Quai Branly, musée branlant Retour sur une "réussite" de Chirac

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20 juin 2006. Le président de la République (Jacques Chirac) inaugure en grande pompe le legs culturel historique qu’il entend laisser à la France, le musée du quai Branly. Dans le déluge médiatique, on peut voir Claude Lévi-Strauss, presque centenaire, littéralement traîné (exhibé ?) comme l’icône scientifique de la cérémonie. Triste, lorsque l’on sait comment s’est construit cet établissement public : deux musées démantelés – le musée de l’Homme et le musée national des Arts africains et océaniens, qui faisaient référence dans le monde entier malgré la misère de leurs conditions de travail –, leurs collections transportées à la hâte dans le chantier présidentiel, leurs responsables et leurs chercheurs humiliés et écartés. Au profit d’un marchand, Jacques Kerchache, de ses confrères du business des arts primitifs et de hauts fonctionnaires amis de Jacques Chirac.

Image de la colonisation française. Photo prise dans le Nord Tonkin (Nord du Viêt Nam) en 1908

Fin août 2006. La foule se presse : le tapage publicitaire a été si obsédant qu’il est difficile de résister au rouleau compresseur. Peu importe que quelques journaux français et la quasi totalité de la presse étrangère se soient montrés plus que réservés : le musée du Quai Branly est un must.

« Savoir par le non savoir »

Je longe l’énorme façade qui regarde la Seine. Elle est couverte sur 800 m2 d’un tapis végétal, prouesse technique jardinière dont le coût de réalisation et d’entretien me laisse rêveuse, à fonction strictement décorative – ou peut-être s’agit-il d’indiquer au chaland que ce musée n’est pas un lieu de culture et de savoir, mais un lieu de nature et de sensation ? La partie supérieure est en verre, ornée de peintures commandées à des artistes aborigènes australiens et dépourvues, selon les critères des traditions locales, de toute valeur symbolique : il s’agit donc encore de décoration, à valeur d’exotisme cette fois. Des excroissances colorées destinées à accroître la surface d’exposition, que le titi parisien s’est empressé de baptiser « les boîtes à chaussures », s’accrochent sur la paroi comme des patelles sur le rocher.

À l’intérieur, des allées longent des monticules de terre où des milliers de plants en attente de repiquage achèvent de se dessécher dans leurs pots. À intervalles réguliers, des insectes naturalisés sous des dalles de verre : la nature derechef (et le chichi coûteux). Il faut marcher longtemps pour parvenir à l’entrée, le long d’une façade inachevée et déjà délabrée : bois et vis à nu, poussière, derrière les vitres sales de grands volumes de béton, vides, semblent à l’abandon. Le président a inauguré trop tôt.

J’entre dans le musée. Le rez-de-chaussée attend sa médiathèque et son théâtre. Interminable rampe d’accès, sans doute destinée à la contemplation de l’œuvre architecturale de Jean Nouvel et à la mise en condition du visiteur. Images : peintures aborigènes de la façade et des plafonds, photographies en très grand format de visages de toutes les races (mais pas de Blancs), ballet de diapositives tout au long de la rampe. J’en retiens une, obsédante, « savoir par le non savoir » : le programme du musée du quai Branly ?

L’art primitif, expérience du sacré !

Je débouche enfin sur l’étage de la collection : un plateau de 4.000 m2 présentant 4.000 objets, provenant du pillage des patrimoines des deux musées mis à mort et d’achats à Jacques Kerchache, sa famille et ses amis marchands. Il faut y ajouter la « réserve » des 9.000 instruments de musique entassés dans une colonne de verre au centre de l’édifice, illisibles et muets : ils sont là pour l’ambiance, l’effet décoratif. Les 300.000 (!) autres objets qui restent des collections fabuleuses du Trocadéro et de la porte Dorée, soit un pan essentiel de l’histoire de l’ethnologie et de l’anthropologie françaises, sont enfermés dans des caisses, inaccessibles au public et aux chercheurs.

Sortie de masques figurant l’antilope lors d’une cérémonie de levée de deuil des chefs de terre. Burkina Faso

Au seuil du plateau, une grande sculpture en bois du pays dogon, très ancienne, rarissime, admirable. Une dame est en train de la tripoter. Pas de barrière, pas de « prière de ne pas toucher », pas de gardien. J’explique à la dame que ce bois, rescapé des siècles grâce aux soins minutieux des spécialistes, ne résistera pas longtemps aux bactéries des mains tripoteuses. Elle rétorque : « Mais moi, j’ai envie de le caresser ». Je renonce. Ce doit être ça, « savoir par le non savoir ». Il est vrai que toute l’entreprise repose sur le credo de Jacques Kerchache : l’art primitif comme expérience du sacré, comme pure jouissance esthétique, loin de la patience scientifique qui vient tout gâcher. Le savoir ennemi de la jouissance : vieux cliché poujadiste. Et je pense à Ernst Gombrich : « L’œil innocent est aveugle » [1].

Cabinet de curiosités, retour des colonies

En face, un déferlement de grandes sculptures océaniennes, d’une extraordinaire beauté. Les arts d’Océanie sont les favoris du président, aussi dominent-ils largement la présentation. Quoique le musée du quai Branly affiche un touchant souci d’exhaustivité, le reste du monde doit se contenter de la portion congrue : pas mal d’objets africains curieusement disséminés, quelques échantillons des cultures arabes et islamiques, de la Chine, du Japon (400 m2 pour tout l’Orient et toute l’Asie !), un petit cabinet de peintures acryliques sur toile pour l’Australie, etc. Curieux mélange d’objets anciens, magnifiques, et d’objets récents fabriqués dans le goût des Blancs pour le « primitif ». Tout cela présenté sur le même plan, selon des affinités de formes ou des catégories émotionnelles typiquement européennes. Parfois les objets sont escortés de longs commentaires flous collés au flanc des vitrines – et déjà cela se décolle et pendouille lamentablement – qui tombent à plat parce qu’ils ne participent ni d’une pensée rigoureuse ni d’une théorie d’ensemble, parfois il n’y a pas un mot. Pas un mot par exemple pour accompagner la « mère des masques » rapportée par Marcel Griaule de la falaise de Bandiagara, lors de son long voyage de collecte de Dakar à Djibouti en 1930, raconté par Michel Leiris, qui en était le secrétaire, dans Afrique fantôme : l’un des trésors du musée de l’Homme. Ici, la mère des masques serpente sous une dalle de verre et l’on marche dessus. C’est comme si l’on marchait sur une crucifixion de Cimabue. Il est vrai que cet objet est peu spectaculaire pour qui ne cherche que le spectacle, et qu’il n’est sacré que pour les nègres du Mali, c’est-à-dire pour personne.

Masque de la société Gelede, Bénin

Pas un instant en effet ce musée, qui n’a pas trouvé de nom [2] tant son concept est hasardeux, ne s’occupe de comprendre les objets qu’il montre dans leur contexte, leur temps, leur usage, leur culture pour tout dire, c’est-à-dire de montrer quelque intérêt aux sociétés dont ils sont issus. Des 159 membres du personnel, seulement neuf connaissent le rôle des objets pour les avoir étudiés dans leurs pays d’origine. C’est un musée du 19ème siècle, un cabinet de curiosités retour des colonies, le bric-à-brac de l’ethnocentrisme, une vision raciste. Un Disneyland aussi, avec sa débauche d’images et de « dispositifs interactifs », et ses roublardes mises en scène d’« initiation » : des cabinets noirs où des masques vous regardent dans une atmosphère de grand guignol.

Autant dire un gâchis

Le musée du Quai Branly est né du coup de foudre d’un président de la République corrompu pour un marchand interdit de séjour dans plusieurs pays africains, parce qu’il avait volé des pièces ou trempé dans des fouilles archéologiques illégales. Ce marchand rêvait de faire entrer au Louvre les arts primitifs qui n’y étaient pas représentés. C’était un commerçant avisé, qui savait à quel point cela doperait la valeur de sa marchandise. Le Président lui a donné le Pavillon des Sessions, assorti de quelques dizaines de millions. Le marchand connaissait son métier et ne manquait pas de goût : l’antenne du Louvre est très réussie, très chic, et si l’on ne comprend rien aux objets [3], au moins aura-t-on vu de belles choses. C’est un point de vue que l’on peut ne pas partager, mais qui peut se défendre. Le marchand est mort en 2001, avant d’avoir vu se réaliser le musée dont il avait rêvé et que son ami faisait bâtir pour lui. Pendant cinq ans, à sa suite, toutes sortes de hauts fonctionnaires proches du président, nains de jardin assez méchants, ont achevé de démanteler les musées de la connaissance de l’Homme, terrorisé les scientifiques qui essayaient, les pauvres, de sauver les trésors ethnologiques de la République, et achevé le sale boulot, sans métier et sans goût. Il en est sorti un pitoyable compromis : un musée qui hésite entre le parti pris de l’esthétique, ici assez vulgaire et pas chic du tout – une esthétique de grand magasin –, et celui de l’ethnologie, d’où un commentaire erratique, un peu honteux, en contrebande, et qui a l’air de s’excuser. Un machin ni esthétique ni savant, où des objets parmi les plus beaux du monde sont noyés dans la confusion. Autant dire un gâchis. Si l’on y ajoute le bâtiment de Jean Nouvel, ce champion des musées de verre où l’on ne peut rien accrocher et où la lumière dégrade les œuvres, musées bâtis à la gloire d’un architecte de circonstance et jamais à l’usage de l’art, si l’on précise que ce caprice d’un président a coûté, dans la plus grande opacité, quelque 400 millions d’euros au peuple français, ce gâchis se transforme en naufrage.

Marie-Noël Rio
Tiré du journal "Le Manifeste", n°21, nov.-déc. 2006 (ex-journal de l’opposition interne au PCF)

[1Ernst H. Gombrich, Art & Illusion - A studyin the psychology of pictorial representation, 1956 (London : Phaidon Press, 1960/77)

[2Successivement « musée de l’Homme, des Arts et des Civilisations », « musée des Civilisations et des Arts premiers », « musée des Arts premiers », « musée des Arts et des Civilisations », pour finir piteusement par une adresse, « musée du quai Branly ».

[3Sauf à s’installer devant un ordinateur dans la salle de documentation adjacente.

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