Stratégie et planification : le IVe Plénum redéfinit les priorités chinoises

, par  L. B.
, popularité : 34%

Stratégie et planification : le IVe Plénum redéfinit les priorités chinoises

Par Francesco Maringiò•2026-01-02

Entretien réalisé et traduit par Lorenzo Battisti

Le IVe Plénum du XXe Comité central du Parti communiste chinois a marqué une étape cruciale pour l’avenir du pays. À l’approche de la fin du XIVe plan quinquennal, les décisions prises préparent le terrain pour les cinq prochaines années : construire une économie réelle ancrée dans l’industrie moderne, miser sur l’autosuffisance technologique, redistribuer les richesses. Alors que l’Occident reste prisonnier de la financiarisation, la Chine, avec les pays du BRICS+, mise sur un modèle de production qui pourrait redéfinir les équilibres mondiaux. Nous en avons discuté avec Francesco Maringiò.

Quelle est la situation économique de la Chine aujourd’hui ?

L’économie chinoise est en pleine phase de reconfiguration stratégique. D’une part, il existe des faiblesses structurelles internes, d’autre part, un contexte international de plus en plus turbulent, avec des tensions commerciales croissantes. Alors que le XIVe plan quinquennal (2021-2025) touche à sa fin et que les priorités du prochain (2026-2030) sont fixées, une tendance claire vers une plus grande résilience et un modèle de croissance à forte intensité technologique se dessine.

Quels sont les principaux points critiques ?

Malgré des progrès significatifs en matière d’urbanisation, de productivité et de protection sociale, le principal frein à la croissance reste la faiblesse de la demande intérieure. La part de la consommation des ménages dans le PIB reste faible, autour de 40 % en 2024. À cela s’ajoutent les pressions démographiques : depuis 2022, la population est en déclin et le taux de dépendance des personnes âgées augmente. Ces facteurs pèsent sur le marché du travail et sur la viabilité du système de protection sociale. Les inégalités de revenus et la forte dépendance énergétique vis-à-vis des sources fossiles, malgré les progrès réalisés dans la réduction de l’intensité énergétique, ajoutent à la complexité de la situation.

Comment la Chine répond-elle à ces vulnérabilités ?

Face à ces vulnérabilités, la politique économique mise sur une croissance de haute qualité, en mettant l’accent sur l’innovation et la durabilité. Pour atténuer la vulnérabilité extérieure et faire face à la faiblesse de la demande, il est nécessaire de stimuler la consommation intérieure. Des réformes sont nécessaires pour rééquilibrer le marché du travail et soutenir l’augmentation des revenus moyens et faibles. L’objectif est de libérer le potentiel de consommation, en particulier dans les zones rurales touchées par l’urbanisation, afin de créer une base de croissance moins dépendante des marchés étrangers. L’ambition technologique et l’autosuffisance scientifique sont les piliers de la résilience.

L’accent est mis sur les investissements dans des secteurs clés : intelligence artificielle et semi-conducteurs. L’objectif est de renforcer la fabrication de pointe tout au long de la chaîne de valeur — de la recherche à la conception industrielle en passant par la logistique — en améliorant la complexité de la production et la compétitivité mondiale.

Et sur le plan international ?

Sur le plan extérieur, nous assistons à une phase de déglobalisation et de protectionnisme. La Chine diversifie ses partenaires commerciaux et réduit sa dépendance vis-à-vis des États-Unis afin d’accroître sa capacité à résister aux chocs externes. Parallèlement, l’engagement en faveur de la durabilité environnementale est renforcé par des objectifs contraignants : pic des émissions en 2030, neutralité en 2060. Cela implique l’adoption de mesures de contrôle des émissions absolues, le développement de la finance verte et des investissements dans la reconversion écologique.

L’analyse de la situation économique a été au centre des débats du PCC afin d’identifier les stratégies les plus efficaces pour atteindre l’objectif de 2035 : achever la « modernisation socialiste de base ». Dans la perspective du XVe plan quinquennal, le IVe Plénum du XXe Comité central a constitué une étape cruciale.

Le Plénum est toujours un événement suivi avec beaucoup d’attention. Pouvez-vous expliquer de quoi il s’agit et quels ont été les principaux thèmes abordés ?

Un plénum est une session plénière du Comité central du Parti communiste chinois, réunissant l’ensemble de ses membres pour débattre et décider des grandes orientations politiques, économiques et sociales du pays. Ces réunions, organisées plusieurs fois au cours d’un mandat, jouent un rôle central dans la définition des stratégies de long terme, notamment en matière de planification économique et de réformes structurelles.

En Occident, en particulier dans nos médias, il existe une vision complètement déformée de la politique chinoise. Dans la continuité de la propagande de la guerre froide, on considère que la seule forme de démocratie est celle de l’Occident. Les autres pays ont donc deux choix : soit copier notre modèle, soit être classés comme des dictatures. En ce qui concerne la Chine, on nous dit que tout est décidé par Xi Jinping, dans les moindres détails, de manière autoritaire et solitaire. Suivre les travaux du Plénum permet de démystifier ces idées reçues sur le système politique chinois.

Dans quel sens ?

La discussion du Plénum sur la formulation des « Propositions » pour le XVe plan quinquennal est un exemple emblématique de ce que signifie, dans la pratique politique chinoise, la « démocratie populaire dans l’ensemble du processus ». La rédaction du document est le résultat d’un processus long et complexe qui a impliqué plusieurs niveaux institutionnels, des organismes sociaux et l’opinion publique. Deux cycles de consultation, entre janvier et août, ont recueilli plus de 3 millions de suggestions grâce à une campagne nationale en ligne, ainsi que 2 112 commentaires officiels provenant des régions et des départements compétents. Parmi ceux-ci, 452 ont été intégrés dans la version finale, soit un taux d’absorption de 21,4 %. Un processus de cette ampleur et de cette durée, dirigé par le Comité central et discuté collégialement par le Plénum, reflète une gouvernance dans laquelle la participation et la supervision s’étendent à toutes les étapes de la planification stratégique.

Cela représente-t-il un avantage concurrentiel par rapport à l’Occident ?

La durée et l’articulation de cette discussion collective mettent en évidence un avantage concurrentiel structurel par rapport à l’Occident. Ici, la planification économique a été progressivement réduite par l’affirmation de politiques néolibérales qui ont limité la capacité de l’État à intervenir de manière coordonnée et stratégique. L’érosion du rôle des assemblées législatives, autrefois lieux centraux du débat et de la médiation sociale, a laissé la place à des exécutifs de plus en plus autonomes, vidant le processus démocratique de sa fonction de médiation et de confrontation. Ce rétrécissement des espaces participatifs a produit des systèmes moins aptes à orienter le développement économique selon des priorités collectives à long terme.

En Chine, au contraire, la centralité de l’État se traduit par une planification économique guidée par des objectifs stratégiques communs et soutenue par un processus participatif structuré. Cela permet de donner la priorité et d’adopter des politiques à long terme orientées vers l’intérêt général.

Quelles sont les principales décisions prises par le IVe Plénum ?

Les décisions du Plénum ne se limitent pas à confirmer les priorités déjà définies, mais précisent leur hiérarchie et leur contenu stratégique, en intervenant sur les points critiques que nous avons soulignés précédemment. La redéfinition des deux premières tâches — « Construire un système industriel modernisé et renforcer les bases de l’économie réelle » et « Accélérer l’autosuffisance et la force de haut niveau dans le domaine de la science et de la technologie pour guider le développement de nouvelles forces productives de qualité » — montre clairement l’orientation de la direction centrale : construire une économie réelle ancrée dans un système industriel moderne, avec l’autosuffisance technologique comme soutien fondamental.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

L’objectif n’est pas abstrait : l’innovation et la fabrication de pointe sont conçues comme des leviers pour garantir la croissance structurelle et la sécurité économique, en renforçant la résilience à long terme. L’accent mis sur la convergence entre la mécanisation, l’informatisation et l’intelligence artificielle montre clairement que la poussée vers le haut de la frontière technologique reste centrale, mais qu’elle est subordonnée à la construction d’une base productive solide, pilier indispensable de la stratégie nationale.

Y a-t-il également un changement en matière de redistribution ?

Oui, un deuxième élément important concerne précisément la redéfinition des priorités en matière d’ouverture et de redistribution. Lors de la conférence de presse de présentation du Plénum, le ministre du MoFCOM (ministère du Commerce, ndlr) a déclaré : « Nous nous intéressons à la fois au PIB et au RNB (revenu national brut). Nous n’accordons pas seulement de l’importance à l’économie chinoise, mais aussi à l’économie du peuple chinois ».

Le message est clair : l’objectif n’est pas seulement de faire croître l’économie nationale, mais aussi d’accroître la richesse des personnes. Passer du PIB au RNB signifie reconnaître que le développement doit se traduire par des revenus et un bien-être généralisés. La faible dynamique de la consommation intérieure, l’épargne privée élevée et les inégalités exigent une stratégie redistributive capable de transformer les ressources inactives en demande effective. Dans ce contexte, l’expansion mondiale des entreprises et la redistribution de la valeur produite à l’étranger deviennent des outils complémentaires au renforcement du bien-être intérieur. La logique est claire : plus de sécurité sociale, plus de capacité de dépense, plus de croissance intérieure.

Vous avez évoqué une nouveauté dans la théorie économique chinoise. De quoi s’agit-il ?

Un aspect très intéressant de la discussion du Plénum concerne précisément ce point. Dans le passé, l’attention se concentrait principalement sur le « côté de l’offre ». Aujourd’hui, le communiqué met à nouveau l’accent sur le rôle de la demande dans l’orientation de l’offre, et ce dans un contexte d’interaction dynamique et circulaire où l’offre et la demande se nourrissent mutuellement. Contrairement aux modèles de croissance passés, axés sur des investissements massifs et une offre à bas prix, la nouvelle phase vise à stimuler la demande intérieure, en corrigeant les faiblesses structurelles telles que la faiblesse de la consommation des ménages et les fortes inégalités. Les réformes devront donc aligner l’offre et la demande, en développant des secteurs orientés vers les consommateurs. Dans le même temps, l’innovation productive — fabrication avancée, IA et technologies clés — créera une nouvelle demande, ouvrant des marchés et des habitudes de consommation inédits.

Comment interprétez-vous ces décisions dans le contexte mondial plus large ?

L’historien Kenneth Pomeranz a utilisé l’expression « grande divergence » pour décrire le moment où, entre le XVIIIe et le XIXe siècle, l’Occident a pris de l’avance sur le reste du monde grâce à la révolution industrielle et au colonialisme. Aujourd’hui, cette même expression peut être utilisée à l’inverse pour décrire une nouvelle grande divergence : d’un côté, un Occident en proie à ses propres difficultés financières, de l’autre, les pays émergents — en particulier les BRICS+ — qui misent sur l’économie réelle et la production.

À partir des années 1970, l’hégémonie américaine s’est de plus en plus fondée sur la domination du dollar et la financiarisation, déplaçant l’accumulation de richesse de la production de biens réels vers la création et le contrôle d’actifs financiers. Ce modèle a engendré un dilemme structurel : défendre la puissance mondiale du dollar implique des taux élevés et une monnaie forte, mais cela entrave toute réindustrialisation interne. Il en résulte une désindustrialisation interne et un système drainant, dans lequel la richesse extraite au niveau mondial alimente les marchés financiers américains, amplifiant les déséquilibres et les inégalités. Il ne s’agit pas seulement d’un phénomène économique mais, comme le souligne l’économiste Giovanni Arrighi, d’un signe de maturité — et souvent de déclin — d’un système hégémonique.

Et la Chine se positionne à l’opposé ?

Exactement. La trajectoire chinoise est à l’opposé. L’accent mis par le Plénum sur la construction d’une économie réelle ancrée dans un système industriel moderne, soutenue par l’autosuffisance technologique, la redistribution et le bien-être généralisé, représente une alternative structurelle à ce modèle.
La nouvelle divergence n’est pas seulement économique, mais aussi stratégique : elle signale l’émergence d’un axe productiviste capable de redéfinir les équilibres mondiaux, en s’émancipant de la subordination à la finance transnationale et en s’orientant vers un système international plus équilibré et multipolaire.


Francesco Maringiò est Président de l’Association italo-chinoise pour la promotion de la Nouvelle Route de la Soie et collaborateur de CGTN.
Voir sa chaîne Youtube, son compte X et son compte instagram.

Brèves Toutes les brèves

Navigation

Annonces