Une « écriture excluante » qui « s’impose par la propagande » 32 linguistes listent les défauts de l’écriture inclusive

, par  auteurs à lire , popularité : 4%

Sur l’écriture inclusive... qui a pour résultat d’exclure ?

 Bernard Gensane

Anne Dister, Marie-Louise Moreau. Inclure sans exclure : les bonnes pratiques de rédaction inclusive. Bruxelles : Fédération Wallonie Bruxelles.

Un petit livre savoureux, exigeant, non dogmatique, sur l’écriture inclusive. Par deux linguistes belges. Depuis Maurice Grevisse, ce sont souvent les Belges qui défendent (et connaissent) le mieux la langue française. L’ouvrage est préfacé par Bernard Cerquiglini, une autorité en matière de linguistique française.

L’objectif de ce livre est clair : dénoncer tout ce qui vise à exclure – le féminin, les femmes en particulier – mais sans tomber dans les horreurs langagières de l’hystérie inclusive de ceux, pardon de celles, qui se sont trouvé-e-s à peu de frais une nouvelle Sierra Maestra.

Les partisan-e-s de l’écriture inclusive à tout crin oublient d’où ils/elles viennent, c’est-à-dire de la bourgeoisie éduquée qui vous parlera de tête chercheuse mais de chercheure en sciences sociales, de professeure mais de shampouineuse, de boxeuse et de patineuse. Quant à procureuse, vous n’y pensez pas. Utilisons "procureure" et nous aurons le beurre et l’argent du beurre, l’apanage et les testos qui vont avec.

Hé oui, la langue française patine et patauge, pour toutes sortes de raisons, lorsque des questions de préséance sont en jeu. La plupart du temps au détriment du sexe féminin. Qui parfois se venge avec des tournures du style « Cette nana, elle est très con ».

La malédiction commence dès le plus jeune âge, à l’école primaire quand les enfants apprennent qu’il y a deux genres grammaticaux en français qui ne rejoignent pas forcément – et c’est la tout le drame – la distinction mâle-femelle. Les estafettes, les sentinelles, sont plutôt des hommes tandis que les laiderons ("shame on me !") sont plutôt des femmes. Quand un Français estime que « les Anglais aiment l’Italie », il inclut des femmes, alors que quand il dit que « les Anglaises aiment l’Italie », il ne parle que de femmes. C’est bien le féminin qui est exclu neuf fois sur dix.

Le français n’est pas la seule langue où l’adjectif s’accorde au masculin lorsqu’il précède ou suit un substantif au masculin et un autre au féminin (« Monsieur et madame Trouchmuque sont des instituteurs passionnants »). L’espagnol et l’italien font de même : « un coche y una bicicleta caros », « una casa e un ponte moderni ».

Pour les Allemands, quand les gouttent tombent, es regnet, le es étant la marque du neutre. En français, il pleut, c’est dingue, il importe, et on joue au quatre-vingt-et-un.

Le drame c’est que le genre est arbitraire. Surtout chez les animaux. Taupe et hirondelle sont des mâles autant que des femelles. Un rat de bibliothèque est plutôt un homme, mais pas forcément. En revanche, un père est un homme (oui, je sais, les trans…). On peut s’en sortir en disant « les profs  » et non « les enseignants », « les scientifiques  » et non « les chercheurs », « la classe patronale  » au lieu de « les patrons ».

Et puis, il y a les expressions toutes faites, produits de l’histoire d’une langue qui s’est un peu fossilisée et où le féminin n’est pas à la fête. Les autrices (je n’écrirai jamais « les auteures » même pour tout l’or du monde) donnent comme exemple : « le panier de la ménagère », « des ouvrages de dame », « les hommes politiques », « les hommes de lettres », « les hommes d’affaires », « en bon père de famille », « les droits de l’homme ». 
 

La réaction emportée des bobos à ces injustices n’est, malheureusement pour eux, franchement pas populaire. Sondage après sondage, en France, en Belgique, en Suisse, leur pratique agressive ne rallie que 10 à 20% de la population. La majorité des gens trouve grotesque qu’on puisse concevoir des mots comme inspecteur-rice-s ou programmeur-euse-s. Et ne parlons pas de proclamation du genre « Ni dieu-eesse, ni maître-esse ». Et puis cette majorité observe que la langue souffre sous les coups de boutoir de ces incluseur-ices. Dans « fermier-e », l’accent grave a disparu. Comme dans « préfet-e  ». Mais cela est de la vieille histoire, n’est-il/elle pas ? Elle souffre aussi lors d’initiative complètement grotesques. Sur un tract électoral, on a pu lire : « George Machin, 15ème candidat-e, Monique Truc, 14ème candidat-e  », alors que Georges ne pouvait être qu’un candidat et Monique une candidate. Les bobos qui ont créé le terme « Amiénoi-s-e » ont oublié en cours de route que le masculin « Amiénois  » possédait un « s » avant même qu’il aient été dans le désire de leurs géniteur-ices.

Il faut poursuivre la politique de féminisation de la langue. Dire « Madame l’Ambassadrice » et non « Madame l’Ambassadeur », « une députée », « la femme policière  ». Il faut bannir « Mademoiselle » comme on a jeté aux oubliettes « damoiseau ».

Et puis, il y a ce conseil des autrices frappé au coin du bon sens : n’écrivez rien qui ne puisse se dire. On attend en effet, désespérément le premier discours d’une orateure qui aurait écrit son texte en écriture inclusive « Cher-es adolescent-e-s amiénoi-s-es… ».

 Bernard Gensane 

Les laissés-pour-compte de l’écriture inclusive : un problème linguistique et social

Cette tribune, rédigée par les linguistes Yana Grinshpun (Sorbonne Nouvelle), Franck Neveu (Sorbonne Université), François Rastier (CNRS), Jean Szlamowicz (Université de Bourgogne) et signée par de nombreux autres linguistes (voir liste à la fin du texte), a été publiée par Marianne.net le 18 septembre sous le titre « Une "écriture excluante" qui "s’impose par la propagande" : 32 linguistes listent les défauts de l’écriture inclusive ». C’est avec plaisir, l’ayant reçue de ses auteurs, que Mezetulle en propose ici la version intégrale et enrichit son dossier sur le sujet.

Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral. Bien que favorables à la féminisation de la langue, plusieurs linguistes estiment l’écriture inclusive profondément problématique.

Présentée par ses promoteurs comme un progrès social, l’écriture inclusive n’a paradoxalement guère été abordée sur le plan scientifique, la linguistique se tenant en retrait des débats médiatiques. Derrière le souci d’une représentation équitable des femmes et des hommes dans le discours, l’inclusivisme désire cependant imposer des pratiques relevant d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. Rappelons une évidence : la langue est à tout le monde.

Les défauts de l’écriture inclusive

Les inclusivistes partent du postulat suivant : la langue aurait été "masculinisée" par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à "l’invisibilisation" de la femme dans la langue. C’est une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle "pure" que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs. Quant à "l’invisibilisation", c’est au mieux une métaphore mais certainement pas un fait objectif ni un concept scientifique.

Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues

Nous relèverons simplement ici quelques défauts constitutifs de l’écriture inclusive et de ses principes.

- La langue n’a pu être ni masculinisée, ni féminisée sur décision d’un groupe de grammairiens, car la langue n’est pas une création de grammairiens — ni de grammairiennes. Ce ne sont pas les recommandations institutionnelles qui créent la langue, mais l’usage des locuteurs. L’exemple, unique et tant cité, de la règle d’accord "le masculin l’emporte sur le féminin" ne prétend posséder aucune pertinence sociale. C’est du reste une formulation fort rare, si ce n’est mythique, puisqu’on ne la trouve dans aucun manuel contemporain, ni même chez Bescherelle en 1835. Les mots féminin et masculin n’ont évidemment pas le même sens appliqués au sexe ou à la grammaire : trouver un quelconque privilège social dans l’accord des adjectifs est une simple vue de l’esprit.

- Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues. En effet, la langue française permet toujours de désigner le sexe des personnes et ce n’est pas uniquement une affaire de lexique, mais aussi de déterminants et de pronoms ("Elle est médecin"). Par ailleurs, un nom de genre grammatical masculin peut désigner un être de sexe biologique féminin ("Ma fille est un vrai génie des maths") et inversement ("C’est Jules, la vraie victime de l’accident"). On peut même dire "un aigle femelle" ou "une grenouille mâle"…

Une écriture excluante

La langue n’est pas une liste de mots dénués de contexte et d’intentions, renvoyant à des essences. Il n’y a aucune langue qui soit fondée sur une correspondance sexuelle stricte. Autrement, le sens des mots serait déterminé par la nature de ce qu’ils désignent, ce qui est faux. Si c’était le cas, toutes les langues du monde auraient le même système lexical pour désigner les humains. Or, la langue n’a pas pour principe de fonctionnement de désigner le sexe des êtres : dire à une enfant "Tu es un vrai tyran" ne réfère pas à son sexe, mais à son comportement, indépendant du genre du mot.

- Les formes masculines du français prolongent à la fois le masculin (librum) et le neutre (templum) du latin et font donc fonction de genre "neutre", c’est-à-dire par défaut, ce qui explique qu’il intervienne dans l’accord par résolution (la fille et le garçon sont partis), comme indéfini (ils ont encore augmenté les impôts), impersonnel (il pleut), ou neutre (c’est beau). Il n’y a là aucune domination symbolique ou socialement interprétable. Quand on commande un lapin aux pruneaux, on ne dit pas un.e lapin.e aux pruneaux

- La langue a ses fonctionnements propres qui ne dépendent pas de revendications identitaires individuelles. La langue ne détermine pas la pensée — sinon tous les francophones auraient les mêmes pensées, croyances et représentations. Si la langue exerçait un pouvoir "sexiste", on se demande comment Simone de Beauvoir a pu être féministe en écrivant en français "patriarcal". L’évidence montre que l’on peut exprimer toutes les pensées et les idéologies les plus antithétiques dans la même langue.

Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords

- En français, l’orthographe est d’une grande complexité, avec ses digraphes (eu, ain, an), ses homophones (eau, au, o), ses lettres muettes, etc. Mais des normes permettent l’apprentissage en combinant phonétique et morphologie. Or, les pratiques inclusives ne tiennent pas compte de la construction des mots : tou.t.e.s travailleu.r.se.s créent des racines qui n’existent pas (tou-, travailleu-). Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords.

- En effet, les réformes orthographiques ont normalement des objectifs d’harmonisation et de simplification. L’écriture inclusive va à l’encontre de cette logique pratique et communicationnelle en opacifiant l’écriture. En réservant la maîtrise de cette écriture à une caste de spécialistes, la complexification de l’orthographe a des effets d’exclusion sociale. Tous ceux qui apprennent différemment, l’écriture inclusive les exclut : qu’ils souffrent de cécité, dysphasie, dyslexie, dyspraxie, dysgraphie, ou d’autres troubles, ils seront d’autant plus fragilisés par une graphie aux normes aléatoires.

- Tous les systèmes d’écriture connus ont pour vocation d’être oralisés. Or, il est impossible de lire l’écriture inclusive : cher.e.s ne se prononce pas. Le décalage graphie/phonie ne repose plus sur des conventions d’écriture, mais sur des règles morales que les programmes de synthèse vocale ne peuvent traiter et qui rendent les textes inaccessibles aux malvoyants.

L’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage

- On constate chez ceux qui la pratiquent des emplois chaotiques qui ne permettent pas de produire une norme cohérente. Outre la prolifération de formes anarchiques ("Chere.s collègu.e.s", "Cher.e.s collègue.s", etc.), l’écriture inclusive est rarement systématique : après de premières lignes "inclusives", la suite est souvent en français commun… Si des universitaires militants ne sont pas capables d’appliquer leurs propres préceptes, qui peut le faire ?

- L’écriture inclusive, à rebours de la logique grammaticale, remet aussi radicalement en question l’usage du pluriel, qui est véritablement inclusif puisqu’il regroupe. Si au lieu de "Les candidats sont convoqués à 9h00" on écrit "Les candidats et les candidates sont convoqué.e.s à 9h00", cela signifie qu’il existe potentiellement une différence de traitement selon le sexe. En introduisant la spécification du sexe, on consacre une dissociation, ce qui est le contraire de l’inclusion. En prétendant annuler l’opposition de genre, on ne fait que la systématiser : l’écriture nouvelle aurait nécessairement un effet renforcé d’opposition des filles et des garçons, créant une exclusion réciproque et aggravant les difficultés d’apprentissage dans les petites classes.

Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral. La circulaire ministérielle de novembre 2017 était pourtant claire et, tout en valorisant fort justement la féminisation quand elle était justifiée, demandait à "ne pas faire usage de l’écriture dite inclusive" : des administrations universitaires et municipales la bafouent dans un coup de force administratif permanent. L’usage est certes roi, mais que signifie un usage militant qui déconstruit les savoirs, complexifie les pratiques, s’affranchit des faits scientifiques, s’impose par la propagande et exclut les locuteurs en difficulté au nom de l’idéologie ?

Tribune rédigée par les linguistes Yana Grinshpun (Sorbonne Nouvelle), Franck Neveu (Sorbonne Université), François Rastier (CNRS), Jean Szlamowicz (Université de Bourgogne).
Signée par les linguistes :

Jacqueline Authier-Revuz (Sorbonne nouvelle) - Mathieu Avanzi (Sorbonne Université) - Samir Bajric (Université de Bourgogne) - Elisabeth Bautier (Paris 8-St Denis) - Sonia Branca-Rosoff (Sorbonne Nouvelle) - Louis-Jean Calvet (Université d’Aix-Marseille) - André Chervel (INRP/Institut Français de l’Éducation) - Christophe Cusimano (Université de Brno) - Henri-José Deulofeu (Université d’Aix-Marseille) - Anne Dister (Université Saint-Louis, Bruxelles) - Pierre Frath (Univesité de Reims) - Jean-Pierre Gabilan (Université de Savoie) - Jean-Michel Géa (Université de Corte Pascal Paoli) - Jean Giot (Université de Namur) - Astrid Guillaume (Sorbonne Université) - Pierre Le Goffic (Sorbonne Nouvelle) - Georges Kleiber (Université de Strasbourg) - Mustapha Krazem (Université de Lorraine) - Danielle Manesse (Sorbonne Nouvelle) - Luisa Mora Millan (Université de Cadix) - Michèle Noailly (Université de Bres - Thierry Pagnier (Paris 8- St Denis) - Xavier-Laurent Salvador (Paris 13-Villetaneuse) - Georges-Elia Sarfati (Université d’Auvergne) - Agnès Steuckardt (Université Paul Valéry, Montpellier) - Georges-Daniel Véronique (Université d’Aix-Marseille) - Chantal Wionet (Université d’Avignon) - Anne Zribi-Hertz (Paris 8- St Denis)

Voir en ligne : Sur le blog de Bernard Gensane

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