Perspectives communistes dans l’ex-Union soviétique

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 4%

Danielle Bleitrach est en Crimée et fait des rencontre d’autant plus intéressantes et passionnantes, qu’elle pose le regard et les questions d’une révolutionnaire, dans ce pays au cœur de la fournaise politique internationale, et qu’elle sait nous proposer des enseignements à la hauteur des évènements.

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Puisque j’ai pris quelques jours pour mûrir la somme d’expériences et de rencontres faites ici, je voudrais dégager ce qui me paraît aujourd’hui tout à fait essentiel dans l’ensemble de ces contacts. Dans la confrontation impressionniste, sur le terrain, avec des gens très différents mais qui ont contribué chacun à leur manière à désigner une réalité qui nous concerne sans que nous en ayons tout à fait conscience. Donc quelques hypothèses…

Le handicap des partis communistes : avoir laissé s’effondrer l’Union Soviétique…

Yéfim Zaïdman dont j’ai fait la connaissance à Yalta, est un homme à paradoxes plutôt qu’à préjugés. Au point qu’on a parfois du mal à suivre ses prises de position ; ainsi il est convaincu que les ukrainiens ne tiennent plus les rênes de leur pays et ce depuis pas mal de temps. Il affirme que l’Ukraine à laquelle il n’appartient plus puisqu’il est de Yalta, était bel et bien démocratique, et il ajoute "trop", puisque les États-Unis en ont profité selon lui pour totalement infiltrer le pays. Ce contre quoi il se bat parce que russes, biélorusses et ukrainiens sont un seul et même peuple, et qu’on a imposé de longue date ce qui aujourd’hui détruit ce pays ; les agents américains qui ont tout infiltré à Kiev, ont tout fait pour qu’il en soit ainsi.


La démocratie, oui mais pas celle-là…

En France, on penserait qu’il est "complotiste", mais son discours, alors qu’il n’est pas membre du parti communiste et s’est retrouvé à plusieurs reprises brisé dans sa carrière d’ingénieur en informatique parce qu’il a été considéré comme "sioniste", résonne étrangement avec celui de ce dirigeant du Parti Communiste d’Ukraine que nous avons rencontré. Il admet une culpabilité historique, « nous nous sommes laissés avoir, nous avons cru à la perestroïka, et le temps de se réveiller, il était trop tard ». Il reconnaît qu’ils n’ont rien vu venir et que c’est là leur grande faute. Il nous raconte cette rencontre avec des dirigeants du parti communiste chinois à qui il a demandé : « Mais comment vous êtes vous maintenus à la tête de l’Etat chinois ? », le dirigeant chinois lui a répondu d’abord qu’ils avaient « regardé les erreurs du parti communistes d’Union soviétique, et la première leçon qu’ils en avaient tiré, c’était de ne jamais dire à personne, même pas au parti communiste d’Ukraine, leur méthode de gouvernance en tant que communistes pour que l’ennemi n’en sache rien. A personne même pas vous ».

Ces deux réflexions, mais aussi le silence du jeune patriote russe rencontré dans l’avion et qui, comme la majorité des Russes, voit dans l’Union Soviétique une grande période de l’Histoire de la Russie, nous donne tout à coup une autre vision du handicap réel pour le monde russe et même anciennement soviétique dont souffrent ici les communistes.

Deux interprétation de l’Histoire et donc de l’avenir

Dans une certaine mesure ce qui partage l’Ukraine est moins le fait de parler russe ou non – en fait la majeure partie de la population est russophone, y compris à Kiev –, mais la manière dont ils jugent l’expérience de l’Union Soviétique. A l’Ouest, comme dans certains pays socialistes comme la Pologne, l’Union Soviétique est considérée comme une parenthèse désastreuse qu’il faut très vite fermer et surtout empêcher le retour. Pour cela on table sur l’intégration européenne, mais plus encore sur des liens privilégiés avec les États-Unis, ceux-ci étant considérés comme du temps de la guerre froide comme le vrai bouclier face à l’expansionnisme soviétique. Du point de vue idéologique, cela peut d’ailleurs s’appuyer comme en Ukraine, dans les pays Baltes, sur une reconstitution de l’Histoire qui fait la part belle aux anciens nazis. Ce qui d’ailleurs offre à ces derniers un champ inespéré puisqu’il y a réellement des avancées démocratiques, des réformes institutionnelles mais qui débouchent sur des coalitions impuissantes autour d’intérêts individuels et surtout se combinent avec la montée des inégalités, le chômage et la misère.

Les deux fers au feu du capitalisme

Dans un tel contexte, les États-Unis favorisent et financent à la fois des révolutions de "couleur" avec des jeunes gens épris de modernité et des groupes d’extrême-droite. Les États-Unis ont un double fer au feu : une petite bourgeoisie rêvant de libération, d’un mai 68 permanent, de consumérisme, mais le financement est également distribués aux secteurs les plus conservateurs, ceux qui voient dans la démocratie, la chienlit, et rêvent d’un pouvoir fort. Terminer la fête par une solution à la chilienne avec un pouvoir fasciste faisant rentrer tout le monde à la niche. On finance à la fois la Gay Pride et Pravy Sektor.

La démocratie qui conduit au fascisme et à la vassalité n’est pas la bonne

A l’inverse, toute une partie de l’ex-Union soviétique et en particulier les peuples russes ne voient pas du tout les choses de cette manière. Et au risque de faire subir un choc à la majorité de mes lecteurs, je suis à peu près convaincue que le plus gros handicap qu’aient à affronter alors les communistes, c’est d’avoir, par leur incapacité à gouverner, entraîné la chute de l’Union soviétique. Dans les pays qui ont cette vision historiquement positive de l’Union soviétique, voire du socialisme, comme une importante partie des peuples yougoslave, de la Bulgarie, de la Moldavie et d’autres, voire de petites enclaves qui aspirent à l’autonomie ici et là, les communistes, enfin le parti communiste, doivent au meilleur des cas faire leurs preuves, ou pire, ils sont totalement déconsidérés de n’avoir pas su préserver l’Union soviétique. Le mépris qui s’attache au dernier Secrétaire de l’Union soviétique, Gorbatchev, plus encore qu’à Eltsine, c’est d’avoir été stupide, de s’être laissé berner et d’avoir entraîné tout le monde dans ses imbécilités type perestroïka.

Une telle vision sous estime incontestablement les facteurs objectifs de crise du socialisme, la nécessité du changement, autant que les effets de la crise du capitalisme et l’effort de guerre permanent. La principale erreur a été sans doute le caractère tardif et erroné des mesures prises, et c’est là-dessus qu’a pu jouer l’emprise de la CIA, l’infiltration qui a donné son maximum dans les privatisations, l’abaissement des résistances institutionnelles. Il reste encore à faire une véritable analyse, mais la vision d’un Gorbatchev qui s’est fait manipuler comme un imbécile, est forte, comme la manière dont d’anciens cadres se sont rués sur le partage des richesses.

Et de surcroit, il y a ce que cette révolte du Donbass a fait percevoir à des communistes "occidentaux" comme moi, le fait qu’effectivement la fin de l’Union Soviétique a été le résultat de manœuvres de sommet ; que jamais le peuple n’a été consulté et que quand il l’a été lors du référendum de 1991, à l’exception des pays baltes, il a voté pour le maintien de l’Union soviétique… Que son avis n’a jamais été respecté et qu’au bout de 23 ans d’expérience, ils disent ça suffit.

Ça ne peut plus durer !

D’où une vision que certains qualifieraient de "complotiste", mais que l’on retrouve chez la plupart des gens qui en ont assez des désordres du Maïdan, de la vie tous les jours plus difficile, des pensions qui ne sont pas payées et de la démocratie devenue foire d’empoigne entre oligarques véreux, arbitrés par des rébellions financées par les États-Unis et qui se reproduisent à échéances fixes, comme les crises à propos du gaz ou les jeux autour des privatisations. C’est-à-dire l’immense majorité de la population : simplement les uns voient la solution dans l’Europe, les autres à cause de leur histoire, mais aussi tout bêtement du fait que leurs liens en particulier économiques se font avec la CEI et la Russie, regardent du côté de nouvelles formes d’intégration voisines de l’ex-URSS.

Il serait trop facile d’en déduire que ces derniers ne veulent pas de la démocratie, là encore nous serions en plein contresens si nous imaginions cela. Ils ressemblent en cela à Yéfim Zaïdman, dont j’ai dit que c’était un homme à paradoxes plutôt qu’à préjugés. De la démocratie, ils revendiquent la base, la défense de leur souveraineté. Charbonnier est maître chez soi et il n’est pas question que des marionnettes dont les fils sont tirés par les États-Unis viennent les provoquer y compris en prétendant abattre les statues de Lénine ou imposant à la maternelle l’apprentissage de poèmes de Pouchkine traduits en ukrainien ou pire encore, la réhabilitation de Bandera.

Et pour cela il ne faut pas être naïf. Nous aurons l’occasion de revenir sur l’analyse qu’il fait de l’existence d’un complot en utilisant une partie des Tatars de Crimée qui auraient répandu le sang dans toute la presque île, si les autorités de la République autonome et l’armée russe n’avaient pas anticipé. Ne croyez pas qu’il s’agisse d’un racisme anti-Tatar ; en son temps, il s’est battu pour leur réhabilitation en tant que peuple, tout en décrivant sans complaisance le rôle joué durant l’occupation par une grande partie d’entre eux. Comme il a voté pour Timochenko, enfin son parti, parce que le parti des régions était pour lui la corruption incarnée et qu’elle était en prison, ce avec quoi il n’était pas d’accord.

Non, ils cherchent une autre démocratie et le font non sans pragmatisme. C’est par rapport à cette exigence que le parti communiste, qu’il s’agisse de celui de Russie ou celui d’Ukraine, doivent faire leur preuve. On ne comprend rien à ce qui se passe en Crimée, dans le Donbass, si on ne mesure pas que la nostalgie soviétique s’accompagne d’un grand scepticisme et d’une volonté de contrôle démocratique. Ils sont même prêts à mourir pour cette démocratie là...

La manière dont nos médias passent avec une extraordinaire rapidité aux conclusions concernant ces peuples, leurs combats, leurs révoltes leurs aspirations et leur capacité à joindre l’action et la parole, me parait non seulement partisane mais totalement ignare. Il n’y a pas des identités tranchées, des communautés qui s’opposent les unes aux autres à cause de leur origines, mais une interpénétration, un mixage en devenir et c’est tant mieux.

Conclusion : lutte internationale contre le fascisme

Enfin en matière de conclusion provisoire, je voudrais souligner chez la plupart de mes interlocuteurs qui se reconnaissent dans cette expérience historique, la conscience forte d’un danger de fascisation du capital. Ils sont frappés par la manière dont les États-Unis et leurs alliés utilisent de plus en plus ouvertement que ce soit ici ou dans les pays arabes, des forces fascistes, quitte à subir jusque chez eux les effets de telles alliances… A ce titre l’inquiétude manifestée par rapport à Pravy Sektor, fait partie de cette fascisation face à laquelle une réponse internationale des communistes et des forces progressistes s’impose. J’ai été très heureuse de constater leur méfiance à l’égard de Marine Le Pen et d’autres fascistes qui semblent faire la cour aux russes, à Poutine. Ils craignent comme la peste, ce genre de confusion pour attirer la jeunesse. Dans le fond pour revenir à lui, c’est ce qui hérisse le poil de Yéfim Zaïdman, il est entré en tant que juif patriote russe dans un Front antifasciste.

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