L’Ukraine des tortures abjectes : Vitali, trois jours de coups, gégènes et entonnoirs.

, popularité : 3%

Trois jours de tortures abominables c’est le récit que je viens d’entendre de la bouche de Vitali un habitant de Marioupol qui a été échangé le 15 février 2016 dans un groupe de six prisonniers contre trois Ukrainiens entre les mains des républicains de Donetsk. Voilà déjà plusieurs témoignages de ce genre que je recueille pour la mémoire, un récit effarant et dur qui m’a laissé vide et triste en pensant qu’aucun média français n’a encore relaté l’horreur des prisons politiques ukrainiennes. Plongeon dans l’horreur absolue.

Vitali est né à Marioupol et y a vécu toute sa vie. Une bonne tête, souriant, l’homme me livre son histoire durant une conversation de près de trois heures. Trois heures pour relater trois jours de tortures et plus d’un an d’emprisonnement dans les prisons des bourreaux de Kiev. Il n’était qu’un simple ouvrier d’une usine de Marioupol, marié et divorcé, un fils d’un premier mariage (23 ans), remarié avec un autre enfant, un garçon de sept ans : « je ne m’intéressais absolument pas à la politique, je vivais une vie tranquille de travail, en famille à Marioupol. Je ne me suis pas intéressé au Maïdan, à aucun moment, je ne suis pas descendu dans la rue, même contre le Maïdan, je n’avais pas conscience de ce qui allait arriver. Et puis les nazis d’Azov et des soldats sont arrivés à Marioupol, ils ont commencé à tuer des gens dans la rue, j’ai entendu ces histoires, j’ai compris le drame d’Odessa, celui de ma ville, les arrestations et les crimes. Alors moi aussi je suis descendu dans la rue et j’ai vu des choses qui m’ont convaincu que je devais donner de ma personne ».

JPEG - 31.1 ko

Je me trouve étonné de son récit, jusqu’à présent aucun prisonnier politique n’avait été aussi passif avant le commencement des violences dans le Donbass, ils avaient eu des réactions contre le Maïdan, en privé, par leurs opinions bien avant : « J’ai vu ces hommes, masqués, cagoules, armes automatiques, un jour ils ont tiré devant mes yeux sur les fenêtres d’une polyclinique de Marioupol, ils voulaient disperser la foule, c’était absurde, je n’ai pas vu de morts ce jour-là mais par la suite j’en ai vu, des gens simplement abattus dans la rue par les forces de Kiev. Alors je me suis engagé dans la lutte, la ville était prise mais j’ai pu entrer en relation avec l’Etat-major de la résistance de la RPD qui a pu fonctionner dans Marioupol jusqu’en août 2014. La ville était prise, mais nous avons formé des groupes de renseignements, j’avais trois téléphones, je connaissais bien la ville, je pouvais m’y balader tranquillement, je suis d’ici et j’ai commencé à faire des repérages, à envoyer des coordonnées, à compter les soldats, les engins, les tanks, à signaler des emplacements secrets d’artillerie, des points de contrôles, la composition des forces, leur nombre, leur armement, les casernes, les renforts… ».

Je plonge ainsi avec lui dans la vie d’un résistant, je pourrais me trouver en 1943 à Londres et écouter son récit, les actions sont les mêmes, l’ennemi est le même, seules quelques dizaines d’années ont passé. Je me trouve fier de cet homme, courageux et simple qui me raconte avec désinvolture son combat : « je pouvais passer la frontière aussi, le front, il n’y avait pas encore d’autorisations nécessaires, juste des contrôles avec des soldats, j’ai fait le voyage jusqu’à Donetsk à trois reprises pour porter des informations capitales et puis en août beaucoup de mes camarades ont été tués, d’autres emprisonnés, d’autres en fuite. Mais je n’ai pas été arrêté. Je précise que je n’ai jamais porté une arme, c’était mon devoir d’aider la RPD et les insurgés pour que nous libérions Marioupol des néonazis de Kiev, mais je n’ai pas caché ou porté d’armes. J’ai signalé l’emplacement du quartier-général, que j’ai bien détaillé, celui d’un emplacement secret et souterrain d’un lance-roquettes Grad, les prisons où sont torturés les prisonniers. J’ai aussi signalé deux emplacements où les cadavres des martyrs de la résistance étaient jetés. Il s’agit de deux points d’eau, les cadavres sont passés à la presse (ou pas), les dépouilles jetées lestées dans les profondeurs ».

Cette seule déclaration me fait frémir, nous voilà repartis sur les charniers des répressions politiques de Kiev, nous avons déjà récolté l’information d’un charnier à Marioupol et de fours crématoires ambulants qui opéraient à l’arrière de l’Armée ukrainienne. Mais l’homme poursuit inlassablement son histoire qui vire bientôt sur les tortures et les prisons politiques : « En novembre 2014, il y a eu une première alerte, j’ai repéré des voitures et un de mes contacts de la Résistance a été arrêté, il a eu le temps de me l’annoncer. J’ai alors jeté le téléphone en question et j’ai disparu dans la nature réussissant à passer à Donetsk. Mais j’ai décidé d’y retourner malgré le danger, résidant chez des amis et poursuivant mon travail d’informations. Cela n’a pas duré longtemps, j’ai finalement été arrêté le 28 janvier 2015 par quatre agents probablement du SBU qui étaient masqués et je fus jetés dans une voiture, mais je savais où ils m’emmenaient j’avais repéré la position de cette « caserne » un peu spéciale où la rumeur disait qu’ils torturaient et exécutaient les gens ».

Je fais silence et j’écouterais avec peine le récit de la suite de son histoire : « j’ai été torturé sans relâche pendant trois jours par plusieurs types, j’avais un bandeau scotché sur les yeux et je n’ai pas vu mes bourreaux, ils parlaient un russe pur et je n’ai pas entendu d’autres langages. Ils m’ont cogné par séance de 30-40 minutes puis 30 minutes de repos, m’empêchant de dormir et m’infligeant diverses tortures. Ils me frappaient entre la poitrine et le bas ventre, jamais à la tête, toujours avec leurs poings, les coups pleuvaient, j’étais attaché sur une chaise, c’était dans une cave, l’endroit était une école et un complexe sportif, en fonction des tortures j’étais attaché sur des bancs ou des appareils, les mains devant ou dans le dos. Les tortures sont devenues plus cruelles au fil des heures, ils m’ont attaché les mains devant et ont glissé une barre de fer sous les coudes, j’étais hissé et suspendu par deux gaillards et frappé, un d’eux se cramponnait de tout son poids sur moi pour aggraver les souffrances, c’était la torture la plus douloureuse. Le sang se vidait de mes bras et des mains, ils me redescendaient pour me masser et faire circuler le sang pour recommencer de plus belle ».

« Ils n’ont jamais arrêté, à peine pour fumer, toujours au petit matin. Ils m’ont ensuite infligé la torture de la gégène, sur le ventre et sur les parties génitales et puis comme cela n’était pas suffisant j’ai aussi été couché sur le dos et ils me maintenaient pour me faire avaler avec un entonnoir et une bouteille des litres d’eau, je ne sais pas combien de bouteilles, j’essayais de placer ma langue pour atténuer le flot, j’étais soulevé de temps à autre pour régurgiter et vomir le trop plein. A la fin, un très jeune soldat à la voix fluette que je pourrais reconnaître, me disait de temps à autre « alors vieux on t’a encore bien battu ! ». Finalement, un officier qui se disait être lieutenant-colonel m’a dit qu’ils allaient aller chercher ma femme et mon fils pour les torturer devant moi et j’ai donné les coordonnées les plus importantes, j’en ai dit le minimum, ils paraissaient fatigués aussi et content de leurs résultats ».

Pendant une demi-heure je me trouvais transporté dans les temps obscurs et maudits de l’occupation allemande, des terribles actes de tortures des miliciens, des SS et des Allemands sur le sol de France. Entendre un témoignage dans un documentaire est une chose, en entendre un de vive voix par un torturé au XXIème siècle en Ukraine par un gouvernement que celui de la France soutient activement et de toutes ses possibilités en est une autre. La Honte la colère m’envahit, surtout lorsque l’histoire se poursuite dans la bouche de Vitali, intarissable désormais : « J’ai été jeté avec un sac sur la tête dans le coffre d’une voiture et emmené dans divers endroits pendant plusieurs jours. J’ai été à nouveau interrogé, dans les locaux officiels du SBU et dans d’autres endroits mais sans violence cette fois-ci. J’ai pu me reposer sur un grabas dans une geôle seulement trois ou quatre heures, il y avait un pauvre gars, un Russe dans le même état que moi. Je ne pouvais plus marcher tout seul et je n’avais plus l’usage de mes mains, meurtris, à la fin ils m’avaient aussi retourné les doigts et menacé en simulant de me les couper. Je me souviens aussi que les gars ont fait semblant de me fusiller de nombreuses fois, en armant leurs armes, j’entendais les culasses claquer, sans munitions, des mois plus tard je sursaute encore à des bruits ressemblants. Pour signer mes "aveux", ils m’ont entouré la main de scotch avec un stylo pour que je puisse en soutenant mon bras, apposer ma signature, je ne pouvais plus utiliser mes mains meurtries ».

« J’ai été emmené dans plusieurs prisons différentes où je n’ai jamais été soigné par un infirmier ou médecin, pourtant mon état le réclamait. Vous voyez mes poignées et mes mains un an après !!!! Et j’ai toujours du mal avec mes bras malmenés par les tortures. Au bout de quelques temps, vers la mi-mars, le 12 mars 2015, j’ai subi un simulacre de procès, avec un avocat ukrainien commis d’office, la procédure a été bâclée en quelques minutes tambour battant. Mon avocat a juste plaidé pour que je ne sois pas jugé comme terroriste risquant des années de prison, mais pour association de malfaiteurs. A ma grande surprise on m’a dit que j’étais libre mais à peine j’étais sorti du tribunal qu’ils m’ont entraîné dans une cave où m’attendaient deux sbires masqués. J’ai subi un nouvel interrogatoire, ils voulaient savoir où j’avais caché les armes et d’autres choses que bien sûr je n’avais jamais fait. Le ton est monté, ils m’ont dit que j’étais foutu et que j’allais être emmené à Kharkov. Effectivement le lendemain j’étais conduit dans une prison politique du SBU par deux gaillards dans une voiture. Pendant les trois jours de tortures j’ajoute que je n’avais été "nourri" que deux fois ».

L’homme semble revivre ses tortures et ses souffrances, l’écouter devient dur et je vis moi aussi les instants terribles qu’il raconte. Ce qui suit devient alors scandaleux : « Nous étions 13 dans quelques mètres carrés dans une prison qui se trouve à Kharkov dans le bâtiment du SBU et du Ministère de l’Intérieur. Une série de geôles se trouvent au second étage, c’était là que je me trouvais enfermé pendant une année. Il y avait au moins une centaine de prisonniers, j’ai fait une liste des hommes que j’ai connus et qui ont été ou qui sont encore retenus dans ces prisons de la honte. Les plus anciens nous ont décrit la visite de la Croix rouge et de l’ONU dans cet endroit à la fin de 2014, des prisonniers se trouvaient en fait dans les sous-sols, les cellules avaient vidé et nettoyé de fonds en comble pour faire illusion. Nous n’avons vu nous-mêmes personne. Nous étions mal nourris, avec de mauvaises portions, toujours la même chose deux fois par jour, à savoir un peu de betteraves crues, de la Kacha, un quart de tranche de pain blanc, du pain noir corrompu et moisi que nous jetions systématiquement dans les toilettes après l’avoir réduit en miettes. Nous n’avons jamais eu de fruits ou d’autres choses, pas de télévision, ni de téléphone, interdiction de communiquer avec nos familles qui n’ont jamais su où nous étions ».

« A la fin, au début de 2016, notre situation s’est un peu améliorée, la cuisine a été fermée et nous avons dû cuisiner, quelques-uns d’entre nous se sont improvisé cuisiniers, mais nous mangions plus. Nous avions un évier et de l’eau froide et un WC pour tous, le tout dans un état de saleté inimaginable. Nous ne pouvions sortir pour une promenade « dans un corridor » que deux fois par mois et nous n’avions le droit qu’à une douche par semaine, voilà nos conditions et certains sont là depuis plus d’un an, ils sont enfermés sans contact avec leurs familles. Lorsque j’ai été échangé j’ai été interrogé par un Commissaire de l’ONU puis par une femme, une Suissesse du nom de Charline qui travaille à Donetsk pour la Croix rouge, les interrogatoires ont porté aussi sur notre détention et les tortures, j’ai tout raconté… ».

Je baisse la tête, Charline de la Croix-Rouge, je connais, les prisonniers torturés et libérés au mois de décembre m’ont parlé d’elle… et à ce jour aucune information n’a été communiquée malgré la teneur et les faits insoutenables. Je sursaute à l’évocation du Commissaire de l’ONU, je n’aurais pas la chance d’obtenir son nom, Vitali l’a oublié… Croix-Rouge et désormais ONU sont donc parfaitement au courant et certainement depuis de longue date des tortures, répressions et assassinats politiques de l’Ukraine, en se taisant, ils sont dès lors complices des bourreaux de l’Ukraine. C’est la nausée qui alors me vient, décidément je n’ai jamais été aussi sûr que j’avais choisi le bon camp. Je plains celui des bourreaux, je plains et j’exerce celui du gouvernement français, de Choukhevytch à Porochenko, de Pétain à Hollande, décidément rien n’a changé.

Laurent Brayard pour DONi.Press

Donetsk central press international

Brèves Toutes les brèves

Navigation

Annonces

  • (2002) Lenin (requiem), texte de B. Brecht, musique de H. Eisler

    Un film
    Sur une musique de Hans Eisler, le requiem Lenin, écrit sur commande du PCUS pour le 20ème anniversaire de la mort de Illytch, mais jamais joué en URSS... avec un texte de Bertold Brecht, et des images d’hier et aujourd’hui de ces luttes de classes qui font l’histoire encore et toujours...

  • (2009) Déclaration de Malakoff

    Le 21 mars 2009, 155 militants, de 29 départements réunis à Malakoff signataires du texte alternatif du 34ème congrès « Faire vivre et renforcer le PCF, une exigence de notre temps ». lire la déclaration complète et les signataires

  • (2011) Communistes de cœur, de raison et de combat !

    La déclaration complète

    Les résultats de la consultation des 16, 17 et 18 juin sont maintenant connus. Les enjeux sont importants et il nous faut donc les examiner pour en tirer les enseignements qui nous seront utiles pour l’avenir.

    Un peu plus d’un tiers des adhérents a participé à cette consultation, soit une participation en hausse par rapport aux précédents votes, dans un contexte de baisse des cotisants.
    ... lire la suite

  • (2016) 37eme congrès du PCF

    Texte nr 3, Unir les communistes, le défi renouvelé du PCF et son résumé.

    Signé par 626 communistes de 66 départements, dont 15 départements avec plus de 10 signataires, présenté au 37eme congrès du PCF comme base de discussion. Il a obtenu 3.755 voix à la consultation interne pour le choix de la base commune (sur 24.376 exprimés).