Ex-salarié de Goodyear, je risque la prison : ma vie est suspendue, l’avenir me terrifie

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Le plus. Neuf mois de prison ferme : c’est la condamnation dont a écopé Nicolas L., ancien salarié de l’usine Goodyear d’Amiens, le 12 janvier dernier. Lui et sept de ses camarades étaient poursuivis pour la "séquestration" de deux cadres de l’entreprise en janvier 2014, en plein conflit social. Une sanction inédite qui empêche pour l’instant Nicolas, âgé de 33 ans, de se reconstruire. Témoignage.

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Nicolas L dans les rues d’Amiens, le 24 février 2016 (S BILLARD)

Goodyear… Huit lettres jaunes dessinées sur un panneau bleu rectangulaire. Cette longue pancarte, disposée sur un bâtiment de briques rouges, a longtemps marqué l’entrée dans l’usine où j’ai passé douze années de ma vie.

Ce panneau, aujourd’hui, n’existe plus. L’usine non plus. Enfin presque plus. Peu de temps après sa fermeture, en janvier 2014, son démantèlement a commencé. Il se poursuit depuis. Cette fermeture a fait basculer ma vie, et celle d’un millier de salariés. Car cette usine, elle était presque tout pour moi. J’étais fier d’y travailler, elle était la garantie d’un avenir pour moi, ma femme et mes trois filles.

Des années de lutte sociale, et puis plus rien. Deux ans après mon licenciement, je ne m’en suis toujours pas relevé. Ma vie reste suspendue, comme mise entre parenthèse. La page a bien du mal à être tournée…

Je suis entré à Goodyear à 19 ans

Goodyear et moi, au départ, c’est une belle histoire. Nous sommes en 2002, j’ai 19 ans, et je franchis pour la première fois la grille de l’usine, dans la peau d’un intérimaire.

Bosser en usine, c’est alors tout nouveau pour moi. À 15 ans, j’ai mis un premier pied dans le monde du travail. J’ai d’abord été couvreur avant de tout arrêter pour travailler, un peu plus tard, comme chauffeur-livreur… Des métiers qui se sont imposés à moi un peu par hasard, mais qui ne m’ont jamais permis de gagner suffisamment bien ma vie pour m’en sortir.

Cette année-là, je franchis donc le seuil de la porte d’une agence d’intérim qui fait face à l’usine Goodyear d’Amiens, dans l’espoir de trouver un boulot qui me permette enfin de m’en sortir vraiment. Ça tombe bien, l’usine Goodyear marche bien, l’entreprise a besoin de bras, on me propose tout de suite une première mission là-bas.

Je découvre un univers tout nouveau : un site gigantesque, des conditions de travail dures, très dures. Mais ça me plaît. Je me donne à fond et, six mois après, je suis engagé.

Il ne fallait pas avoir peur de suer, de souffrir

Entrer à Goodyear, quand on habitait Amiens, c’était quelque chose à l’époque. Goodyear, c’était l’avenir, l’assurance d’un salaire correct. Entrer à Goodyear, c’était une formidable opportunité de pouvoir construire une vie, de fonder une famille sereinement. J’étais si fier que je me rappelle avoir pas mal fêté ça avec les copains…

Car avant d’entrer dans cette entreprise, c’était loin d’être simple. Je gagnais rarement plus de 4.000 francs par mois (environ 600 euros). Trop peu pour fonder une famille, trop peu pour croire en l’avenir. En entrant à Goodyear, je suis passé à 11.000 francs (environ 1.700 euros). C’était énorme pour le jeune homme que j’étais. Et ça a tout changé.

D’un seul coup, je me suis vu un avenir. J’avais le sentiment d’être lancé. Quatre ans après mon embauche, ma première fille est née. Deux autres ont vite suivi. C’est certain, sans ce job, je n’aurais pas pu avoir des enfants aussi vite…

On n’était pas malheureux chez Goodyear : un 13e mois, une bonne mutuelle, des primes de vacances… J’ai longtemps pu emmener mes enfants en vacances chaque été grâce à tout ça. Mais c’était du donnant-donnant. Il ne fallait pas avoir peur de suer, de souffrir, quitte à flinguer son dos, ses bras et sa santé.

Des lumbagos, des brûlures et deux hospitalisations

J’ai commencé ma carrière "aux tracteurs". Ma mission ? Mettre les bandes de roulement dans des chariots. Les bandes de roulement, c’est la couche de gomme du pneu qui est en contact avec le sol. Pour un tracteur, ça représente quand même un poids de 20 à 25 kilos par "pièce". Et en huit heures de travail, c’était 3.000 à 4.000 bandes qu’il fallait porter.

Pendant ces douze années, je suis passé par à peu près tous les postes, tous les horaires – j’ai fait les 3x8, j’ai bossé le weekend... Et j’ai pas mal souffert physiquement aussi, comme un peu tout le monde

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L’usine Goodyear d’Amiens, le 26 janvier 2013 (F. LO PRESTI/AFP).

En douze ans, j’ai dû cumuler pas loin de deux ans d’arrêts de travail après des accidents à l’usine : quatre ou cinq lumbagos, des brûlures, et surtout deux hospitalisations. L’une d’entre elle m’a valu une anesthésie générale. À force de porter et de manipuler des pneus, des filaments s’étaient infiltrés sous la peau de mes avant-bras. Ça s’était infecté et ce n’était pas beau à voir…

Il fallait faire aussi avec des chefs qui n’hésitaient pas à mettre la pression : postés "en bout de ligne", certains chronométraient notre travail, contrôlaient la cadence, se focalisaient sur le nombre de "pièces" qu’on sortait…

Pendant ces douze années, le corps a pris cher. Mais pour rien au monde je n’aurais cherché du travail ailleurs. J’étais attaché à cette boîte, à ces murs, aux collègues. J’étais heureux, j’éprouvais de la fierté à faire partie de cette entreprise. Je n’avais pas encore 30 ans, je n’étais qu’au début de ma carrière, mais je me voyais déjà y rester pour la vie.

Un combat social long et éprouvant

Le vent a commencé à tourner en 2007 : une production qui chute, une direction qui se montre brutalement beaucoup plus distante et méfiante.

Très vite, un projet de réorganisation est annoncé, il prévoyait des suppressions de postes et le passage au 4x8 (deux jours de travail le matin, deux jours l’après-midi, deux jours de nuit, une journée et demie de repos... à salaire égal). Puis un premier plan social tombe quelques mois après. Les premiers mouvements de grève se mettent alors en place.

Çà fait mal, très mal. La situation, dès lors, n’a cessé de se dégrader. L’ambiance a changé, elle s’est détériorée. La méfiance s’est installée entre chefs et ouvriers, on a commencé à nous "fliquer" de plus en plus. Tout le monde a vite compris que l’issue pourrait bien être fatale et qu’on cherchait à nous pousser à la faute.

C’était la fin d’une certaine innocence après de belles années où la solidarité était forte, où il nous arrivait de tutoyer certains membres des ressources humaines. Tout s’est brutalement tendu et un combat qui s’avérera long et éprouvant a alors débuté.

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Les salariés de Goodyear manifestent devant l’usine d’Amiens, le 26 février 2013 (P. HUGUEN/AFP).

Après des mois de lutte, le couperet est finalement tombé en février 2013 : Goodyear annonce la fermeture prochaine de l’usine (bien que l’entreprise fasse d’importants bénéfices). Malgré cette décision, on n’a jamais rien lâché. Je n’ai jamais été syndiqué mais j’étais de toutes les luttes.

Arrive ce jour de janvier 2014 où j’ai participé, avec d’autres collègues, à ce que la justice qualifie de "séquestration" de deux cadres de l’entreprise, pendant 36 heures. Un acte qui me vaut aujourd’hui une condamnation à neuf mois de prison ferme, et dont j’ai fait appel.

À aucun moment, je me suis battu pour de l’argent. Je me suis battu pour un boulot, une usine, ce qu’elle représentait pour moi. On s’est battus pour un travail, et parce qu’on avait peur. Il faut savoir que nous avions tous un lien affectif avec Goodyear. C’était plus qu’un boulot, plus qu’une simple entreprise. Nous avons tous construit notre vie autour.

En fermant cette usine, on m’enlevait ma fierté, ma dignité.

Après la fermeture de l’usine, des mois de déprime

Cela fait un peu plus de deux ans, maintenant, que j’ai été "officiellement" licencié, que l’usine a fermé. Deux ans que je n’ai plus de travail. La lettre, je m’en souviens je l’ai reçue juste après Noël, en janvier. Pendant ces deux ans, qu’est-ce que j’ai fait ? Rien, ou presque... La vie est comme "suspendue", au point mort. C’est le vide.

Les mois qui ont suivi la fermeture de l’usine, ça a été la grosse déprime. C’était la première fois depuis mes 15 ans que j’étais sans activité. Je ne dormais pas, je passais mes journées à ruminer, je n’arrivais pas à me lever le matin. J’avais perdu plus qu’un job.

La décision de justice rendue il y a un mois m’a fait replonger encore un peu plus alors que je commençais à relever un peu la tête. Passer par la case prison parce que j’ai lutté pour garder mon emploi ? C’est dur à digérer, à comprendre. Et c’est une épée Damoclès qui plane au dessus de moi, ça me paralyse complètement.

J’ai bien essayé de devenir autoentrepreneur, un temps, en créant une société de revente de voitures d’occasion. Mais ce fut un échec. Le cœur n’y était pas. C’était trop tôt, je n’avais pas la niaque nécessaire, j’avais encore l’esprit ailleurs. Et envie de rien. Mon "deuil" n’était pas fait.

La détestable impression de n’être plus rien

Aujourd’hui encore, c’est dur. Mes journées ne sont rythmées que par mes trois filles. Je me lève pour les amener à l’école, puis je rentre me coucher. Je sors juste pour aller les chercher.

Je n’arrive pas à tourner la page. L’avenir me terrifie. Que va-t-il arriver à mes filles et ma femme si je vais en prison ? Pour l’instant, j’ai caché à mes enfants que papa pouvait terminer derrière les barreaux... Que vont-elles penser de moi ? J’ai le sentiment d’avoir perdu toute dignité et estime de moi-même.

Il m’a fallu pas mal de temps pour revoir l’usine, pour revenir sur les lieux. J’y suis retourné deux ou trois fois dernièrement, après de longs mois où je m’en suis tenu éloigné. Je suis resté sur le parking, seul assis dans ma voiture, pendant 20 bonnes minutes. Et j’ai pleuré.

Le panneau Goodyear, les huit lettres jaunes sur fond bleu, ne sont plus là, mais les souvenirs, eux, ne se sont pas envolés. Désormais, quand je vois ce qu’il reste du site, ce ne sont plus les belles années qui me reviennent en tête. Je ne vois plus dans Goodyear l’usine de mes débuts mais une sorte de fossoyeur. Quand j’y repense, j’ai la boule au ventre. Et la détestable impression de n’être plus rien.

Propos recueillis par Sébastien Billard

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