Retraites
BlackRock et les retraites : pourquoi et comment le gestionnaire d’actifs joue un rôle dans la réforme Par Maxime Combes, Rachel Knaebel du site Basta !

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Qu’est-ce que BlackRock ? Pourquoi cette société financière est-elle aussi puissante ? Quels sont ses liens avec les dirigeants politiques ? Et pourquoi s’intéresse-t-elle de si près à l’avenir de notre système de retraite ?

La polémique ne cesse d’enfler : BlackRock joue-t-il un rôle dans les projets de Macron et de son gouvernement sur les retraites ? Le gouvernement s’en défend. Pourtant, le lobbying de BlackRock et les déclarations même de ses dirigeants laissent penser le contraire.

Qu’est-ce que BlackRock ?

BlackRock n’est pas un fonds de pension et ne commercialise pas directement des plans d’épargne-retraites. Basé à New-York, BlackRock est un gestionnaire d’actifs, le plus gros du monde, avec près de 7000 milliards de dollars gérés. Cet argent ne lui appartient pas en propre. Il lui est confié par ses clients. Ces clients sont en général ce qu’on appelle des « investisseurs institutionnels », des entités, privées ou publiques, disposant de grandes masses d’argent, dont des fonds de pension et des gestionnaires d’épargne-retraites.

Ces investisseurs confient à BlackRock la tâche de placer et gérer leurs actifs sur les marchés, en les investissant par exemple dans des sociétés cotées ou des produits financiers. Environ deux-tiers des actifs dont Blackrock a la responsabilité sont liés à des plans d’épargne-retraite. Leur développement en France et en Europe intéresse donc indirectement le gestionnaire, tout comme les autres gestionnaires, tels l’états-unien Vanguard (plus de 5000 milliards de dollars d’actifs). Ces gestionnaires sont aussi français, comme Amundi (1.400 milliards d’euros d’actifs), qui appartient au Crédit Agricole, Axa IM (environ 700 milliards d’euros) ou BNP Paribas Asset (environ 500 milliards d’euros).

D’où vient sa puissance ?

Avant la crise financière de 2008, le poids des gestionnaires d’actifs tels que BlackRock est limité. Ce sont alors les fonds spéculatifs (hedges funds) qui sont courtisés par les gros détenteurs de capitaux. En 2004, BlackRock ne gère que 342 milliards de dollars, soit 20 fois moins qu’aujourd’hui ! En 2006, le fonds reprend une branche de la banque new-yorkaise Merrill Lynch. Puis, après la crise, BlackRock se développe de manière fulgurante. L’entreprise a alors acquis Barclays Global Investors (BGI), filiale de la banque britannique Barclays, et s’est positionnée sur un type de fonds de placements [1] jugés moins risqués que les fonds spéculatifs, qui remportent donc un grands succès après 2008.

L’ensemble des actifs gérés aujourd’hui par BlackRock équivaut à deux fois et demi le PIB de la France. De par ses prises de participation dans de nombreuses sociétés, BlackRock est représenté dans plus de 17.000 conseils d’administration d’entreprises à travers le monde. Il s’agit parfois de multinationales concurrentes sur un même secteur : dans le domaine de la chimie, BlackRock est ainsi présente au capital de Bayer, BASF, DuPont, Monsanto, Arkema ou Air Liquide… D’où une certaine influence sur les stratégies financières adoptées par des secteurs économiques entiers. Les États-Unis représentent 61 % du total de ses investissements, l’Europe 31 % et l’Asie 8 %.

Quel est le poids de BlackRock en France ?

La succursale française est relativement récente. Jusqu’ici, BlackRock était surtout présent sur la place de la City de Londres. Son objectif est aujourd’hui de se déployer massivement en Europe, tout particulièrement en France, en Allemagne et en Italie. BlackRock gère aujourd’hui 27,4 milliards d’euros pour le compte de clients français, qui sont des compagnies d’assurance, des caisses de retraite, des institutions, entreprises ou banques.

BlackRock est aussi devenu l’un des principaux actionnaires du CAC 40. Le gestionnaire de fonds dispose de participations conséquentes dans au moins 18 multinationales françaises du CAC 40 : BNP Paribas, Axa, Renault, Bouygues, Total, Vivendi, Société générale…

BlackRock figure donc mécaniquement parmi les principaux bénéficiaires des très importants dividendes versés par les entreprises du CAC 40 chaque année. Le gestionnaire d’actifs a touché au bas mot 1,65 milliard d’euros de dividendes au titre de l’année 2018 [2]. Le fonds de gestion profite donc largement du cash que les multinationales françaises distribuent au détriment de l’investissement, des salaires et... des cotisations sociales, dont la retraite.

BlackRock exerce-t-il une influence sur les dirigeants européens ?

Selon les données officielles du registre de la transparence de l’Union européenne (disponibles ici sur le site de l’ONG Lobbyfacts.eu), les dépenses de lobbying de BlackRock à Bruxelles représentaient en 2018 entre 1,2 et 1,5 million d’euros. Pendant les cinq dernières années, les représentants de BlackRock ont décroché plus d’une trentaine de rendez-vous avec des commissaires européens ou leurs équipes.

Parfois, ces rendez-vous avec des dirigeants politiques se révèlent particulièrement fructueux. L’ancien ministre britannique (conservateur) des Finances, George Osborne a ainsi rejoint BlackRock en 2017. Au cours de ses deux dernières années au gouvernement, jusqu’en 2016, le ministre était chargé de mener une… réforme des retraites. Il est désormais rémunéré plus de 700.000 euros par an par le gestionnaire d’actifs. Rupert Harrison, son ancien chef de cabinet, a lui aussi été débauché par BlackRock, dès 2015.

Fin 2018, le président du conseil de surveillance de la filiale allemande de BlackRock, Friedrich Merz, avait fait un retour retentissant dans la politique allemande pour tenter de prendre la suite d’Angela Merkel à la tête du parti conservateur. Il n’a pas été élu, mais n’a pas abandonné pour autant son objectif d’occuper une place importante au sein du parti au pouvoir depuis 2005.

Existe-t-il des connivences entre BlackRock et le gouvernement Macron ?

Le PDG de BlackRock, Larry Fink, été reçu à l’Élysée en juin 2017. En octobre, les dirigeants de BlackRock et de 21 autres gros gestionnaires de fonds sont de nouveau reçus dans les salons de l’Élysée, alors que le gouvernement engage un vaste plan de privatisations (Française des jeux, ADP...) [3]. Larry Fink visite encore l’Élysée le 10 juillet 2019 pour une réunion sur la prise en compte du changement climatique dans les politiques d’investissement [4].

Jean-François Cirelli, président de BlackRock France depuis 2015, a de son côté été convié par le Premier ministre Édouard Philippe à siéger au sein du « Comité action publique 2022 » qui vise à réduire les dépenses publiques, avec des « réformes structurelles », des « économies significatives et durables » que l’État devra réaliser, quitte à envisager certains « transferts au secteur privé » ou l’« abandon » de certaines de ses missions [5]. L’homme est en terrain connu : énarque, il a été haut-fonctionnaire à la direction du Trésor à Bercy, a conseillé François Fillon lors de la réforme des retraites de 2013 avant de diriger Gaz de France devenu Engie après sa privatisation. Le même Jean-François Cirelli vient d’être ordonné officier de la légion d’honneur le 1er janvier dernier [6].

Pourquoi BlackRock s’intéresse à la réforme française des retraites ?

En 2013, déjà, au moment de la réforme sur le financement des retraites du gouvernement Ayrault, l’ex-directeur général de BlackRock France l’affirmait clairement : « Les retraites, c’est un thème clé pour BlackRock ». Devant l’Autorité des marchés financiers, en 2017, Jean-François Cirelli se montrait encore plus explicite en indiquant vouloir « renforcer l’idée auprès des autorités publiques qu’il faut investir pour la retraite dans les marchés de capitaux ».

BlackRock a publié, en juin 2019, un plaidoyer [7] qui appelle très clairement le gouvernement français à développer le « troisième pilier » des régimes retraite : la capitalisation, c’est à dire confier à des sociétés financières privées la gestion d’une partie de l’assurance-retraite. Il y est même proposée une quasi-obligation d’épargne retraite dans les entreprises, en plus des régimes de base et des complémentaires. Alors que les gouvernements français successifs sont obsédés par la réduction des dépenses publiques, ces conseils ont été entendus.

Ce document de plaidoyer s’intitule « Loi Pacte : le bon plan Retraite ». La loi Pacte, portée par le ministre Bruno Lemaire et adoptée au printemps dernier, a de quoi réjouir le gestionnaire d’actifs. Elle crée de nouveaux plans d’épargne retraite individuels et collectifs qui offrent une grande flexibilité de gestion.

Le constat de BlackRock est le suivant : du fait d’un « manque de confiance des Français en la pérennité du système de retraite d’après-guerre », les Français épargnent beaucoup, mais placent l’argent dans des livrets d’épargne, des produits d’assurance vie, mais très peu dans des produits d’épargne retraite individuels. L’objectif du gestionnaire est donc de faire basculer une part de cette épargne vers ces produits, regroupés au sein de futurs fonds de pension, ce qui fera autant de clients supplémentaires à séduire pour placer leurs actifs.

Pour encourager cette épargne, la société préconise des crédits d’impôt conséquents. C’est la double peine pour les finances publiques : les montants alimentant les régimes de retraite par répartition se réduisent, ce qui les déséquilibre financièrement ; les ressources fiscales s’amenuisent, du fait des crédits d’impôts, ce qui fragilise encore davantage les finances publiques. Cela revient, en plus, à remplacer un système de protection sociale géré par les partenaires sociaux par un dispositif dépendant des aléas des marchés financiers.

Comment BlakcRock soutient la création d’un produit européen d’épargne-retraite ?

En novembre 2019, un think tank international réunissant des banquiers publics et privés, des économistes et des personnalités, le « Groupe des Trente », publie un rapport sur l’avenir des retraites à l’échelle internationale. Philipp Hildebrand, l’actuel vice-président de BlackRock (et ex-président de la Banque nationale suisse) fait partie du groupe de travail ayant rédigé le rapport. Sans surprise, le rapport préconise d’allonger l’âge de la retraite, d’augmenter l’épargne privée et de réduire les taux de remplacement du revenu par les retraites (la proportion du salaire qui sera ensuite versé en pension). Parviendront-ils à leurs fins ?

À Bruxelles, le lobbying de BlackRock a déjà porté ses fruits. En février 2015, le gestionnaire propose à la Commission européenne « d’examiner la demande, la faisabilité et les principales caractéristiques d’un instrument de retraite personnel transfrontalier comme moyen de donner aux consommateurs les moyens d’épargner plus efficacement pour leurs besoins de retraite ».

Moins de deux ans plus tard, deux commissaires européens, Valdis Dombrovskis et Jyrki Katainen, rendent public un projet de ce type. Puis, en juin 2019, Bruxelles valide la création d’un produit paneuropéen d’épargne-retraite individuelle (Pan-European Personal Pension Product – PEPP). L’objectif est clairement affiché : « Investir davantage dans les marchés de capitaux peut contribuer à relever les défis posés par le vieillissement de la population et par la faiblesse des taux d’intérêt ». Aujourd’hui, seuls 27 % des Européens entre 25 et 59 ans investissent à titre personnel dans un produit d’épargne-retraite. Ce produit, qui sera proposé aux citoyens européens par les fonds de pension existants ou les compagnies d’assurance, vise à les inciter à y placer leurs économies. Plus les régimes de retraite publics seront affaiblis, garantissant une pension de plus en plus basse, plus ils seront réceptifs à ce type de placements.

Selon le collectif de journalistes Investigate Europe, qui a mené une large enquête sur le gestionnaire d’actifs, la création de ce produit d’épargne-retraire européen « était la priorité absolue de l’agenda de lobbying de BlackRock à Bruxelles » [8].

Ces suspicions sont d’autant plus vives que BlackRock a été sélectionné par la Commission européenne comme gestionnaire d’actifs pour un produit d’épargne-retraites développé pour les chercheurs européens qui travaillent souvent dans différents pays, et nommé « Resaver » [9].

BlackRock et les autres gestionnaires d’actifs ont besoin d’étendre les produits de capitalisation, notamment l’épargne-retraites, pour drainer davantage d’épargne vers les marchés financiers. Faire pression sur les pouvoirs publics au moment où un grand nombre d’États industrialisés sont engagés dans des réformes de leur système de retraites, dans le but de faire baisser leurs dépenses publiques, apparaît comme l’un des moyens les plus sûrs pour parvenir à cet objectif.

Maxime Combes, avec Rachel Knaebel
Le 13 janvier 2020
Tiré du site Basta !

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