L’économie saura-t-elle redevenir économie politique ?

, par  Francis Velain , popularité : 2%

Cela n’a pas toujours été le cas mais aujourd’hui l’échange marchand n’est pas un choix. Le capital y condamne des milliards d’individus sur toute la planète en les privant de toute possibilité de produire par eux-mêmes ce dont ils ont besoin. Si l’économie est impuissante à décrire le monde des échanges marchands, le monde courre donc à la catastrophe.

La régulation est le grand mot du discours économique parmi les orthodoxes, les hétérodoxes, les atterrés etc. Mais jusqu’où réguler sans connaitre les rouages internes d’un système et les limites qu’ont forcément ces éléments internes et leurs relations ? Tout régulateur de vitesse d’une voiture peut décrocher si la pente de la route devient trop raide. Le phénomène apparait plus ou moins tôt en fonction de la puissance du moteur, des rapports de transmission disponibles et bien entendu du niveau du réservoir... On ne sait réguler un système que dans une certaine plage de fonctionnement. La logique de la boite noire qu’on régule sans avoir besoin d’en connaitre le fonctionnement trouve là une limite absolue. Les économistes ne peuvent ignorer cette problématique.

Les économistes connaissent-ils réellement, en tout cas suffisamment les rouages, du monde économique pour pouvoir espérer le réguler ? Jusqu’où prétendent-ils pouvoir le faire ? Dans un monde condamné à l’échange marchand, prennent-ils en compte correctement la question de l’échange et donc de la valeur ? Pensent-ils maitriser assez la valeur pour en réguler les évolutions et les effets ?

Le plus surprenant dans le discours économique actuel est la domination des thèses « subjectives » de la valeur. Certaines se drapent dans les mathématiques. D’autres font recours aux concepts sociologiques. Certains convoquent même les sciences neuronales comme si l’Homo-économicus capitalistus était inscrit dans les gènes d’homo sapiens sapiens. N’y a-t-il plus de partisans de la thèse « valeur travail » et surtout de la thèse « valeur du temps de travail ». Les économistes auraient-ils enfin réfuté Marx pour qui l’économie (politique) est l’analyse de l’économie des rapports sociaux de production et d’échange d’une société...

Exemple : aux fondements du féodalisme et du capitalisme, le serf et le salarié sont tout deux exploités. Mais le serf produit à la fois pour lui et les privilégiés. Le salarié ne produit rien pour lui. Il est condamné à l’échange. Le serf y recourt marginalement. Le serf échange son surplus et améliore son ordinaire. Le salarié en dépensant son salaire ne gagne rien de plus. Il compense le temps de travail qui lui manque pour produire par lui-même ce dont il a besoin.
Selon moi, l’acuité de l’enjeu de la valeur est bien plus grand pour le salarié que pour le serf. Le salarié n’a pas encore gagné sa vie quand il touche son salaire. C’est l’échange et la dépense de son salaire qui le lui assureront !

Ricardo considérait pour cette raison que le salaire devait être fixé en fonction de la valeur des marchandises que le salarié achetait pour subvenir à ses besoins ; donc, non par rapport aux contraintes internes de l’entreprise, mais par rapport aux réalités économiques externes pesant sur le salarié.

Vouloir refonder l’économie politique n’appelle-t-il pas d’élargir les champs d’analyse qui caractérisent l’économie actuelle - le « marginalisme », la formation des prix, les marchés, les dépenses publiques et sociales - à la question des salaires comme enjeu central du fonctionnement du capital et pas seulement en terme de partage des richesses ?

A chaque fois qu’un salarié achète, il sait que son achat est payé par une partie de son temps de travail. Il sait qu’il ne pourra reproduire cet achat qu’en travaillant de nouveau au moins ce temps là.

Le serf lui a un rapport au temps différent : il sait qu’une partie de son temps de travail sert à nourrir les privilégiés, qu’une autre le fait vivre ; il espère que les conditions lui permettront qu’une dernière partie de son temps de travail lui procurera un surplus à échanger.

Que les conditions agricoles se dégradent et que - pour lui ou les privilégiés - il ne produit pas assez d’une denrée et trop d’une autre, alors l’enjeu de l’échange prend plus d’importance : il faut évaluer la valeur des denrées au plus juste. Il évalue certainement le niveau de nécessité de ce qui lui manque mais aussi combien de temps de travail il devrait sacrifier pour obtenir ce qu’il regarde à acquérir. Il évalue de même ce qu’il met en vente. Il sait alors décider s’il accepte l’échange et si l’année suivante, il passera plus de temps à produire telle denrée au détriment d’une autre, soit pour reproduire l’échange, soit pour ne pas avoir à le faire.

Aussi caricatural soit cet exemple, il suffit pour se demander : « Dans toute société plus ou moins marchande, comme à tout moment de son développement, l’échange n’intègre-t-il pas toujours une attention plus ou moins grande au temps de travail nécessaire à la production des objets économiques ? ». Si des accords s’avèrent possibles entre économistes sur ce point, la science économique avancera. Le débat de la valeur travail / valeur temps de travail / valeur subjective en sera ré-ouvert !

« Pourquoi, dans une société bien plus développée que celle de la révolution industrielle, le ressort quasi-exclusif qui règle l’échange, reste, ou ne reste pas, ou n’a jamais été, l’estimation du temps de travail ? Ou à l’opposé, est ou n’est pas une valeur subjective ? »

Ce débat est par exemple nécessaire avec B. Friot qui défend, avec vigueur et panache, la cotisation, les qualifications, mais qui prône un « salaire à vie » à partir du refus de la valeur « temps de travail ». Il est aussi nécessaire avec un pourfendeur des marchés financiers comme André Orlean qui propose de définir la valeur par la monnaie à partir de l’idée que l’économie a trop sous-estimée le rôle de cette dernière. Il est indispensable avec beaucoup d’autres.

Ce débat sur la valeur temps de travail éclairerait aussi le problème de la compétitivité : le salaire fait-il la valeur du produit final. Ricardo affirmait que non...

Pour ma part, je prends autant au sérieux un autre fait social majeur qui ne dépend pas du niveau de développement financier ou technologique. Le salarié ne peut pas travailler pour au final ne pas gagner sa vie.

C’est une condition de survie pour lui et pour le capital. En tant que système social, le capital ne peut se passer d’une classe de salariés vendant leur force de travail pour un temps de travail plus ou moins long. Cette exigence est terrible ! La seule chose qu’elle promet au salariat est : « Ne pas avoir à travailler à ne pas gagner sa vie » [1]. Voilà le point naturel d’équilibre que cette société du capital promet au salariat.

Autant le dire : Je n’attends pas des économistes une meilleure régulation de ce point là ! Car qu’est-ce que gagner sa vie ? : « Il y a bien des choses qui constituent aujourd’hui le bien-être du paysan anglais, et qu’on aurait regardées comme des objets de luxe à des époques reculées de notre histoire » [2].

Je n’attends pas des économistes pas qu’ils définissent des règles d’efficience du niveau de la dette publique, ni qu’ils décident que bien gagner sa vie commence à 2.500 ou 5.000 € ; et qu’être riche à 6.000 ou 600.000 €. J’attends d’eux qu’ils décortiquent ce qui, en principe et en actes, interdit au salariat la jouissance totale et immédiate des richesses produites par lui.

Avant Marx et Ricardo, A. Smith avait déjà jeté la lumière sur cette problématique majeure : « La valeur que les ouvriers ajoutent à la matière se résout alors en deux parties, dont l’une paye leurs salaires, et l’autre les profits que fait l’entrepreneur sur la somme des fonds qui lui ont servi à avancer ces salaires et la matière à travailler ».

Adam Smith était un éminent libéral. Les économistes libéraux d’aujourd’hui auront-ils la même trempe d’éclairer la réalité d’une valeur ajoutée venant du seul travail salarié ? Les économistes sociaux-démocrates oseront-il revenir à Marx qui n’a fait que prendre A. Smith au sérieux ? Les économistes du dépassement du capital redonneront-ils à voir à la valeur « temps de travail » dans la réflexion théorique, le débat et l’action politique et sociale ?

Francis Velain

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