Quarante-trois jours de lutte

Mayotte après la bataille

Par Rémi Carayol, Le Monde Diplomatique de décembre 2011
vendredi 23 décembre 2011
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Grèves, manifestations, barrages : Mayotte vient de connaître un conflit social d’une rare intensité. Syndicats et associations de consommateurs protestaient contre le coût de la vie, particulièrement élevé dans ce département français de l’Océan Indien. A défaut de produire des résultats tangibles, le mouvement a mis en lumière la crudité des rapports de domination à l’œuvre dans l’île.

Mayotte, 18 novembre 2011. Retour à la normale dans la zone industrielle de Kawéni, une plaine parsemée d’entrepôts et de commerces qui s’offre chaque matin au regard des habitants du plus grand bidonville de cette île de l’océan Indien, situé en surplomb, sur une colline envahie par des cases en tôle. Au ballet des taxis collectifs qui déposent les travailleurs le long de la route nationale succède celui des 4X4 rutilants conduits par leurs patrons.

C’est ici que se trouve le poumon économique du tout nouveau cent unième département français [1]. C’est ici également que la première manifestation contre la vie chère a dégénéré le 27 septembre, en guise de prologue à la grève générale qui a suivi. Ici aussi que se donne chaque jour, depuis des années, le spectacle de deux mondes qui se côtoient mais ne se comprennent pas. D’un côté les employeurs, de l’autre les salariés : rien de très surprenant. Sauf qu’ici, bien souvent – et à l’image de ce qui se passe dans l’administration -, le premier est blanc, et le second noir.

Après quarante-trois jours d’une mobilisation sans précédent, durant la quelle les services publics et les entreprises ont tourné au ralenti, c’est un sentiment de gâchis qui prédomine. Jamais dans l’histoire récente, le territoire n’avait connu un tel déchaînement de violence. Pourtant, le mouvement contre la vie chère a été suspendu le 8 novembre sans qu’un accord ait été trouvé entre l’intersyndicale et les associations de consommateurs d’un côté, le patronat de l’autre. « Tout ça pour ça… » se désole Ibrahim, un manifestant.

Mais dans ce combat soutenu par la majorité de la population, les Mahorais n’ont pas tout perdu. « Désormais, MM. Alexandre Charalambakis et Gérard Roudolff (les dirigeants de la Sodifram, l’un des trois groupes qui se partagent le marché de la grande distribution sur l’île) porteront sur nous un autre regard. Désormais, le Mahorais sera respecté », veut croire le syndicaliste Boinali Saïd Toumbou, porte-parole du mouvement. Aujourd’hui, on ose dénoncer cette évidence que l’on taisait auparavant : le pouvoir économique à Mayotte échappe aux Mahorais.

Une image : nous sommes le 6 octobre et, pour la première fois, dix jours après le début du conflit, l’ensemble des protagonistes se réunissent autour d’une table. D’un côté, les chefs du mouvement. Tous sont noirs et ont leurs racines dans l’archipel des Comores. Ils ont pour nom Saïd, Nahouda, Noussoura, Maoulida… De l’autre, douze représentants du patronat. La plupart sont blancs. Certains ont fait leur vie ici. D’autres sont de passage. Il y a là M. Michel Taillefer, le président du Mouvement des entreprises de France (Medef local), un ancien agent des renseignements généraux reconverti dans la sécurité privée, Mme Ida Nel, présidente de la chambre de commerce et d’industrie (CCI), une Sud-Africaine qui a fait fortune en se lançant dans la grande distribution quand personne n’aurait parié un franc sur Mayotte… Seuls trois hommes sont du cru : deux commerçants indiens, de familles installées depuis plusieurs générations dans l’île, connus pour mettre plus bas que terre leur personnel mahorais, et le représentant de la Smart, la toute-puissante société d’aconage [2] dirigée par une famille créole.

« Toujours dans le schéma colonial »

Dans un pamphlet écrit durant le conflit, le dramaturge Alain-Kamal Martial résumait ainsi le malaise de nombreux Mahorais : « A la table des négociations, le Patron nous regarde comme un fauve (…). Quel État est capable de créer l’égalité entre des hommes qui ont accumulé 67 640 jours (référence à la présence française depuis 1841) de fortune et des mulets qui, durant les 67 640 jours, ont sué ? ». « C’est un fait, constate M. Mlaïli Condro, un enseignant et élu municipal de gauche : nous sommes toujours dans un schéma colonial. L’économie est détenue par des personnes considérées comme non mahoraises, tandis que les consommateurs sont majoritairement natifs de l’île. Pour schématiser, c’est les riches Mzungu (le nom donné aux Blancs) d’un côté et les Mahorais de l’autre ».

Longtemps, un modus vivendi a régné sur l’île : aux "métros" le privé, aux Mahorais les emplois dans l’administration. Mais, après des années de gabegie, la fonction publique territoriale n’embauche plus. Il faut donc se tourner vers le privé. Sauf que l’argent – et souvent l’initiative – manque. Faute de capital suffisant, la plupart des Mahorais ne peuvent rivaliser. « Récemment, un collègue m’a dit qu’il ne voulait pas enseigner, qu’il aurait préféré monter sa boîte. Mais il n’avait pas d’argent. Et la banque ne voulait pas lui prêter, raconte M. Condro. Rien n’est fait pour inverser la tendance ».

M. Abdou Subra, un jeune entrepreneur, affirme avoir eu toutes les peines du monde à obtenir des crédits. « Et je ne parle même pas des connivences entre l’administration et les grandes entreprises lors des appels d’offre ! ». M. Subra est membre de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME), qui a soutenu le mouvement social. « C’est normal, explique-t-il. Les petits patrons, qu’ils soient nés à Mayotte ou venus d’ailleurs, sont dans la même situation que le simple quidam. Nous aussi, nous nous fournissons chez les grands distributeurs. Nous sommes aussi victimes de l’oligopole ».

Cet oligopole qui détient tous les pouvoirs – la CCI, le Medef, les sièges dans les commissions paritaires –, et que l’on peut restreindre à une douzaine d’entreprises dirigées par des Mzungu, « défend ses intérêts, pas le développement de l’économie mahoraise », soutient M. Subra. Il a longtemps pu compter pour cela sur des élus locaux complices, et sur une administration elle aussi dominée par des métropolitains. « La communauté mzungu est petite, explique M. Toumbou. Et elle se trouve en face d’un monde qu’elle ne comprend pas. Socialement, culturellement, les Mahorais et les métropolitains sont très différents. Face à l’adversité, les Mzungu font corps. Les hauts fonctionnaires se sentent plus proches des grands patrons. C’est assez naturel. Mais ce n’est plus acceptable ».

Rémi Carayol


[1] Lire « A Mayotte, départementalisation à la pelleteuse », Le Monde Diplomatique, juin 2011.

[2] Manutention de marchandises entre le bateau et le rivage au moyen d’un accon (embarcation à fond plat).


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