillant et ils se sont repliés.

Mais pendant ce temps les extrémistes ont pris les escaliers de secours en rentrant par deux portes latérales. Ils ont incendié le deuxième étage.

Alexander Makarenko nous explique en griffonnant quelques croquis comment lui qui avait tenté de faire descendre des gens par les échafaudages s’est alors retrouvé bloqué avec 6 autres personnes dans une salle de conférence. Il y avait un enfant de 12 ans, une femme, un homme âgé. Il avait trouvé un casque de chantier qui lui a sauvé la vie. Il a téléphoné à la police en expliquant qu’il fallait faire sortir les civils bloqués là. Il a barricadé la porte de la salle pour les empêcher de venir les trouver comme ils faisaient ailleurs. Seulement 40 minutes après, la police lui a donné le signal. Il nous indique que ce qui prouve que c’était préparé, c’est le fait que les militants d’extrême-droite ont bloqué les camions de pompier en cherchant à s’en emparer.

Comme il ne cesse d’insister sur le fait que jusque là, euromaïdan et antimaidan s’entendaient plus ou moins, en fait faisaient des patrouilles en commun et qu’ils avaient tous à cœur d’empêcher les bagarres, il décrit une horde venue de l’extérieur sous couvert d’un match de foot et d’un déplacement de supporters, je lui ai dis que nous avons vu des vidéos avec des habitants d’Odessa, un avocat en particulier en train d’achever à coup de massue des blessés à terre. C’est vrai avoue-t-il, il y a une minorité de ces gens là, ils existent, sans eux les assaillants n’auraient pas pu se diriger avec autant d’aisance dans les rues d’Odessa, aller bloquer les entrées des pompiers, mais la majeure partie de la ville n’en veut pas.

Et c’est là qu’il nous raconte à titre d’exemple comment le mois dernier, à la mi-octobre, la municipalité a réuni les représentants des diverses communautés de la ville, lui représentant les Bélarusses. Ils leur ont proposé de faire un clip avec le slogan « Odessa, c’est l’Ukraine » et de tous apparaître. Alors en tant que représentant des Belarusses, il a refusé ; ce cri il l’avait entendu dans la bouche des meurtriers dans le champ de Koulikouvo. Le seul clip auquel il pourrait participer serait un clip qui dénoncerait les assassins du 2 mai à cause desquels la ville a perdu son unité, toutes les autres communautés, les Grecs, les Moldaves, les Polonais, les Juifs, etc… l’ont approuvé et ont refusé un tel clip…

Et puis toujours à titre d’exemple, il nous raconte, la suite des événements : comment la police les a amenés vers 3 heures du matin, les premiers soins ont été donnés aux blessés dans les locaux du commissariat alors qu’on commençait à les interroger pour savoir quel avait été leur rôle. L’endroit était sinon confortable à tout le moins, il n’y ont pas subi de mauvais traitements par la police locale qui les plaignait. Sa jambe gauche était blessée, deux femmes ont reçu une piqure elles faisaient une crise d’hypertension. Il décrit la situation : ils n’ont pas été brutaux avec nous, ils nous ont isolés des voleurs et des délinquants… Nous étions très nombreux, il n’y avait plus de place dans les cellules. Chaque cellule contient deux personnes, là nous étions 4, mais la police locale ne nous traitait pas comme des criminels. Nous sommes cependant restés là jusqu’au 4 mai. Le 4, les habitants de la ville et du quartier sont venus les réclamer. La foule a réussi à pénétrer. On était alors au deuxième étage du bâtiment, on entendait en bas le policier en chef du lieu crier « Négociations, négociations ! ». La foule a fait une haie et a commencé à les faire sortir et ils ont pu s’échapper sans que personne ne les retienne.

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Cette description renvoie une fois de plus au fond de sa pensée : Odessa dans sa diversité et l’immense majorité de la population, la quasi-totalité même, qu’ils soient pour ou contre le Maïdan, a pratiqué là une sorte d’entente et de compromis jusqu’à ce que les fascistes interviennent pour créer l’irréparable. Et il nous dit « Pour faire opposer les gens, il fallait faire couler le sang »… et ça a été le signal de la répression totale, de la bride laissée aux fascistes, y compris avec l’intervention dans le Donbass.

Danielle et Marianne

[1Comité de Défense de la Révolution.

[2Le terme droujina (družina) est utilisé dans les sources russes les plus anciennes pour désigner la truste du prince (Xème-XIIème s.), dont les membres constituaient le noyau de l’armée princière à la Cour de Kiev. Progressivement, ces antrustions (družinniki) furent dotés de propriétés foncières et se confondirent avec l’aristocratie terrienne pour constituer la classe des boyards.

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