Et le socialisme, camarade... par Léo Figuères

, par  Gilles Figueres , popularité : 21%

Nous proposons à la lecture, un texte inédit de Léo Figuères [1] intitulé « Et le socialisme, camarade ? » dont le thème fut plus largement développé dans son livre « Capitalisme, socialismes(s), communisme ; leçons d’une histoire et regards d’avenir » (2010).

Ce texte est une réponse à ceux qui préconisent au sein du PCF, la « mutation », le « dépassement du capitalisme » pas à pas, ou le passage au « communisme goutte à goutte », qui en appelaient pour se justifier à un Marx éthéré et inoffensif pour rejeter toute forme de transition vers le communisme, approche qui renouait en définitive avec un communisme utopiste et réformiste pré-marxiste.

Pour faciliter la lecture de ce texte nous avons délibérément choisi de ne publier que l’introduction qui expose la problématique et la dernière partie. Pour finir il est proposé quelques ouvrages autour du thème du socialisme.

Avec ce texte toujours d’actualité, Léo Figuères renvoie à la responsabilité des communistes français de proposer un projet de transformation sociale, économique, politique et aussi écologique du système, une société enfin débarrassée de l’exploitation, un socialisme du XXIème siècle... il n’est que temps !

ET LE SOCIALISME, CAMARADE ? par Léo Figuères

Introduction

En ce vingt-et-unième siècle des questions essentielles pour l’avenir du genre humain se trouvent posées.

La société capitaliste est-elle la fin des fins de l’histoire et ne constitue-t-elle pas l’ordre social naturel qui malgré ses imperfections admises, est la seule qui puisse faire aller l’humanité de l’avant en assurant tout à la fois le progrès économique et social et les libertés humaines fondamentales ?

En conséquence subsiste-il seulement une chance de voir aboutir une alternative au capitalisme, un projet de transformation sociale alors même que les expériences qui s’y sont attaquées au siècle précédent, en Russie et dans d’autres pays européens, se sont effondrées dans leur tentative de bâtir une société plus égalitaire, un monde plus juste ?

Est-il simplement raisonnable, après l’effacement des espérances nées des tentatives communistes d’édification d’une nouvelle société comme des efforts réformistes pour y parvenir par une autre voie, de se donner pour objectif d’atteindre par un chemin ou par un autre, une organisation sociale différente de celle dont le capital est maître ?

Autrement dit, ce qu’on nomma durant deux siècles une société socialiste, fondée sur l’appropriation collective des grands moyens de produire et d’échanger, sur la recherche de l’égalité des citoyens devant le travail, les conditions de vie et la culture, en rupture avec la société basée sur l’appât effréné du profit, peut-elle rester un idéal et un but alors que nombre de ceux qui s’en firent les champions dans un passé récent y ont visiblement renoncés et peu importe que certains se soient alors réclamés de la révolution et d’autres de la réforme ?

Des communistes eux mêmes ne refusent-ils pas le terme de socialisme « à jamais déshonoré » à leurs yeux par la faillite des expériences à l’Est, pour nous proposer de sauter par dessus toute étape dans une société communiste qu’ils disent vouloir préparer pas à pas dans le cadre capitaliste.

Qui veut le plus, veut le moins et cette perspective exorbitante risque de dissimuler en fait un renoncement à toute forme de transformation réelle de la société.

Le présent travail vise à rappeler ce qu’ont été et restent les idéaux socialistes, à évoquer ce que furent les effets et les limites des tentatives de les mettre en œuvre durant le XXème siècle, à montrer que malgré les dérives et les échecs ses objectifs sont toujours réalistes et, qu’au fond, puisque on disserte abondamment sur « l’autre monde possible », le socialisme, compris évidemment dans le contexte du nouveau siècle et tirant enseignement des expériences diverses faites en son nom, reste la véritable alternative à l’ordre social capitaliste.

Approfondissement de la notion de socialisme à la française

… L’effort du PCF visant à préciser plus fortement la marche au socialisme par la démocratie poussée jusqu’au bout fut poursuivi et fut au cœur des travaux des différents congrès qu’il tint entre 1982 et 1990. Peu à peu, malgré les aléas de la politique, les traits du socialisme à la française se faisaient plus nets ainsi que les chemins pour y parvenir. La résolution du 26° congrès en 1987 en donna un aperçu détaillé. Les moyens politiques d’en frayer le chemin consistaient dans l’utilisation du suffrage démocratique et de la victoire d’une alliance de partis favorables au changement, contrôlés et stimulés par le mouvement populaire. La pluralité des partis, le refus qu’un parti se confonde avec l’appareil d’État, la pleine liberté de partis d’opposition, la possibilité en conséquence de l’alternance politique, le respect de toutes les libertés d’organisation, d’expression, caractériseraient cette étape comme les suivantes. Le socialisme que proposaient les communistes serait donc démocratique et autogestionnaire dans tous les domaines de la vie de la cité. La nationalisation des grandes entreprises industrielles et du secteur bancaire ainsi que de leurs filiales constituerait le socle à partir duquel progresserait le changement social. Un large secteur privé subsisterait dans l’industrie, le commerce, la petite et moyenne industrie ainsi que dans l’agriculture où la propriété individuelle serait respectée. La coopération sous toutes ses formes ainsi que les mutuelles seraient encouragées. La gestion des entreprises, à commencer par les nationalisées, serait démocratisée par une véritable participation des représentants de leurs salariés à leur direction. Une planification économique incitative et non autoritaire, élaborée avec le concours de toutes les forces vives de la nation, serait mise en place.

La résolution du 27° congrès, en décembre 1990, précisait : « le socialisme à la française sera l’œuvre créatrice de notre peuple. Il ne saurait être question d’enfermer à l’avance dans un schéma achevé ce qui sera construction progressive dans la lutte, mais de définir les orientations fondamentales de la société nouvelle que nous appelons à réaliser, qui constituent les réponses aux plus graves problèmes posés aujourd’hui ». Cette conception d’un socialisme français édifié démocratiquement par l’utilisation y compris d’expériences et de bases déjà existantes, telles les diverses formes de coopération, n’est pas foncièrement éloignée de celle que Tony Andréani propose dans son ouvrage « Le socialisme est (a) venir » (2001 et 2004), ce qui confirme que le travail d’élaboration par les communistes d’une perspective de socialisme pour la France rejoint celui que réalisent de façon indépendante, différents chercheurs. Il serait véritablement bien dommage qu’on lui tourne le dos au lieu de l’approfondir encore.

Revenir à l’objectif du socialisme pour la France

La crise des États socialistes européens qui s’était manifestée au début des années quatre vingt par les événements de Pologne et s’était aggravée à la fin de cette même période par l’effacement de ces États, s’il faut admettre qu’elle obscurcit considérablement la crédibilité d’une transformation socialiste de la société dans nos pays n’interrompit pas l’effort du PCF pour en creuser sa propre vision. L’analyse qu’en fit Georges Marchais dans son ouvrage « Démocratie » et celle, plus complète, qui figura dans la résolution du 27° congrès du PCF, donnaient une première explication des raisons internes et externes qui avaient provoqué la chute du socialisme dans ces pays et ouvert la voie de la restauration du capitalisme. Ces expériences socialistes désignées alors sans guillemets étaient jugées de façon équilibrée tant en ce qui concerne leurs graves déficiences que le bilan de leurs réalisations, des acquis économiques et sociaux de toute nature mis en cause par le retour au capitalisme, avec le concours d’une fraction des anciens dirigeants "communistes".

Pour quelles raisons est-on passé, dans la période qui suivit, d’une appréciation mesurée et équilibrée des expériences socialistes à leur rejet total, les qualifiant même de « carcan » comme si rien ne devait en être retenu ? Ce glissement s’opéra après le terrible coup que fut la disparition de l’URSS et la victoire de ce qu’il faut bien nommer la contre-révolution dans le pays de la Révolution d’Octobre. Au lieu d’y voir l’échec d’une expérience historique datée et déterminée et d’en analyser les raisons si diverses, comme on avait commencé à le faire lors du 27° congrès, on renonça à la notion même de socialisme et à poursuivre l’énorme travail politique et théorique que le PCF avait réalisé pour en définir les traits dans les conditions française.

Lors du 28° congrès en janvier 1994 ce glissement commencé en 1992 aboutit à remplacer l’objectif d’un socialisme pour la France par un vague et indéterminé « dépassement du capitalisme » qui mettait ainsi fin à trois décennies de recherches positives sur ce que pourrait être une alternative au capitalisme pour la France, un socialisme original prenant en compte les caractéristiques et les traditions politiques françaises, mais comportant toujours un changement fondamental du mode de fonctionnement de l’économie et de l’État dont le contrôle devrait passer progressivement et démocratiquement, par voie de suffrage, des mains du grand capital et de ses commis politiques à celles des représentants du monde du travail et de la création. Le congrès tenu à Martigues en 2000 qui prétendait « refonder » le PC et qui liquida en fait un type d’organisation communiste qui avait pourtant fait preuve de son efficience durant tant de décennies, aggrava encore la distanciation prise envers le socialisme et on en arriva à en effacer le terme du vocabulaire communiste malgré l’opposition et les mises en garde formulées par de nombreux militants.

Ceux qui renoncèrent à cette perspective et tournèrent le dos à une alternative socialiste au capitalisme français, tirèrent de fait la conclusion qu’elle était devenue impossible à envisager après l’échec des expériences européennes de transformation socialiste de la société au XX° siècle. Ils s’efforcèrent de faire oublier cette renonciation en avançant l’idée d’une utopique « transformation communiste » du corps social dont ils étaient bien incapables de définir le contenu réel.

Cet effacement du socialisme n’ayant donné qu’un peu plus de recul d’influence et de désespérance, il est nécessaire, comme le demandaient aussi nombre de ceux qui, sans être communistes, sont proches d’eux par leurs positions anticapitalistes, c’est le cas de Tony Andréani et de ses compagnons de réflexion, de reprendre le labeur déjà largement entamé sur un socialisme pour la France, d’approfondir les recherches, de préciser les solutions proposées en tous domaines, de rendre compréhensible et crédible, par delà tous les obstacles politiques et idéologiques qui s’y opposent aujourd’hui, une transformation socialiste en montrant qu’elle peut être la véritable concrétisation de cet autre monde possible et espéré.

Léo Figuères (mai 2005)

En préambule, Léo Figuères rappelait ce qu’écrivait Marx dans sa Critique du programme de Gotha « Entre la société capitaliste et la société communiste se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. À quoi correspond cette période de transition politique où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat ».

Si en 1976 le PCF abandonnait les termes de « dictature du prolétariat », il n’avait pas renoncé pour autant, à l’époque, à cette « période de transition politique » qu’on appelait « socialisme » ou « phase inférieure de la société communiste » pour Marx.

Lectures conseillées

- Les luttes de classes en France, Karl Marx (Ed. Sociales, 1948)
- Anti-Dühring (M. E. Dühring bouleverse la science), Friedrich Engels (Ed. Sociales, 1950) d’où fut tirée la brochure connue sous le nom de Socialisme utopique et Socialisme scientifique (Ed. Sociales, 1959)
- Critique du Programme de Gotha, Karl Marx (Ed. Sociales, 1972)
- L’État et la Révolution, Vladimir I. Lénine (Ed. Sociales-Ed du Progrès, 1972)
- Démocratie, Georges Marchais (Messidor-Ed. Sociales, 1990)
- Le Socialisme est (a) venir, Tony Andréani (éd. Syllepse, tome1:2001, tome2:2004)
- Fuir l’histoire ? (essai sur l’autophobie des communistes), Domenico Losurdo (coéd. Delga-Le Temps des Cerises, 2007)
- Capitalisme, Socialisme(s), Communisme, (leçons d’une histoire et regards d’avenir), Léo Figuères (éd. Le Temps des Cerises, 2010)
- Dix essais sur le socialisme du XXIème siècle, Tony Andréani, (éd. Le Temps des Cerises, 2011)
- L’esprit de la révolution (Aufhebung, Marx, Hegel et l’abolition), Patrick Theuret (éd. Le Temps des Cerises, 2016). Ouvrage qui analyse de façon complète comment des fondements linguistiques peuvent conduire à revisiter Marx et produire la thèse du « dépassement du capitalisme » par crainte d’une abolition de ce système.
- Rompre avec le capitalisme. Construire le socialisme, Jean-Claude Delaunay (éd. Delga, 2020)

Voir en ligne : Sur le site consacré à Léo Figuères

[1Ancien résistant, qui avait auparavant organisé les convois clandestins des Brigades Internationales, puis rencontré en 1950 Mao Zedong et Hô Chi Minh en pleine guerre anti impérialiste et anti coloniale, contraint à la clandestinité pour « démoralisation de l’armée et de la nation », puis à la tête du cortège de la manifestation contre l’OAS à Paris le 8 février 1962, matraqué par les forces de police alors que, ceint de son écharpe d’élu, il informait le commandement des CRS de la dispersion de la manifestation au métro Charonne : la répression fut féroce et fit neuf victimes parmi lesquelles sept communistes, dont un jeune de 15 ans, Daniel Féry.

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