De l’étincelle jaillira la flamme Par Felix Gorelik, historien, titulaire du prix Yaroslav Galan

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La proclamation des Républiques populaires de Donetsk et Lougansk est un fait d’une importance historique considérable. A mon avis, c’est le signe avant-coureur d’une révolution populaire et démocratique, antifasciste, anti-impérialiste, qui se transforme sous nos yeux en révolution anti-oligarchique. Oui, il faudra encore mener un combat très dur contre les bandes de nervis qui tentent de noyer cette révolution dans le sang. Mais on ne pourra pas éteindre cette étincelle ! Avec les mois et les années elle ne fera que grandir, et de cette étincelle jaillira la flamme !

La révolution a éclaté alors qu’on ne l’attendait pas. Souvenez-vous des terribles années 90, au moment du triomphe de la contre-révolution. Les gens allaient voter comme des moutons pour un président quelconque, espérant une amélioration de leur sort. La propagande anticommuniste et antisoviétique avait fini par désorienter complétement les masses populaires, attirées par les mirages du marché et dépouillées de leurs biens. Je me souviens de ces mineurs assis par terre devant le siège de l’administration provinciale de Lougansk et qui frappaient le sol en asphalte de leurs casques, exigeant le paiement des arriérés de salaire. En 1998, est arrivée de Krasnodon une colonne de mineurs qui n’avaient plus touché leurs salaires depuis au moins six mois de travail exténuant sous la terre. Ils ont creusé des abris, monté des tentes dans le petit square, en face de ce bâtiment, et durant cinq mois, dans la canicule de l’été et par un gel de moins vingt en hiver, en ont fait le siège, exigeant le versement de l’argent qu’ils avaient gagné. Par une nuit glaciale de décembre, le mineur A. Mikhalévitch a décidé de se sacrifier pour soutenir les revendications de ses camarades. Il s’est aspergé d’essence et s’est immolé par le feu ! Dans un dernier message, il écrivait : « Je suis en pleine possession de mes moyens. Je prends seul la responsabilité de ce que je fais et ne crois plus à aucune promesse. J’en ai par-dessus la tête que la direction nous crache dessus. Peut-être mon acte fera-t-il avancer notre cause ». Il laissait derrière lui deux enfants, à qui on a refusé l’accès gratuit à l’Institut pédagogique.

Et pourtant, malgré cette oppression, les prolétaires à l’époque étaient incapables de lutter pour leurs droits, et se bornaient à des protestations passives. Nous, les communistes, venions aux portes des usines avec des tracts, des journaux, faisions des interventions au mégaphone, mais la plupart défilaient devant nous en détournant la tête. La volonté de résistance, semblait-il alors, était anéantie pour toujours ! Qu’était-il arrivé au prolétariat sur lequel comptait tellement le marxisme ? Le marxisme-léninisme avait-il fait son temps ?

Mais en 2014 éclata le tonnerre, l’orage se déchaîna ! Le prolétariat entra à nouveau dans l’arène de l’Histoire ! Le déclencheur de la révolte dans le Sud-Est de l’Ukraine fut le coup d’état néo-banderiste en février 2014. Au moment où par la volonté des USA, pour empêcher le rapprochement de l’Ukraine avec la Russie, fut convoqué le « Maïdan » et renversé Yanoukovitch, qui avait osé accepter l’entrée dans l’Union douanière plutôt que "l’honneur" de devenir "membre associé" de l’Union économique européenne.

La prise du pouvoir par les néo-fascistes, qui s’emparèrent des postes les plus importants dans le Gouvernement et à la Verkhovna Rada, marquait une offensive des forces russophobes et suscita une réaction en retour. La population russophone de Crimée et du Sud-Est refusa d’accepter la rupture avec la Russie, la réduction du rôle de la langue russe, la menace de fermeture des entreprises industrielles et la montée du chômage que provoquerait inévitablement la soumission aux intérêts de l’UE.

Les premiers à réagir ont été les habitants de Crimée, qui se sont exprimés à 95% pour le rattachement à la Russie. Les forces russes et les détachements d’autodéfense n’ont pas permis à la junte de piétiner la volonté du peuple. Et c’est là que s’est embrasé le Sud-Est, et en premier lieu le Donbass ! En avril 2014 se sont produites les premières révoltes populaires à Donetsk et Lougansk. Nous ne savons pas encore comment elles ont été organisées. Le KPU n’a pas pris part à leur organisation. Du peuple sont sortis des nouveaux meneurs, capables d’entraîner avec eux la jeunesse. Ainsi, à Lougansk a été occupé le bâtiment des Services de sécurité ukrainiens, et aux mains des insurgés sont tombés des centaines de fusils, mitraillettes, lance-grenades, des munitions, on a formé les « troupes d’auto-défense du Donbass ». A la tête de l’insurrection se trouvait le sergent Valery Bolotov, et dans l’état-major il y avait un ancien chauffeur, un pompier – des simples prolétaires ! On posa un ultimatum au gouverneur nommé par la junte : refuser de se soumettre à Kiev, reconnaître le pouvoir du peuple ! Je fus le témoin d’une nouvelle étape de l’insurrection. Quand le terme de l’ultimatum fut écoulé, une immense colonne de gens se dirigea vers le siège de l’administration provinciale. Je scrutai les visages : des vieux, des jeunes – c’étaient des gens simples, Sa Majesté le Prolétariat ! Ils scandaient tous ensemble des slogans : « Le fascisme ne passera pas ! », « A bas la junte ! », « Merci à nos grands-pères pour la Victoire ! », « Nous sommes le Donbass et la Russie ! », « Russie ! Russie ! Russie ! ».

Dans ces slogans scandés tous ensembles, on pouvait entendre la conscience des prolétaires qui s’éveillait, l’expression de leur volonté et de leur force. Ils n’avaient pas envie de reconnaître le triomphe des Bandéristes, de renoncer à leur grande Victoire de 1945 ! Ils ne voulaient pas rompre avec la Russie ! Ils montraient leur attachement au peuple frère russe !

Et voici la colonne qui approche du siège de l’Administration provinciale. Les portes massives étaient solidement fermées, bien sûr, le gouverneur s’était enfui. L’assaut fut donné. On cassa les fenêtres du rez-de-chaussée et les gens, des hommes et des femmes, s’aidant les uns les autres, se sont hissés à l’intérieur, puis nous vîmes les fenêtres s’ouvrir au premier, au deuxième, au troisième, quatrième, cinquième et sixième étage. Enfin éclatèrent des applaudissements : nous aperçûmes sur le toit deux dizaines d’insurgés qui arrachèrent le drapeau haï de Petlioura et plantèrent le drapeau des insurgés, sans oublier le drapeau rouge de la Victoire !

J’avoue que j’ai été saisi d’un sentiment incroyable de bonheur ! Pour la première fois de ma vie je voyais une Révolution populaire, et, pour emprunter les paroles du poète, je pouvais dire : « Je suis heureux d’être une petite partie de cette force ! ». Oui, c’était une Révolution, puisque les masses populaires se sont soulevées pour briser le vieil ordre social, pour renverser le pouvoir en place.

C’est une révolution antifasciste, puisqu’elle est dirigée contre les Bandéristes, contre le fascisme ukrainien. La menace bandériste est réelle, les signes ne trompent pas. Sur le Maïdan, c’est l’immense portrait de Bandera, celui qui inspirait les participants des désordres qui ont amené la junte au pouvoir. Sur les manches des membres de "l’autodéfense" du Maidan, une svastika stylisée. C’est aussi la destruction des statues de Lénine, le saccage des permanences du PCU, l’anticommunisme haineux.

C’est un mouvement de libération nationale, provoqué par les tentatives de « dérussification ». Souvenez-vous des mots d’ordre « Les moscovites à la lanterne ! », « Qui ne saute pas est un sale russe ! ». Sa première revendication est l’égalité des droits pour la langue russe, son droit au statut de seconde langue officielle.

C’est une révolution populaire et démocratique, car elle embrasse différentes couches de la population, prolétaires et petite bourgeoisie, elle exige la défense du droit au travail et les droits démocratiques. Ce n’est pas pour rien que l’on proclame des « Républiques démocratiques ». Cette révolte se change sous nos yeux en révolution anti-oligarchique. Les masses commencent à comprendre que leur ennemi de classe, ce sont les milliardaires, les oligarques, Kolomoyski, Tarouta, Akhmetov, et elles exigent la nationalisation de leurs entreprises.

Le début de la révolution a été marqué par l’enthousiasme des masses populaires. Le référendum pour l’indépendance des nouvelles républiques s’est déroulé dans une ambiance de fête. Près de 90% des votants se sont exprimés en faveur de l’indépendance de la république populaire ! Aujourd’hui se constituent les organes du pouvoir d’état. Les deux républiques ont pris la décision de s’unir en un seul état, « Novorossia ».

De grandes épreuves les attendent encore.

Après l’élection de l’oligarque milliardaire Porochenko au poste de Président, les forces de répression sont passées à l’attaque, avec l’objectif d’anéantir les résistants dans les plus brefs délais et de liquider les républiques populaires. Les forces sont inégales. L’armée de Kiev lance au combat l’aviation, l’artillerie lourde, les tanks, elle a l’avantage en nombre. L’indépendance devra encore être défendue les armes à la main.

Jusqu’à présent la Russie de Poutine ne se dépêche pas de venir à l’aide avec des forces armées. Il est clair que le caractère révolutionnaire du mouvement du sud-est effraie la bourgeoisie russe. En outre, Poutine craint de nouvelles sanctions de la part des USA et de l’UE. L’Ukraine est devenue le théâtre d’un affrontement entre deux forces antagonistes. D’un côté l’Occident, qui s’efforce de retenir l’Ukraine sous son occupation de fait, l’ayant transformé en semi colonie, et de ne pas permettre qu’elle se réunisse avec la Russie, afin de laisser la Russie au niveau d’une puissance de second ordre, de préserver les résultats de la chute de l’URSS. De l’autre côté, la bourgeoisie russe, qui veut se redresser, s’arracher des liens de dépendance, jouer à jeu égal sur l’arène mondiale. Mais il y a aussi les travailleurs de Russie, qui sont solidaires du peuple frère ukrainien et souhaitent se réunir avec lui, rétablir l’Union éternelle ! Poutine se trouve devant un choix difficile. Abandonner le Donbass aux griffes de Porochenko et du Secteur Droit ? Mais alors l’Ukraine entrera immédiatement dans l’OTAN, deviendra une base pour l’installation de fusées contre la Russie, elle sera perdue pour l’économie de la Russie. Soutenir les républiques populaires, envoyer des forces armées pour les aider à se défendre, cela signifierait s’exposer à de nouvelles sanctions de l’Occident, y compris à l’entrée de troupes de l’OTAN, et involontairement aider la Révolution populaire. On ignore ce qu’il décidera.

Il ne sera plus possible d’éteindre l’étincelle de la révolution qui commence ! Les masses ont goûté à la Liberté et se battront pour elle !

Cette révolution n’a pas commencé par hasard. Elle a été préparée par l’exacerbation de toutes les contradictions, de classe, nationales, politiques, idéologiques, nées de la démolition criminelle de l’URSS en 1991. A l’époque, les forces réactionnaires, inspirées par l’étranger, ont réussi à remporter la victoire, en trompant les masses populaires. Mais en vingt ans de restauration du capitalisme en Ukraine, a mûri une situation révolutionnaire. Les gens "du bas" ne voulaient plus vivre comme avant, et ceux "d’en haut", déchirés par leurs contradictions internes, ne pouvaient plus diriger comme avant. La Rébellion néo-banderiste qui a renversé le gouvernement de Yanoukovitch a donné une impulsion pour transformer en Révolution une situation révolutionnaire ! Les morceaux arrachés de l’URSS aspirent à la réunification. Les masses commencent à comprendre ce qu’elles ont perdu avec la restauration capitaliste !

L’histoire évolue en spirales. Depuis les années 80 du XXème siècle jusqu’en 2014, l’Histoire était sur une boucle descendante. Depuis 2014, l’Histoire est repartie sur une boucle ascendante. Les Forces de Progrès sont passées à l’offensive contre les forces de la réaction. Et le Prolétariat a repris sa place sur l’arène de l’Histoire, pour remplir son rôle décisif. La fidélité au marxisme-léninisme a reçu une nouvelle confirmation.

Camarades ! C’est une nouvelle Révolution qui commence ! Quel bonheur d’avoir vécu jusqu’à ce jour ! Soutenons-la et souhaitons-lui la Victoire finale !

Felix Gorelik, historien

Traduit par Marianne Dunlop, cet article est tiré du site du Parti Communiste d’Ukraine. L’auteur est un professeur d’histoire de Lugansk, il a reçu le prix Yaroslav Galan (assassiné en 1949 par l’armée insurrectionnelle de Bandera : c’est à la suite de cela que les soviétiques ont décidé d’écraser le fascisme ukrainien) qui est un prix antifasciste. Il était encore à Lugansk, lors des événements, actuellement il est en Allemagne.

article en russe

Voir en ligne : Traduit du russe par Marianne Dunlop pour "histoireetsociété"

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