Mais quelle est donc la contradiction principale ? contribution écrite le 13 avril, proposée et discutée pour publication sur le site

, par  Jean-Claude Delaunay , popularité : 1%

La contribution transmise par Jean-Claude Delaunay nous a été proposé le 13 avril. Nous avons échangé par mail avec lui pour souligner des points qui peuvent faire polémique et rechercher les meilleures conditions pour que ce texte soit utile au débat nécessaire.

La violence du résultat du 1er tour et la colère de nombreux militants devant le piège qui s’est refermé sur nous pour le 2eme tour a conduit à accélérer la publication.

Mon texte Quel avenir pour le parti communiste ? est une tentative d’ouvrir le débat à la hauteur du défi auquel les communistes sont confrontés. Il a été écrit après la lecture de celui-ci, et tient compte d’un constat qui émergeait de discussions précédentes, mais qui était pour la première fois formulé clairement par Jean-Claude Delaunay, le capitalisme n’est visiblement pas sur sa fin...

Il reste que l’appréciation sur les contradictions principales et secondaires, la réalité des luttes de classes et leur traductions politiques nécessitent un effort collectif urgent. C’est pourquoi la contribution de Jean-Claude est utile, et faite pour être critiquée, contredite, confirmée ou enrichie. Il nous interpelle sur des questions très actuelles, la nature du FN, l’enjeu de la sortie de l’UE dans le débat politique...

pam

Pierre-Alain Millet a évoqué, dans un texte récent, l’immense effort politique qu’il faudra selon lui accomplir pour mettre en mouvement les masses populaires de ce pays et les aider à changer leur vie. Comparé à l’un de ses textes de février 2017 portant sur 5 propositions d’un programme communiste pour «  bousculer le rapport de force », cette dernière réflexion me paraît plus réaliste. Centrée sur le seul thème de l’emploi, elle se présente comme un essai concret de réponse à un problème immédiat : les travailleurs, en France, veulent un emploi stable et le revenu qui va avec. Mais manifestement, ils ne croient pas à ce qu’on leur raconte à ce sujet.

PAM avance donc 5 propositions pour satisfaire cette exigence de manière renouvelée. C’est en même temps un texte appelant à l’examen collectif et à l’approfondissement. Je souhaite y contribuer sans phrases excessives. Je vais d’abord développer 3 points. Je reviendrai en conclusion sur les propositions que PAM soumet à la discussion.

L’état actuel du monde et de l’économie française dans cet ensemble ?

Ce premier point vise à rappeler des analyses qui sont aujourd’hui à peu près claires concernant l’état actuel du monde. Quatre idées organisent ce premier point.

1) La première est que notre époque est l’héritière d’une crise globale des structures capitalistes, apparue au cours des années 1970. Le capitalisme monopoliste d’Etat, qui fut la forme typique de fonctionnement du capital des pays développés après la deuxième guerre mondiale, montra alors ses limites. Ces phénomènes ont été abondamment étudiés. Le programme commun de gouvernement de la gauche fut un essai pour faire face à ces limites. Il a échoué pour des raisons qui sont encore en discussion. Cet échec a marqué et marque encore les esprits et les comportements.

2) La deuxième idée est que les grandes entreprises capitalistes et leurs Etats ont alors mis en œuvre « une autre solution », celle de la mondialisation capitaliste. Cette dernière a reposé sur la libéralisation, complète en théorie mais diversifiée dans la pratique, des flux de marchandises, des flux humains, des marchés du travail, des investissements, des secteurs publics, de la vente et de l’achat des entreprises, des inventions, de la finance, de la monnaie, du capital-argent, des taux d’intérêt, et de tout ce qu’il était possible de sortir de l’influence étatique et démocratique.

Avant 1980, les sociétés conduisaient tant bien que mal leur destinée. Elles entretenaient entre elles des relations internationales. Elles fonctionnaient sur la base de législations compensatrices des déséquilibres capitalistes. Après 1980, leurs destinées sont passées sous la conduite des marchés financiers, c’est-à-dire du grand capital financier, qui est devenu à peu près totalement incontrôlé. Pendant 20 ans, ce système a produit des effets certes négatifs pour les travailleurs dans les pays développés mais positifs pour le grand capital, qui s’est déployé dans le monde. Le système socialiste de type soviétique s’est effondré au cours des années 1990. Les dirigeants du monde capitaliste ont cru qu’ils avaient trouvé « LA SOLUTION ». La crise économique de 2007-2008, qui n’est pas résorbée, est venue sonner le rappel de ces illusions.

3) La troisième idée a trait aux conséquences de la mondialisation capitaliste sur le développement économique des pays dits du SUD. Il s’est produit une coïncidence heureuse entre, d’une part, la quête, par le grand capital des pays développés, de nouvelles sources d’exploitation et de nouveaux marchés et le besoin de développement des pays du Tiers-monde, d’autre part. Le capitalisme n’a donc pas terminé son existence avec la crise profonde et durable des années 1970. Il a trouvé, dans la mondialisation capitaliste et dans les pays en développement qui en avaient les moyens, la chance d’un nouveau rebond.

Certes, cela n’a pas mis fin aux crises qui le traversent en permanence. Celles-ci, au contraire, ont été amplifiées suite à la destruction des filets de sécurité qui fonctionnaient antérieurement au plan national, alors même qu’il n’existe pas d’Etat mondial susceptible d’en compenser certains effets.

En outre, le déploiement mondial du capital s’est traduit par l’accroissement des inégalités entre les différents pays du monde. Certains d’entre eux, comme la Chine ou l’Inde, sont entrés dans l’ère de l’industrialisation et de la vie moderne. Les investissements étrangers ont aidé à ce décollage. D’autres, au contraire, ne recevant même plus les miettes publiques que leurs distribuaient autrefois les Etats les plus riches sont entrés dans un état de misère encore plus grande. D’autres, ont été détruits par les pays développés, voulant en contrôler sans faille les ressources naturelles.

Enfin, la mondialisation du capital a engendré des formes visibles de surexploitation du travail dans tous les pays, sous-développés comme développés. Dans les pays sous-développés, les travailleurs acceptent ces formes pour que la raison que, n’ayant absolument rien, ils ont le sentiment de sortir de leur misère. Dans les pays développés, où les travailleurs ont réussi, par leurs luttes et leur épargne, à gagner un petit quelque chose, le sentiment général justifié est celui de la régression.

Le système capitaliste et ses rapports sociaux ont donc profondément évolué au cours des 50 dernières années. Les pays du monde entier ont été et sont bouleversés par cette évolution, qui s’accompagne de fortes migrations de population. Il s’agit, bien souvent, pour elles, de survivre en fuyant la misère.

Et pourtant, le système capitaliste en tant que tel n’a pas fini d’accomplir sa mission historique, qui est de contribuer à la production « des choses matérielles », à l’industrialisation du monde. Les pays de Tiers-monde (80% de la population) avaient essayé « les solutions socialistes » pour se développer. Mais ils ont pris conscience de ce que le moyen le plus rapide de le faire était de recourir au capitalisme, fût-ce sous contrôle. Ce dernier n’est donc pas mort.

4) La quatrième idée a trait aux organisations régionales, formées après 1945 ou au cours de cette période. L’une d’elle, l’Union européenne, nous concerne de très près, évidemment. Le premier traité important relatif à cette union fut signé en 1957, avant, par conséquent, que ne s’affirme le processus de mondialisation capitaliste. Mais ce dernier s’en est emparé et les forces sociales qui le dirigent ont réussi à lui donner la forme qu’elles souhaitaient lui donner :

a) être un chaînon intermédiaire de rationalisation des rapports entre les pays développés européens, généralement de petite taille, et le marché capitaliste mondial,

b) harmoniser et intensifier les règles de l’exploitation capitaliste sur le territoire européen lui-même, ou à ses frontières. Le mécanisme de la monnaie unique placé sous la direction du grand capital allemand, est la forme résumée de ces exigences.

Cela dit, le chaînon intermédiaire, que l’on peut appeler « La Petite Mondialisation », n’a pas fait mieux que la chaîne tout entière, « La Grande Mondialisation ». L’Union européenne est un échec tout comme la Mondialisation capitaliste.

Au terme de cette présentation, je tire, pour ma part, 4 conclusions pour ce qui concerne les préconisations immédiates relatives à l’emploi salarié en France :

1) Le problème majeur actuel que l’on doit aider les salariés de ce pays à résoudre n’est pas tant celui de la sortie et de l’abolition du capitalisme, que celui de sa maîtrise, de son guidage, de son recul, tant au plan national qu’européen et mondial. Dans ce processus, un certain nombre de capitalistes ont leur place. Mais les prolétaires devront assurer un rôle, en tout cas moral, de guidage effectif.

2) Les destructions engendrées par la mondialisation capitaliste ne seront pas réparées en quelques minutes. Ce ne sont pas seulement des destructions de répartition. Ce sont aussi des destructions de production, de rapports sociaux de production. Pour réparer, il faut, il faudra choisir ce qui doit être réparé en priorité.

3) La solution de ces problèmes obligera les forces révolutionnaires, en France, à affronter celles qui orientent et commandent la mondialisation capitaliste. Ces forces révolutionnaires devront trouver des alliés.

4) Elles devront également affronter les forces dirigeantes de l’Union européenne, qui est le complémentaire régional de la mondialisation capitaliste. Or l’Union européenne n’est pas réformable. Delenda est. Mais à l’intérieur de l’Union européenne, la France devra également trouver des alliés.

La contradiction principale sous-jacente à la crise européenne et mondiale actuelle du capital est déterminée par la structure sociale du capitalisme financier mondialisé

S’interroger sur la contradiction principale de la situation que l’on observe vise à mieux cerner les forces sociales et politiques sur lesquelles le mouvement révolutionnaire peut et doit prendre appui ainsi que les forces sociales et les organisations politiques à combattre.

Avec la théorie de Marx, il est clair que la contradiction principale caractéristique de la crise sévissant actuellement en France est celle entre le Capital et le Travail. Ce résultat est bien connu. Comme l’écrit PAM, « seule l’intervention organisée et unie du monde du travail peut faire reculer le capital mondialisé et son cortège d’inégalités et de violences ».

Je crois, cependant, qu’il serait insuffisant d’en rester à ce niveau d’analyse, et que, en raison même de l’existence du processus actuel de la mondialisation capitaliste, totalement nouveau par rapport à ce qu’analysait Marx, il convient de se demander s’il n’y a pas lieu d’enrichir cette conceptualisation de base. Je vais décomposer ma réponse à l’aide de 3 sous-points.

1) Premier sous-point. Dire que la contradiction principale dans le capitalisme est celle du Capital et du Travail est un énoncé banal. C’est aussi un énoncé de base, quelque chose qu’il convient de ne jamais oublier. Pour les marxistes, la contradiction pouvant expliquer toute crise économique dans le contexte du système capitaliste, est celle existant entre les capitalistes et les travailleurs. Il s’agit, pour eux, d’une contradiction profonde, ne pouvant être dépassée que par « la négation » de l’un des sujets de la contradiction. Comme ils disent, elle est antagonique. Dans la mesure où elle se déploie aujourd’hui dans un contexte mondial, certains en déduisent même que l’histoire contemporaine aurait atteint la phase ultime d’existence du capitalisme. J’ai déjà, dans le point précédent, mis en doute cette conclusion et je vais y revenir, tout en expliquant le contenu de cette contradiction.

Pourquoi cette contradiction est-elle « basique » ? Pour les marxistes, l’économie est le fondement de toutes les activités sociales, qui ont nom : production, partage de la production, recommencement de la production. Selon eux, l’interprétation de ce processus, de sa dynamique, en serait donnée par la connaissance des rapports de propriété privée s’exerçant, directement ou indirectement, sur les moyens de production, de commercialisation, de financement, et sur la production. Or la contradiction en question porte sur l’ensemble du produit et sur le partage, qui s’en déduit, entre les profits et le reste. C’est donc la contradiction principale. Les classes sociales qui sont motrices de cette contradiction sont les classes sociales fondamentales.

La contradiction Capital/Travail, c’est à peu près ça. Sans m’expliquer davantage, je rappelle que cette contradiction est, c’est ma conviction, constitutive de la vie quotidienne de tous les salariés, publics et privés, et qu’un certain nombre de petits patrons, qui sont aussi des travailleurs, en subissent eux aussi, et parfois durement, les effets.

Raisonner à partir de cette contradiction, disent les marxistes, revient à s’en référer à l’essentiel. Car il existe d’autres contradictions, certainement plus visibles, plus immédiatement ressenties, mais qui ne sont que les dérivées de la contradiction principale. Ainsi en est-il, par exemple, de la contradiction pouvant exister, dans la crise, entre les travailleurs eux-mêmes, sur le marché du travail, ou même entre les possédants, les entrepreneurs, sur le marché des produits et pour le partage du profit. La crise peut les opposer entre eux de manière visible et brutale.

Toutefois, derrière ces contradictions quasiment palpables et d’origine concurrentielle, se tient, disent encore les marxistes, la contradiction essentielle entre Capital et Travail. Car la contradiction entre travailleurs ne porte que sur les salaires, lesquels sont une fraction du produit total. La contradiction entre les capitalistes ne porte, elle aussi, que sur une fraction du produit total, le profit macroéconomique. Ce sont donc des contradictions de second ordre, alors que la contradiction Capital/Travail porte sur tout le produit. C’est elle qui, simultanément, met en mouvement l’ensemble de la société.

2) Deuxième sous-point. Je crois que tel est le schéma de raisonnement inconsciemment mis en œuvre aujourd’hui, en France, par une partie de l’opinion publique, à l’égard des travailleurs étrangers, plus généralement de l’immigration, et de la perception de leurs rapports avec les travailleurs et la population française. La crise économique serait marquée par deux sortes de contradictions : une contradiction Capital/Travail et deux contradictions Capital/Capital et Travail/Travail. La contradiction Travail/Travail serait, comme la contradiction Capital/Capital, de nature secondaire.

De plus, si on laisse de côté la contradiction Capital/Capital (celle entre les entreprises), cette partie de l’opinion publique estime qu’il serait toujours possible de trouver, voire d’inventer des contradictions économiques et raciales entre les travailleurs pour dédouaner le Capital de ses propres responsabilités, tout en entraînant une partie de la population pauvre et modeste dans des voies sans issues. Tenir pour important la contradiction entre Travail des résidents en France et Travail des étrangers signifierait que l’on prendrait le secondaire pour l’essentiel, tout en risquant de se fourvoyer dans des impasses idéologiquement dangereuses.

Les spectres du fascisme et du nazisme sont présents derrière ces interprétations, plutôt favorables à l’immigration. La vraie contradiction principale serait la contradiction classique, celle opposant le Capital et le Travail. Les trotskistes du NPA, par exemple, qui sont des ayatollahs du marxisme, préconisent l’ouverture complète des frontières aux travailleurs du monde entier, sans doute pour la raison que, indépendamment de leur tendance naturelle à l’irresponsabilité politique la plus totale, cette contradiction ne serait, selon eux, que secondaire.

3) Troisième sous-point. Ce que je crois, cependant, est que cet énoncé, bien que fondamental, est une abstraction. Pour l’instant, je ne fais même pas allusion au fait qu’il relève de l’économisme le plus complet. Comme si les habitants d’un pays ne vivaient que dans « des rapports de production » ! C’est avoir une approche bien étroite du marxisme que de réduire la vie dans un pays à ce genre de vision économique exclusive.

Cela dit, en s’en tenant au seul niveau de l’économie, s’en tenir, sans autre examen, à la seule contradiction « Capital/Travail », c’est comme parler du capitalisme en général. Or il n’y a pas de capitalisme en général. Il existe, il a existé, par exemple, un capitalisme commercial, un capitalisme industriel, un capitalisme financier, et ainsi de suite, et dans chacune de ces déterminations, de nouvelles déterminations aident à préciser les premières.

Si l’on veut sortir des platitudes et surtout éviter l’erreur, il faut préciser de quel capitalisme on cherche à décrire la contradiction fondamentale. Selon moi, l’abstraction que je critique a le défaut majeur de ne pas tenir compte de la situation concrète, de ce qui se passe réellement aujourd’hui. Les marxistes ne peuvent prétendre être scientifiques (ce sont d’ailleurs eux qui le disent et nul n’est forcé de les croire) que s’ils tiennent compte des faits.

Il me semble, précisément, que 7 catégories de faits au moins doivent être intégrées à l’analyse marxiste du capitalisme contemporain pour répondre à la question que j’ai soulevée en tête du présent article. La société contemporaine n’est pas structurée par « le capitalisme » (ce qui est une généralité). Elle est aujourd’hui structurée par « la mondialisation capitaliste financière ».

Je suis personnellement très critique de celles et de ceux pour qui « le capitalisme » a toujours été mondial, et qui, pour cette raison, se croient autorisés à ne pas tenir compte des différences profondes existant entre les diverses étapes de l’histoire. Comme le capitalisme aurait toujours été mondial, du coup, le capitalisme contemporain serait comme les autres, et basta.

Non, cette démarche n’est pas scientifique. Il faut observer les faits. A supposer que le capitalisme ait toujours eu une vocation mondiale, les rapports qui l’ont structuré ont varié d’une époque à l’autre de mondialisation. Cela veut dire que, selon moi, la mondialisation capitaliste contemporaine n’est pas « un petit quelque chose » dont il faudrait saupoudrer le concept de capitalisme