Le voyage de Danielle et Marianne

Qu’est-ce qui permet de dire qu’il y a fascisme en Ukraine aujourd’hui ?

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 2%

Un groupe d’amis avec lequel nous avons eu une après-midi de discussion à Odessa, nous a dit leur opinion sur « la démocratie » en Ukraine. L’un d’eux a pris la parole en premier pour nous décrire ce qui permettait de parler de la fascisation de l’Ukraine. Une situation dont ils ressentent particulièrement les effets dans le sud et l’est, mais dont les effets se font sentir dans toute l’Ukraine.

Le pouvoir en Ukraine aujourd’hui, selon lui, est représenté par une alliance entre oligarques et fascistes, il s’agit d’une dynamique en évolution. Pour le moment la force principale est celle des oligarques, mais le fascisme peut devenir la force dominante.

1) Le poids du fascisme dans la Rada nouvellement élue

Pour les élections à la rada, si l’on prend les partis que l’occident veut considérer comme démocratiques, puisque pro-occidentaux, il suffit de voir les personnages pour mesurer qu’il s’agit d’un simple toilettage des néo-nazis. Il y a le tout nouveau Front, mal dit populaire, né d’une scission de « Patria » le parti de la blonde Timochenko, avec à sa tête Arseni Iatseniouk, actuel Premier ministre, Oleksandr Tourtchynov, actuel président de la Rada, Arsen Avakov, actuel ministre de l’Intérieur, Pavlo Petrenko, actuel ministre de la Justice, Andriy Paroubiy, ancien secrétaire du Conseil de sécurité nationale et de la défense d’Ukraine, co-fondateur du parti nationaliste et néo-nazi, le Parti social-nationaliste d’Ukraine, Vyacheslav Kyrylenko, député, Liliya Hrynevich, député, Tetiana Tchornovol, journaliste, ancienne porte-parole du parti d’extrême droite UNA-UNSO et parmi le bureau militaire du nouveau parti, il y a plusieurs membres de haut rang des bataillons de défense territoriale de l’Ukraine, qui combattent dans la guerre du Donbass, sont membres du bureau militaire du parti. Il faut être clairs, ces bataillons jouent le rôle de la SS par rapport à la Werhmacht et à ce titre sont souvent considérés par l’armée régulière et par les conscrits comme des dangereux psychopathes. Par exemple, André Bilestski sur la liste du Front populaire est le leader des « patriotes d’Ukraine », il s’affirme nazi tout à fait ouvertement. "Patriote d’Ukraine" (ukrainien : Патріо́т Украї́ни, translittération : Patriot Ukrayiny) est une organisation paramilitaire ukrainienne raciste et néonazie, qui est depuis 2005 sous la direction d’Andriy Belitsky. Il a été crée à l’origine à Lviv, par le parti social national d’Ukraine, sous la direction d’Oleh Tyahnybok. L’organisation paramilitaire a été officiellement dissoute le 14 février 2004, lorsque le parti social national d’Ukraine a pris le nouveau nom d’Union panukrainienne « Liberté », également connu sous le nom de Svoboda. Si le parti a officiellement rompu ses liens avec ce groupe en 2007 en raison de divergences, ceux-ci restent informellement liés. Leurs actions de répression sont soutenues par le ministère des Affaires intérieures, il est sous-colonel dans les forces de police. Par ailleurs ont été élus des commandants des forces armées des bataillons répressifs, par exemple Youri Bereza, commandant du bataillon Dnieprotsky, reconnu coupable de crimes de guerre dans le Donbass.

Si Svoboda a été éliminé sans doute parce que trop voyant au gré des maîtres américains, un nouveau parti politique est arrivé en troisième position. Il est mené par le maire en exercice de Lviv, Andriy Sadovyi. Il a été fondé le 29 décembre 2012 et se réclame d’une idéologie « de la moralité Chrétienne et du bon sens ». Ce qui ne mange pas de pain, mais on retrouve en deuxième position, donc élu, un personnage qu’Amnesty International a désigné et dont nous avons déjà parlé dans ce blog à plusieurs reprises, y compris de son voyage aux États-Unis pour se faire adouber : Semen Semenchenko. « Semenchenko » a établi le Bataillon Donbass parce que « Notre défense a besoin d’Etat et nous avons décidé que si l’armée ne pouvait pas le faire, nous devrions le faire nous-mêmes ». Il a été désigné par le Ministre des Affaires Intérieures Arsen Avakov.

L’élimination des partis fascistes s’accompagne donc de l’élection de vrais néo-nazis qui ont fait leurs preuves dans la répression dans le Donbass et des dirigeants fascistes qui revendiquent l’idéologie nazie. Par ailleurs, les partis dits démocratiques au pouvoir utilisent très ouvertement et très activement les fascistes pour appliquer leur politique [1].

2) La stigmatisation des habitants de l’Est

Notre interlocuteur nous dit que l’idéologie nazie repose sur la définition de sous-hommes face à la race des seigneurs. Les gens de l’est et du sud-est sont décrits dans les médias comme des sous-hommes, on emploie pour les nommer des sobriquets, par exemple colorado. Doryphores à éliminer comme des nuisibles.

Et pour convaincre les gens de leur aspect nuisible, non humain, les crimes commis dans le Donbass par les bataillons fascistes sont attribués aux habitants insurgés. Quand on écoute la télévision ukrainienne ou qu’on lit la presse, pour rétablir l’information, il suffit de mettre à la place des « séparatistes », les forces armées ukrainiennes. Parfois on en arrive à des situations cocasses puisque les « séparatistes » ne cessent de se bombarder eux-mêmes. Ainsi pour les événements du 2 mai à Odessa, la version officielle est qu’il y a eu des bagarres lancées par des « séparatistes russes » contre d’innocents citoyens d’Odessa qui se seraient défendus et les séparatistes se seraient brûlés eux-mêmes avec leurs cocktails Molotov.

Il faut criminaliser les gens du sud et du sud-est, en faire un corps étranger de criminels, alors qu’ils sont chez eux et qu’ils sont victimes souvent de gens venus d’une autre partie de l’Ukraine qui accomplissent contre eux des actes criminels.

3) Le Maïdan : une révolution démocratique ?

On tente de bâtir une représentation de ce qui s’est passé au Maïdan à Kiev et de ses suites qui n’a rien à voir avec la réalité. Comment pourrait-il s’agir d’une révolution démocratique alors que le rôle déterminant a été joué par les éléments d’extrême-droite sous l’influence manifeste de puissances étrangères ?

Comment peut-on parler de révolution démocratique alors que cela s’est traduit par une répression totale de tous les droits en particulier pour les habitants du Sud-est ? « Nous exigions seulement un référendum sur le fédéralisme, nous avons été taxés de "séparatisme" et à ce titre nous subissons la plus terrible des répressions ». Même en ce moment où Porenchoko veut faire croire qu’il lâche du lest, il n’y a aucune réponse à la revendication fédéraliste, pas de mesures concrètes, aucun projet n’a été déposé. A Minsk a été arrachée une concession concernant une mesure limitée dans le temps. Et cette décision a été prise après des mois de combat sanglant et de destruction des bâtiments et des populations civiles. Mais ils ne font pas le geste de reconnaître les élections qui ont lieu dans le Donbass, c’est une manœuvre tactique. Pourtant la preuve est faite que cette affaire ne peut pas être résolue par la guerre.

Nous subissons en matière de lois un double standard. Ainsi à Odessa, nous avons fourni les photos de gens qui ont tué des hommes à terre, ils ont tous été libérés, alors que des gens qui ont été arrêtés le même jour et qui tentaient de se défendre sont encore en prison sans jugement.

Comment peut-on parler de démocratie quand il y a une telle inégalité des individus devant la loi en fonction non seulement de leurs opinions mais encore de leur origine ethnique ?

Comment peut-on parler de démocratie quand la presse est muselée, quand les journaux qui tentent de décrire simplement les faits subissent des répressions. Ici il y avait un journal influent, "2000", un hebdomadaire qui était très modéré, on l’a empêché de paraître durant un mois et demi. Il a été refusé à l’imprimerie. Vesti (les Nouvelles) dans son édition ukrainienne a subi par deux fois des perquisitions au mois d’août, à son siège et à l’imprimerie. Un autre journal qui, lui, soutenait la révolte dans l’Est et qui était issu du parti communiste ukrainien, « Classe ouvrière », a été interdit. Des journalistes ont été chassés en mars de la chaîne Academia d’Odessa, parce qu’à gauche, dès le début des évènements. Récemment un jeune blogueur Eugène Anokhine, 28 ans a été arrêté avec comme seule accusation d’avoir collaboré avec des gens arrêtés.

Il y a au-delà de ces exemples les plus voyants, la chasse aux sorcières. Le cas de cette enseignante dans un lycée qui sur demande de ses élèves parle du Donbass, et sur dénonciation de l’un d’entre eux qui a enregistré ses propos en cachette, est chassée.

A ce moment de l’exposé, d’autres intervenants racontent leur propre expérience d’étudiant ou d’enseignant. Il y a dans l’établissement un étudiant, un vrai malade, qui n’est même pas inscrit régulièrement mais dont tout le monde a peur parce qu’il fait partie de "Pravy sektor". Ainsi le directeur de l’établissement a convoqué l’enseignant pour lui demander d’être prudent. Ces gens sont très dangereux, ils pratiquent la délation, frappent et sont des auxiliaires précieux de ceux qui veulent faire taire les Odessites. L’abstention dans la zone d’Odessa qui a été très importante avec le vote pour l’opposition (le parti communiste a fait environ 8% même s’il s’agit quasiment d’un vote visible de tous dans les urnes transparentes vue la taille des bulletins) marque une résistance silencieuse à ce danger permanent. D’ailleurs Simonenko a déclaré hier 1er novembre à Minsk que selon leur décompte parallèle des voix, les communistes auraient dépassé la barre des 5%.

Un des intervenants insiste sur le fait que tout le monde a peur mais que les désaccords existent, ainsi même dans l’armée il y a des refus. D’abord les appelés sont massivement contre la guerre, la guerre leur apparait injuste, ils refusent le fascisme bien qu’à cause de la propagande la plupart considèrent que la Russie est l’agresseur. Il y a un sentiment anti-guerre instinctif, totalement apolitique, c’est un simple « on ne veut pas de la guerre ! ». Il y a des officiers pourtant patriotes. Et il cite le cas de cet officier qui a été le seul dans la Mer Noire qui a marché avec le drapeau ukrainien et celui de son régiment d’infanterie pour aller discuter et dire son désaccord. Il a aussi déclaré que si "Pravy sektor" attaquait des citoyens innocents, il les défendrait avec son bataillon d’infanterie de marine.

Est-ce qu’ils ont tué l’esprit d’Odessa, ce goût de la plaisanterie, cet air de liberté ? Hier nous sommes allées au marché central. Assises sur de petits bancs devant leur étal d’herbes, deux babouchkas, emmitouflées dans leurs hardes, les mains rouges de froid se sont interpellées, l’une a dit : « Tu te souviens du temps de l’union soviétique ? ». Et l’autre en bonne élève du nouveau régime a répondu moqueuse : « Je ne voudrais par retourner en ce temps là !!! ».

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Danielle et Marianne

[1Auquel il faut ajouter le cas extraordinaire de Pravy sektor, si cette organisation réalise un score plus que médiocre de l’ordre de 2%, son chef Dmitry Iarosch est élu sur une liste indépendante de la région de Dnipropetrovsk, où le gouverneur, l’oligarque israélo-chypriote-ukrainien Igor Kolomoïsky fait à peu près ce qu’il veut. Nous avons avec ce cas tout de même extraordinaire de « judéo-bandériste », l’exemple de la relation nouée entre oligarchie et extrême-droite néo-nazie.

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