Le bombardement de la Yougoslavie : vingt ans après par Neil Clark

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C’est bientôt le 20ème anniversaire du bombardement de la Yougoslavie par l’OTAN. Il a commencé le 24 mars 1999 et a duré 78 jours. Il n’a pas connu de trêve, pas même pour la Pâque orthodoxe.

La guerre menée pour soi-disant empêcher le nettoyage ethnique des citoyens de souche albanaise du Kosovo, ne s’est pas, il faut bien le dire, heurtée au même niveau d’opposition que d’autres opérations militaires des États-Unis. À la Chambre des communes britannique, 13 députés (dont Jeremy Corbyn, George Galloway et John McDonnell) ont tenté, sans succès, d’imposer un vote sur le sujet.

Parmi les personnalités de gauche dont on aurait tout naturellement attendu qu’elles s’opposent à l’agression militaire dirigée par les États-Unis, il y avait un certain Ken Livingstone.

Des personnes bien intentionnées craignaient que ne se produise au Kosovo ce qui s’était produit à Srebrenica en 1995, où environ 8.000 hommes et garçons avaient été massacrées par les forces serbes de Bosnie (dans ce qui a plus tard été qualifié de génocide par la Cour Internationale de Justice) et pendant l’opération "Tempête" de la même année, où environ 200.000 Serbes ont fui leurs foyers ou en ont été chassés, dans la région de Krajina, par les Croates.

Néanmoins, comme l’invasion de l’Irak qui a suivi quatre ans plus tard, l’attaque contre la Yougoslavie a été un véritable forfait.

Il est amplement prouvé que cette agression a contribué à créer la crise humanitaire qu’elle était censée empêcher, notamment parce que des milliers de personnes ont été obligées fuir les bombardements. L’"Opération Force alliée", comme on l’a appelée, a coûté la vie à environ 500 civils yougoslaves.

Au moins quinze personnes ont été tuées lorsque les frappes de l’OTAN ont touché un train de voyageurs à Grdelica. Seize sont mortes lors d’une attaque sur la RTS, la télévision serbe. Plus de soixante Albanais du Kosovo ont été tués quand un pilote de chasse étasunien a bombardé leur convoi. L’OTAN a d’abord prétendu que les forces yougoslaves étaient responsables de cet attentat.

Si les "humanitaires" de l’OTAN avaient vraiment eu l’intention de réduire les tensions entre Belgrade et Pristina et de protéger les civils, ils auraient pu négocier un véritable processus de paix. Mais ils cherchaient clairement l’escalade. Rappelons-nous ce qui s’est passé au Château de Rambouillet.

Une annexe a été ajoutée au document, pour autoriser l’occupation militaire de la Yougoslavie par l’OTAN, alors que les Etats-Unis et le Royaume-Uni savaient parfaitement que Slobodan Milosevic, le dirigeant yougoslave, ne pouvait pas l’accepter.

Un peu plus d’un an après, Lord Gilbert, le ministre britannique pour les besoins de la défense, l’admettait : « Je pense qu’à l’époque, des personnes à l’OTAN voulaient absolument la guerre. Je pense que les conditions imposées à Milosevic à Rambouillet étaient absolument intolérables : comment aurait-il pu les accepter ? Cela a été fait exprès. ».

Henry Kissinger, que l’on peut difficilement qualifier de "pacifiste", a dit la même chose : « Le texte de Rambouillet, qui exigeait de la Serbie qu’elle laisse entrer les troupes de l’OTAN dans toute la Yougoslavie, était une provocation, un prétexte pour déclencher les bombardements ».

La guerre contre la Yougoslavie était une guerre économique, et pas du tout une guerre humanitaire, on en trouve une preuve de plus dans d’autres paragraphes de l’Accord de Rambouillet. Comme je l’ai écrit dans le Guardian en 2005, le paragraphe 1 de l’Article I du chapitre quatre appelait à une "économie de marché" et le paragraphe 1 de l’article II à la privatisation de tous les actifs de l’État.

Pourquoi cela a-t-il été inclus, si l’objectif était simplement de protéger les civils ?

Pour le savoir, écoutons George Kenney, un ancien responsable du département d’État pour la Yougoslavie. « Dans l’Europe de l’après-guerre froide, il n’y avait plus de place pour un grand Etat socialiste indépendant qui résistait à la mondialisation », a déclaré M. Kenney, pour expliquer l’agression du pays.

Sous Milosevic, la République fédérative de Yougoslavie avait un système économique dans lequel les anciens modèles de propriété sociale de l’époque communiste prédominaient encore. De larges pans de l’économie appartenaient à l’État ou étaient contrôlés par les travailleurs. Et tout cela, n’oubliez pas, dix ans après la mort supposée du communisme en Europe.

Alors qu’il était présenté dans la propagande de l’OTAN comme « le nouvel Hitler », Milosevic était en fait un socialiste qui croyait à l’ancien idéal yougoslave de « fraternité et d’unité ». Il a été diabolisé non pas parce qu’il était un nationaliste serbe pur et dur, mais parce qu’il n’en était pas un. Il venait de la tradition politique balkanique, pas de la tradition Tchetnik.

Au moment du bombardement de l’OTAN, je vivais en Hongrie et, avec un ami qui venait également de Grande-Bretagne, nous avons organisé une manifestation en face de l’ambassade britannique à Budapest. Curieusement, la première personne à signer notre pétition demandant l’arrêt des bombardements était une Croate qui nous a parlé de la gentillesse avec laquelle les Croates comme elle étaient traités dans la Yougoslavie de Milosevic. L’ambassadeur britannique nous a très aimablement invités à l’ambassade, offert du thé et des biscuits, et essayé de nous "vendre" la guerre, avec les éléments de langage de Tony Blair. Mais nous ne sommes pas laissés duper par la rhétorique du premier ministre britannique. En avril, je suis rentré chez moi en Grande-Bretagne pour Pâques, et j’ai participé avec ma mère à une marche contre la guerre à Londres. Tony Benn, le député travailliste bien connu, était à la tête de la manifestation. Je lui demandé de signer mon exemplaire de son livre Arguments for Socialism. Il l’a fait et je lui ai dit que j’avais acheté le livre dans une librairie d’État du centre de la ville (Belgrade) que l’OTAN était en train de bombarder.

C’est pendant ce même séjour en Grande-Bretagne que j’ai vu un excellent documentaire télévisé contre la guerre, réalisé par le dramaturge primé Harold Pinter.

« L’opération militaire de l’OTAN en Serbie viole sa propre charte, déroge aux règles acceptées du droit international, et bafoue les Nations Unies » affirmait Pinter. Il a également déclaré à une manifestation contre la guerre : « Regardons la vérité en face. La vérité, c’est que Clinton et Blair se moquent pas mal des Albanais du Kosovo. Il s’agit d’une nouvelle manifestation flagrante et brutale de la puissance étasunienne qui utilise l’OTAN comme son missile. Son seul but est d’affermir la domination américaine sur l’Europe. Il faut en avoir pleinement conscience et résister. ».

En 1999, on pouvait estimer que Pinter exagérait. Mais pensez à ce qui s’est passé ensuite. Le bombardement de la Yougoslavie n’a pas été une opération unique, ça a été le début d’une guerre contre les pays indépendants et stratégiquement importants qui osaient défier l’ordre impérial des faucons de Washington.

L’invasion de l’Afghanistan a suivi en 2001 pour renverser un gouvernement qui n’était arrivé au pouvoir qu’en raison de tentatives antérieures des États-Unis pour renverser des gouvernements de gauche dans la région.

L’assaut illégal et catastrophique contre l’Irak a été lancé deux ans plus tard, au motif frauduleux que le pays possédait des armes de destruction massive qui pouvaient être assemblées et lancées en 45 minutes. Le bombardement de la Libye par l’OTAN a eu lieu en 2011, transformant un pays dont le développement humain était le plus élevé d’Afrique en terrain de jeu pour les djihadistes. En Syrie, les "rebelles" ont été soutenus dans le but de renverser un gouvernement laïc qui ne représentait aucune menace pour l’Occident.

Aujourd’hui, c’est le Venezuela et l’Iran qui sont dans le collimateur et, bien sûr, il y a les continuelles provocations contre la Russie pour intensifier les tensions de la guerre froide 2.0.

On peut penser qu’il y aurait eu beaucoup plus de monde pour s’opposer au bombardement de la Yougoslavie en 1999, si on avait pu prévoir ce qui allait arriver !

Neil Clark

Traduction : Dominique Muselet

Voir en ligne : par Neil Clark sur le "Grand soir"

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