Quand Cuba se battait en Angola

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« Gabriel Garcia Marquez, en 1977, révéla au monde, dans un document intitulé Opération Carlota, qu’un petit pays des Caraïbes avait réalisé la prouesse de transporter plusieurs dizaines de milliers de soldats en Angola pour mener l’une des opérations militaires les plus audacieuses des dernières décennies. (…) C’est dans ce pays que la présence militaire ou technique cubaine a joué le rôle le plus important, cristallisant l’affrontement des deux superpuissances mondiales en Afrique au cours de la guerre froide.

(…) Cuba n’a constitué en rien, dans cette affaire, une marionnette au service de Moscou, mais a bien entrepris, avec une large indépendance, une opération dont l’envergure ne laisse pas de surprendre et dont la portée a infléchi le cours de l’histoire dans cette partie de l’Afrique.
Juridiquement, l’action cubaine (1975-1990) était rendue légitime par l’appel d’un gouvernement reconnu internationalement. Elle s’inscrivit dans la stratégie d’une guerre régulière de basse intensité, dans laquelle le corps expéditionnaire cubain allait s’opposer finalement à l’armée de la République sud-africaine, la mieux équipée de la région ». (source : Gérard Teulière, le Monde diplomatique, 1997)


Quand Cuba se battait pour l’Angola

Par Augusta Conchiglia (Le Monde diplomatique, octobre 2014)

Avec sa nouvelle enquête [1] "magistrale et érudite", selon les mots de Noam Chomsky, l’universitaire italo-américain Piero Gleijeses met à nu la responsabilité américaine dans la poursuite du conflit en Afrique australe après l’indépendance de l’Angola (11 novembre 1975).

Les failles de la Central Intelligence Agency (CIA) illustrent les contradictions internes aux administrations américaines, où le dépar­tement d’État fait parfois figure d’élément modéré. Déjà auteur d’une étude riche de révélations sur l’histoire de Cuba en Afrique [2], Gleijeses (aucune traduction en français) s’intéresse également aux divergences tactiques entre alliés.

Plus interven­tionniste, Cuba prend le risque de subir des représailles américaines, tandis que l’Union soviétique demeure tiraillée entre son désir de détente avec les États-Unis et ses engagements sur le front africain.

Rappelons les faits. En août 1975, les troupes sud-africaines occupent le sud de l’Angola, toujours province portugaise. En novembre de la même année, l’indépendance est proclamée ; les troupes sud-africaines se retirent, mais soutiennent les rebelles de l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita). Des soldats cubains viennent aider le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) à se maintenir au pouvoir. Le Zaïre soutient quant à lui le Front de libération nationale de l’Angola (FLNA). La guerre civile fait rage.

L’administration du président Gerald Ford et son stratège Henry Kissinger avaient, dès 1974, tout mis en œuvre pour marginaliser le MPLA. Après l’élection de M. James Carter en novembre 1976, le Congrès américain adopte un amendement interdisant toute aide aux mouvements rebelles en Angola. Néanmoins, influencé par le conseiller Zbigniew Brzezinski, M. Carter se montre aussi obsédé que son prédécesseur par la présence cubaine, et refuse de reconnaître le gouvernement angolais.

Avec le président Ronald Reagan (1981-1989), qui a fait du soutien inconditionnel à l’Unita un enjeu de politique intérieure, les Sud-Africains ont les mains libres. Ne se contentant pas d’un soutien logistique, Pretoria lance une série d’opérations militaires culminant, en 1987, dans ce que l’officiel Concise History de l’armée sud-africaine définit à l’époque comme « la plus grande opération jamais menée par les forces terrestres et l’aviation sud-africaines depuis la seconde guerre mondiale ».

La bataille de Cuito Cuanavale, dans le sud-est de l’Angola (janvier 1988), est le point culminant de treize années d’agressions sud-africaines contre la plus riche des anciennes colonies portugaises.

Conscient de jouer son destin en Angola, Pretoria choisit l’escalade.

Et M. Fidel Castro relève le défi. En accord avec les dirigeants angolais, il décide l’envoi de troupes supplémentaires et convainc le dirigeant soviétique Mikhail Gorbatchev de livrer des armements plus sophistiqués. En août 1988, l’Afrique du Sud se retire et accepte le plan des Nations unies pour l’indépendance de la Namibie Cuba peut alors rapatrier ses troupes. Nelson Mandela considère l’échec sud-africain comme « le tournant dans la libération du continent du fléau de l’apartheid ». Les noms des soldats cubains morts en Angola figurent aujourd’hui avec ceux de tous les héros de l’histoire sud-africaine sur le mur du souvenir du Freedom Park, à Pretoria.

L’histoire de la colonisation en Afrique est scandée par d’autres guerres, celles qui ne disaient pas leur nom et se contentaient de tout subordonner à la quête de profit. En 1903, une campagne internationale lancée par un journaliste britannique, Edmund Morel, dénonce comme criminelles les conditions de travail dans les exploitations de caoutchouc dans l’État indépendant du Congo, futur Congo belge. Pierre Savorgnan de Brazza est envoyé enquêter au Congo français, dont il avait été commissaire général de 1886 à 1897. Le rapport Brazza, rédigé en 1907, accable l’administration, jugée inefficace, dominée par des intérêts privés et couvrant des abus « intolérables et massifs ». On doit à l’historienne Catherine Coquery­-Vidrovitch l’exhumation de ce texte oublié, qui fut jugé trop compromettant pour être publié [3].

Augusta Conchiglia

Source cubacoopération

[1Piero Gleijeses, Vision of Freedom : Havana, Washington, Pretoria and the Struggle for Southern Africa, 1976-1991, The University of North Carolina Press, Chapel Hill, 2013, 655 pages, 32 dollars.

[2Piero Gleijeses, Conflicting Missions : Havana, Washington and Africa, 1959-1976, The University of North Carolina Press, 2002.

Note de cubacoopération : Voici ce qu’écrivait Augusta Conchiglia sur ce livre, dans le Diplo de septembre 2002 : « La lecture de cette passionnante enquête sur la politique de Cuba en Afrique est indispensable à la compréhension des événements qui ont marqué les luttes pour l’indépendance des anciennes colonies portugaises.

L’auteur, professeur à l’université Johns Hopkins de Washington, a pu consulter d’innombrables documents inédits conservés dans les archives américaines, est-allemandes et surtout cubaines. Les rapports conflictuels avec les Etats-Unis, depuis l’avènement de Castro en 1959 et pendant les tentatives de La Havane d’exporter la révolution en Amérique latine, font également l’objet d’une recherche minutieuse, tout comme les dissonances avec l’ancienne URSS sur la stratégie du "foco" chère au Che.

Échaudé par les défaites essuyées sur son continent et au Congo, Cuba s’assagit, en admettant notamment en 1972 que le socialisme peut être atteint par la voie électorale.

En dépit de la version donnée alors par Washington, selon laquelle Cuba n’avait fait qu’obéir aux ordres de Moscou, Gleijeses démontre, documents à l’appui - dont ceux de la CIA -, que La Havane prit seule la décision d’envoyer des troupes, les Soviétiques ayant même refusé de pourvoir la logistique. ».

[3Le Rapport Brazza, Mission d’enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907), préface de Catherine Coquery-Vidrovitch, Le Passager clandestin, Neuvy-en-Champagne, 2014, 305 pages, 19 euros.

Note de cubacoopération : "Cuba et l’Afrique" est le 15ème chapitre du livre "Fidel Castro, Biographie à deux voix" de Ignacio Ramonet (Ed. Fayard/Galilée, 2007). La question angolaise occupe 17 pages (288-304).

Pour une description détaillée du déroulement de "l’Opération Carlota", lire Gabriel Garcia Marquez (revue Tricontinentale, n°53, p.4-25, 1977)

Pour sa part, l’AFP-La Havane, qui avait pu se procurer le texte complet du Colombien, publia divers papiers et dépêches en français et en espagnol, à partir du 9 janvier 1977. Le correspondant de l’AFP put de plus prendre connaissance du télégramme par lequel Cuba annonçait aux dirigeants soviétiques le lancement de l’Opération Carlota.

"Operación Carlota-Cuba en Angola", de Garcia Marquez, fut publié en trois parties par le quotidien colombien, El Espectador, les 9,10 et 11 janvier 1977, puis par Progreso de Mexico et Triunfo de Madrid (22 et 29 janvier 1977). On peut retrouver ce texte (en espagnol) dans "Por la libre, Obra periodística-4 (1974-1995)" chez Mondadori, Barcelone, 1999).

Sur Cuba, l’Angola, l’Afrique, lire avec intérêt les archives du Monde diplomatique sur son site, ou se procurer le DVD Les archives du journal 1954-2012 (700 n° du journal, plus de 50.000 documents, plus de 400 cares, 39 euros).
Par ailleurs un DVD "Cuba, une odyssée africaine" du réalisateur Jihan El Tahri est toujours disponible (Arte Editions, 2007)

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