Rassemblement du 10 octobre 2020 à Paris
Pas un soldat français en Afrique ! Intervention de Caroline Andréani

, par  Caroline Andréani , popularité : 2%

Je vais commencer mon intervention par une anecdote révélatrice de la position du PCF sur l’intervention française [1] au Mali.

En 2013 ou 2014, lors d’une conférence fédérale où nous discutions du énième texte de congrès, la question de l’intervention française au Mali est venue dans la discussion. Je pensais, un peu naïvement certainement, qu’une intervention militaire dans une ancienne colonie française provoquerait un tollé. Ce ne fut pas le cas : un des responsables de la fédération du PCF, Jean-Charles Nègre, est monté au créneau pour expliquer que les Maliens se félicitaient de l’intervention militaire contre les groupes « djihadistes » et que le Parti communiste ne pouvait pas condamner une intervention visant à éradiquer des terroristes. Sa position n’a pas suscité beaucoup de réactions. Parmi les dizaines de communistes présents, nous n’avons pas été nombreux à protester. Nous avons invoqué la tradition d’opposition du PCF aux guerres coloniales et au néo-colonialisme mais nous sommes restés très minoritaires, la seule évocation des groupes djihadistes suffisant à empêcher toute réflexion.
Peut-on résumer la position du PCF sur l’intervention militaire française au Mali à cette seule anecdote ? Malheureusement, l’analyse du PCF sur les questions internationales est indigente. Elle reflète l’état de l’opinion publique qui se satisfait des explications simplistes.

Le PCF s’est longtemps réfugié derrière cette dialectique simpliste : les islamistes sont des terroristes ; les terroristes doivent être combattus ; si la France envoie des militaires pour combattre les terroristes, alors ne soyons pas trop regardants : les "gens" ne comprendraient pas notre position. Surtout quand François Hollande, un socialiste, est l’initiative de cette intervention militaire.

Le ton a changé avec le temps : les différents rapports sur la situation militaire au Sahel et ses conséquences sur les populations civiles ont fait évoluer la position du PCF qui émet maintenant quelques réserves et se prononce pour une solution politique. Il serait temps.

L’intervention militaire de la France dans les pays du Sahel a-t-elle pour justification le rétablissement de la paix dans la région ? On peut légitimement en douter. Depuis le renversement de Khadafi en Libye, des armes de guerre circulent dans tout le Sahel. Le renversement du régime a renvoyé des centaines de combattants Touaregs dans leurs pays d’origine, et des milliers de mercenaires de tous horizons ont débarqué dans la région. Le tout contribue à entretenir un chaos d’une ampleur jusque-là inconnue.

La France défend-elle ses intérêts économiques et commerciaux dans la région ? Certains observateurs en doutent, car le poids économique de l’ancienne puissance coloniale ne pèse guère face à la Chine ou aux États-Unis. Cependant, la France a intérêt à se maintenir dans la région :
- 1- elle sécurise son approvisionnement en uranium au Niger
- 2- elle fait la démonstration grandeur nature de la puissance de son armement, ce qui lui permet de démarcher de potentiels acheteurs d’armes. Ce n’est pas pour rien que notre pays est le 3e exportateur d’armement au niveau mondial, et que sa balance commerciale engrange chaque année environ 20 milliards d’euros
- 3- et enfin, alors que son emprise économique est en recul, la France maintient, avec la bienveillance des États-Unis, son rôle géostratégique dans la région en jouant le gendarme régional.

Bien entendu, les conflits au Sahel pré-existaient à l’intervention militaire française de 2013 : on peut les dater de la fin des années 1990 avec la dispersion des combattants du GIA algérien au Sahel. Les Touaregs entretenaient également un climat de violence et des activités de prédation antérieures à 2013. Mais ces conflits restaient du domaine des escarmouches et des affrontements locaux. Ils faisaient des morts, mais il ne s’agissait pas décimer la population de villages entiers. Même avec difficulté, ils étaient jugulés localement.

La déstabilisation actuelle de la région crée une situation toute autre. D’abord, parce que les groupes armés et les milices détiennent aujourd’hui un arsenal de guerre techniquement bien supérieur aux armes qui circulaient auparavant. Cet arsenal est plus destructeur et les dégâts bien supérieurs.

Le Sahel est devenu une plaque tournante de trafics en tous genres : narcotrafic, trafic d’armes, trafics d’êtres humains, qui permettent aux groupes terroristes de se financer.

Enfin la présence française a accéléré la recomposition de ces groupes incorrectement qualifiés de djihadistes. Elle a également augmenté leurs capacités de recrutement car les civils victimes des exactions de l’armée française et des armées du G5 Sahel rejoignent naturellement ces groupes dans une logique de résistance et de vengeance. Année après année, les Nations Unies recensent une augmentation des événements violents provoquant la mort de civils.

Par ailleurs les groupes islamistes ne sont plus perçus par les civils comme une menace, mais au contraire comme un rempart face aux exactions de l’État malien. Ils se substituent aux autorités locales corrompues, lèvent les impôts, exercent la justice. Ils apportent ainsi aux éleveurs et aux agriculteurs une forme d’ordre et de sécurité que l’État n’est pas capable de leur apporter.

Si l’on ne peut pas tenir la France pour seule responsable de la situation au Sahel, on ne peut pas non plus l’exonérer de ses responsabilités. La décision d’envoyer l’armée française au Mali, puis d’augmenter son périmètre d’intervention au Burkina-Faso, au Niger, au Tchad, en Mauritanie à partir de 2014 avec l’opération Barkhane, était une erreur manifeste. Non seulement l’armée française n’a pas réussi à « éradiquer » les groupes « terroristes », mais ces derniers se sont adaptés, évitant tout affrontement militaire direct, se dispersant dans l’immense désert sahélien, passant les frontières pour se cacher parmi les populations civiles.

Cette violence a bouleversé l’équilibre qui existait entre agriculteurs, éleveurs et pêcheurs dans le centre du Mali comme en témoignent les massacres de villages entiers. Le cycle de représailles que cela a amorcé, les dégâts considérables à l’encontre des civils sont la conséquence directe de l’intervention militaire française.

La France laisse la direction des opérations aux militaires. Les gouvernements successifs les incitent à mener des assassinats soi-disant ciblés qui exacerbent les tensions. Le politique couvre bavures et exactions, sans jamais rendre de compte au Parlement et encore moins à l’opinion publique française [2]. La rhétorique guerrière est agitée à chaque fois qu’un soldat français meure. Le gouvernement invoque non plus la « mission civilisatrice » de la France mais le juste combat contre les djihadistes, et le nécessaire appui à l’armée malienne pour restaurer la la paix ! Jusqu’à quand ?
L’armée française, maintenant qu’elle a contribué à déstabiliser la région, argue que son départ serait catastrophique.

Contrairement à d’autres interventions militaires par le passé, quand le contingent était mobilisé, la présence française au Mali intéresse peu l’opinion publique. Les militaires envoyés au Mali sont des militaires de carrière. Leur disparition impacte finalement peu de monde.

Mais ne faudrait-il pas informer nos concitoyens qu’en plus du coût humain de cette intervention, qui se chiffre chaque année en dizaines de victimes civiles, l’intervention française au Sahel coûte un million d’euros par jour ? Combien d’universités et d’hôpitaux aurait-on pu construire avec de telles sommes ?

L’opinion publique malienne quant à elle, réclame depuis des mois déjà, le départ de l’armée française. Et de plus en plus d’intellectuels français font le constat de l’impasse dans laquelle se trouve l’armée française. Car contrairement aux propos guerriers tenus par des Jean-Yves Le Drian et consorts, la France s’enlise dans un conflit qui n’a pas de solution militaire.

La France entretient une sale guerre pour de sales raisons. Plus que jamais nous devons informer l’opinion française, faire comprendre les enjeux et exiger que l’armée française quitte le Mali. Plus que jamais, nous devons affirmer que cette intervention est une grossière erreur, aux conséquences terribles et inhumaines.

[1Serval (janvier 2013) puis Barkhane (août 2014) - Barkhane, ce sont 5.100 hommes, 200 véhicules logistiques, 200 blindés, 8 avions de combat, 10 avions de transport, 20 hélicoptères et 5 drones.

[2L’opération Serval a été menée sans bilan, sans prisonniers et sans images… et on estime à une centaine de morts par mois les « terroristes » éliminés par l’armée française ces derniers mois.

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