Le rôle des communistes dans le processus de révolution Bolivarienne Entretien avec Carolus Wimmer, député et responsable international du PC Vénézulien

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Du 4 au 7 août s’est tenu le XIVème congrès du Parti communiste du Venezuela, qui a confirmé son soutien au gouvernement d’Hugo Chavez et à sa candidature pour les élections de 2012, la considérant comme une

« nécessité politique (…) pour donner une suite à son action politique sur la base du renforcement du caractère démocratique, participatif et progressiste du processus enclenché dans la société vénézuélienne à partir de la victoire populaire aux élections présidentielles de 1998 ».

Par ailleurs, le Comité central a élu le nouveau bureau politique, confirmant comme président et secrétaire général du Parti, respectivement les camarades Jeronimo Carrera et Oscar Figuera.


Le président Chavez, lors d’une communication téléphonique en plein Congrès, a déclaré que « l’alliance (avec les communistes) est décisive » et a exhorté les camarades présents à participer à la formation du grand Pôle patriotique qui rassemblera toutes les forces révolutionnaires du pays pour continuer à renforcer la Révolution bolivarienne.

Dans cette interview inédite et exclusive, réalisée en mars dernier à l’Hôtel Alba de Caracas, avec Carolus Wimmer, secrétaire des relations internationales du Parti communiste du Venezuela et député du Parlement latino-américain, Wimmer nous explique en quoi consiste le « Pôle patriotique » et fait le bilan des progrès de la Révolution bolivarienne et des défis qu’il est encore nécessaire de relever pour parler de socialisme au Venezuela.

Le Parti communiste du Venezuela célèbre cette année ses 80 ans de lutte depuis sa fondation en 1931. Quel bilan peut-on faire à l’heure d’aujourd’hui ?

Notre existence aujourd’hui, après 80 ans de lutte (et rappelons-nous que dans le passé le PCV a utilisé tous les types de lutte possibles et qu’il n’en écarte aucun à l’avenir, naturellement en discutant et en les adaptant au contexte historique) a en soi une grande valeur, à tel point que l’on peut dire, en dépit des erreurs, des divisions, des trahisons, des difficultés... que le Parti communiste du Venezuela bénéficie d’un grand prestige dans la société vénézuélienne. Tout cela pour défendre, clairement et avec tous les sacrifices que cela suppose, des intérêts et des aspirations du peuple vénézuélien, des travailleurs et travailleuses de la classe ouvrière, des paysans et des autres couches sociales.

José Vicente Arangel, ancien vice-président, intervenant lors de la cérémonie du 2 mars, à l’occasion du 80ème anniversaire du Parti, a déclaré que le PCV était le parti des prisonniers, des martyrs, des exécutés, des torturés, des disparus – pour qui beaucoup de camarades ne savent encore pas ce qu’ils ont enduré – mais qu’il est aussi un parti composé de vivants et le parti du présent. Cette synthèse de José Vicente est emblématique de ce qu’ont signifié ces 80 ans de lutte et d’engagement toujours aux côtés de la classe ouvrière.

Quelle est la contribution du PCV au processus bolivarien au Venezuela ?

Aujourd’hui nous sommes en première ligne, tout en reconnaissant le moment historique unique que nous vivons ainsi que le leadership du président Commandant Hugo Chavez. Naturellement, nous sommes au gouvernement en tant que force indépendante. Concrètement, nous levons bien haut le drapeau de la Loi organique du travail, la proposition du Parti communiste conçue avec la classe ouvrière

Cette loi, depuis 5 ans, n’a toujours pas été adoptée par l’Assemblée nationale, peut-être en raison de son contenu ou alors parce qu’elle a été proposée par le Parti communiste. La lutte continue. Nous ne devons pas nous mettre sur la voie révolutionnaire allant vers le socialisme sans prendre en compte les nouveaux droits de la classe ouvrière, des travailleurs, sans la Loi organique du travail, et sans la création de Conseils socialistes ouvriers, qui sont un point d’appui fondamental.

Quelle est aujourd’hui, la situation de la classe ouvrière au Venezuela ? Peut-on parler de progrès par rapport au passé et de batailles encore nécessaires pour ce qui est de l’organisation du mouvement ouvrier ?

La classe ouvrière est encore dans une phase de grande désorganisation, qui est naturellement le fruit de la fracture syndicale et politique des années 1980 et 90, car le Venezuela a été en Amérique latine l’avant-garde du néo-libéralisme. De façon auto-critique, nous soulignons que la classe ouvrière en tant que telle n’est pas intégrée aujourd’hui au processus révolutionnaire. Le Parti communiste lutte en ce sens et apporte sa contribution à l’organisation syndicale, où on constate des résultats positifs mais aussi de nombreux obstacles qui rendent le travail unitaire difficile. A côté de ce travail de renforcement du mouvement syndical, nous œuvrons aussi à la création et au renforcement du pouvoir ouvrier. Ce sont deux aspects qui vont dialectiquement ensemble mais qui ne sont pas la même chose : une chose est la lutte syndicale, une autre la lutte politique pour le pouvoir, que nous considérons être une lutte pour le pouvoir ouvrier. Tout cela en parallèle aux Communes et aux Conseils populaires qui constituent le mouvement social. Bien entendu, notre parti s’appuie sur le vieux concept de la classe ouvrière avant-garde d’un processus révolutionnaire allant vers le socialisme. Voilà où réside une bonne partie des difficultés rencontrées, car en ce moment c’est la petite bourgeoisie qui se trouve à l’avant-garde de ce processus. Voilà pourquoi nous travaillons depuis longtemps à l’organisation et au renforcement de la classe ouvrière, notamment sur le plan syndical. Quelque chose qui fonctionne bien, c’est la construction des Conseils socialistes ouvriers. Dans l’Hôtel où nous nous trouvons, l’Hôtel Alba, se trouve un Conseil socialiste ouvriers incluant 575 travailleurs, avec une majorité de femmes qui s’organisent, c’est quelque chose de très intéressant, avec toutes ses contradictions et les difficultés de la question car il n’existe aucune loi à cet égard. De fait, ils font quelque chose d’« illégal » pour renverser la vieille société. Sans le moindre doute, nous devons faire certaines choses que le système bourgeois dominant considère comme « illégales ». Nous ne pouvons pas faire de révolution en suivant toujours les règles du système bourgeois. Comme on dit, on ne peut pas demander l’autorisation pour faire la révolution...

Dans le Plan 2011 du Parti communiste du Venezuela, on trouve des éléments que vous allez porter à l’Assemblée nationale. Quels sont selon vous les progrès nécessaires à faire pour renforcer le processus de Révolution bolivarienne, ou pour aller vers le socialisme ?

Pour l’instant, nous n’avons qu’un seul député et cela, logiquement, pose des limites à notre travail. Avec le secrétaire-général Oscar Figuera, un des seuls, si ce n’est le seul, qui vienne réellement de la classe ouvrière, nous nous concentrons sur le Pouvoir populaire et comme nous l’expliquions auparavant, sur la Loi organique du travail. Nous ne parlons pas encore de Socialisme, nous parlons d’une étape qui est celle du Front anti-impérialiste, d’une phase préparatoire pour atteindre des objectifs plus élevés. Mais déjà à ce stade anti-impérialiste, naturellement en regardant vers le socialisme, nous devons nous attaquer à de vieux défauts, aux vieilles limites et injustices du système bourgeois et cela suppose, avant tout, de changer la législation du travail. Nous avons une législation qui représente les rapports de force des années 1980/90 et avec une classe ouvrière divisée, une organisation détruite et avec des syndicats qui sont de véritables mafias. J’explique toujours que le syndicalisme vénézuélien réformiste, social-démocrate, a été créé, financé et soutenu par l’Europe depuis les années 1950 jusqu’aux années 1980. De là viennent l’essentiel des cadres du vieux syndicalisme qui est en train finalement de s’épuiser. Tous les dirigeants de la CTV (Centrale des travailleurs du Venezuela) ont été formés en Italie et en Allemagne, selon des critères tirés d’une école social-démocrate et d’un système syndical nettement nord-américain. Ici, il n’existe pas de véritables confédérations syndicales, mais chaque entreprise a aujourd’hui son syndicat. Ce sont des mafias syndicales, comme aux États-Unis. En ce moment, des travailleurs sont continuellement assassinés. Une des luttes les plus importantes de l’année écoulée a été celle de Mitsubishi, où tous les dirigeants ont été assassinés après avoir remporté une lutte syndicale. Ce ne sont pas des méthodes européennes, ce sont des méthodes introduites par le système nord-américain qui est dominant ici. Pour le syndicalisme vénézuélien nous avons cette image, d’un système bras dessus bras dessous avec l’Europe et les États-Unis. Nous luttons donc pour une loi, nous mobilisons de façon positive le parti des travailleurs pour un parlement révolutionnaire socialiste. Finalement, nous convenons de cela : nous n’avons pas encore un Code du travail socialiste. Il faut voir la réalité en face, on ne peut pas vivre d’illusions.

L’autre partie du travail, c’est l’organisation du Pouvoir populaire, des travailleurs dans les entreprises. Le Parti communiste estime que c’est la tâche principale. Actuellement tout le Parti, tous ses militants sont engagés dans ce travail, dans le travail avec la classe ouvrière. J’ai suivi et accompagné de mon côté la formation de trois Conseils socialistes ouvriers, dont un ici même à l’Hôtel Alba, un autre à la VTV (Télévision vénézuélienne) et un autre à la Radio nationale du Venezuela. C’est un travail fondamental.

Selon nous, l’avenir de la Révolution bolivarienne en dépend. Si l’on ne réussit pas à mobiliser et à donner le pouvoir aux travailleurs, qui contrôlera la processus de transition au socialisme ?

En quoi consiste la proposition présentée par le PSUV pour la construction d’un Pôle patriotique ?

Après plusieurs réunions du Comité central et avoir porté le document devant la base du parti, nous avons publié notre proposition de « Pôle patriotique ». Nous mettons tout simplement à l’ordre du jour un débat et une discussion où nous ne considérons pas qu’il n’y ait de vérité absolue. Toutefois, le PSUV n’est pas encore arrivé au bout de son débat interne ; en ce moment ils discutent des fameuses 5 lignes stratégiques dont une traite du Pôle patriotique et les quatre autres concernent leurs questions internes. Pour nous, le « Pôle patriotique » est un front anti-impérialiste qui doit intégrer tous les secteurs, qui d’une façon ou d’une autre, sont menacés par l’impérialisme.

Cela s’inscrit dans une perspective électorale ?

Bonne question. Non, nous soulignons bien qu’il ne doit pas s’agir d’une alliance électorale comme nous en avons déjà connu et dont nous ne voulons plus. Elle s’inscrit dans une lutte de classe et dépend de la vision de classe que tu portes sur cette alliance qui en elle-même peut offrir diverses perspectives. La nôtre est stratégique, elle voit loin ; d’autres ont comme perspective de remporter les élections, mais nous pouvons dire avec certitude – au vu des événements des dernières années – qu’il y a une prise de conscience dans tous les secteurs qui veulent vraiment avancer dans le processus bolivarien, qui ne peut être réduit aux élections. Le président Chavez lui-même dit que sur le plan strictement électoral, sans révolution, sans transformations profondes, l’ennemi de classe a naturellement l’avantage, même s’il encaisse des coups. Si nous ne parvenons pas à le battre, il relèvera de nouveau la tête.

Sur la crise économique mondiale qui frappe durement tous les pays du monde, comment le PCV voit la situation et quelles sont les propositions du Parti pour sortir de la crise au niveau national et international ?

Avant tout, nous devons constater, et ce nous le disons clairement, que la crise mondiale a touché le Venezuela. Tout le monde ne le dit pas, mais l’économie du pays a été rudement affectée par la crise. Nous avons une économie basée sur une part importante d’importations. Nous sommes encore un pays qui importe de tout et c’est encore un autre élément que nous devons dépasser. Être dépendants signifie ne pas être libres. Être aussi dépendants implique évidemment de faire certains compromis au niveau international, ce qui n’est pas un mal en soi, mais cela doit s’inscrire dans une perspective de changement. Cela a toujours été le cas dans le secteur industriel, technologique et scientifique, mais on le constate également dans le secteur agraire ; on parle de 70 à 80% d’aliments importés et sur ce point, nous devons apporter un autre éclairage que celui de la droite. Il y a des faits qui doivent être analysés d’un point de vue de classe. Supposons qu’il y ait 80% d’aliments importés, la droite dit que le modèle socialiste est un échec total, nous disons que ce n’est pas le cas, car les gens aujourd’hui vivent et mangent mieux qu’avant. Aujourd’hui, les aliments sont accessibles, avec encore des difficultés, on peut critiquer beaucoup de choses, mais c’est un fait de dire que la famine n’existe plus. C’est une réalité de dire que le gouvernement aujourd’hui s’occupe de ce problème, avant ce n’était pas le cas. Dans les années 1990, il y avait la famine. Mais cette forte dépendance est un problème qui doit être résolu, en particulier dans un moment de crise. Nous devons souligner qu’aujourd’hui nous en avons les capacités.

En Amérique latine, la situation par rapport à la crise en général est différente qu’en Europe ou qu’aux États-Unis, car ici on n’a pas licencié les travailleurs par milliers. Il y a des chômeurs mais ce n’est pas une conséquence directe de la crise. Ici la classe bourgeoise, les multinationales ont perdu une bonne partie de leur pouvoir, il y a un meilleur contrôle exercé sur elles qu’auparavant, et en particulier un contrôle légal et un contrôle également des décisions gouvernementales, il y a certaines choses qui ne peuvent pas se faire.

Nous voyons une solution possible à la crise dans une plus grande intégration latino-américaine et caribéenne afin de ne pas être complètement pris dans l’avalanche de la crise. Un pays tout seul peut chercher des solutions limitées et immédiates, en revanche nous avons besoin de solutions stratégiques, et une d’entre elles est justement l’intégration de l’Amérique latine qui progresse et connaît des succès.

Quelles sont les difficultés de ce processus ?

C’est un processus très difficile, un processus unique. Simon Bolivar a échoué dans ce projet et en 200 ans on n’est parvenu à rien, en particulier en raison de l’ingérence étrangère, européenne d’abord et états-unienne ensuite. On a beaucoup avancé en juste 10 ans, ce qui dans l’histoire n’est rien du tout, et avec des résultats importants, par exemple l’UNASUR a évité deux guerres en Amérique latine, et ce n’est pas rien. En Europe, on ne connaît plus de guerres de nouvelle génération, la dernière a été celle en Yougoslavie. Ici il y eut une tentative d’en monter une entre la Colombie et l’Équateur en 2008, tout était prêt, les États-Unis exerçaient une pression maximale en ce sens. Mais avec une décision rapide prise par Michelle Bachelet, alors présidente chilienne de l’UNASUR, qui a invité les présidents membres de cet organisme à se réunir, on est parvenu à empêcher Alvaro Uribe de lancer une offensive militaire. Nous savons bien que là où se trouvent des guérilleros, ils se sentent le droit de passer à l’offensive, comme cela s’est produit l’an dernier au Venezuela. L’intention, cela a été démontré preuve à l’appui, était d’attaquer des prétendus camps de guérilleros au Venezuela, mais ce plan a été également mis en échec par l’UNASUR.

Puis il y a l’ALBA, qui pour nous signifie un bond qualitatif, où est nécessaire un niveau de conscience supérieur et c’est pourquoi tous les partis n’y participent pas. Mais il s’agit de quelque chose de plus que de simples relations internationales, on parle de solidarité et de coopération, l’argent devient un facteur secondaire, et cela est déjà quelque peu utopique, mais c’est utopie et réalité en même temps. On échange le pétrole contre de la santé ou des céréales, mais non au prix de la bourse de Londres, car il serait impossible, par exemple, pour la République dominicaine d’avoir des échanges avec le Venezuela.

Aujourd’hui, c’est possible car le pétrole de façon très utopique vaut tant de tonnes de céréales et non 120 dollars le baril. Il s’agit de quelque chose de très intéressant et cette année, le 6 juillet, naîtra la Communauté des États américains et caribéens (CELAC) à laquelle participent tous les gouvernements. La décision a été prise l’an passé à Cancun ; y participeront tous les 22 pays d’Amérique latine et centrale, tous sauf les États-Unis et le Canada.

Évidemment, tout cela risque de poser des problèmes, mais le fait que la proposition ait été élaborée et adoptée au Mexique, et non à Caracas et à la Havane, et ensuite exprimée par Calderon, qui nous le savons n’est pas un révolutionnaire, cela nous prouve que ces gouvernements pro-impérialistes ou pro-yankee, comme nous les appelons, ont de grandes contradictions, en particulier dans la société.

Ce qui se passe actuellement dans le Maghreb, en Afrique du nord, c’est le résultat de contradictions explosives dans la société et même des gouvernements de droite, comme celui de Santos en Colombie, se doivent de faire des concessions pour se sauver et sauver le système.

Tu connais l’Amérique latine et tu sais que les contradictions sont tout aussi explosives ici, et tu peux t’imaginer que la CELAC ne va pas connaître une vie tranquille. Cela nous renvoie aux efforts de Simon Bolivar au congrès de Panama. J’insiste toujours sur les déclarations très intéressantes de la ministre des affaires Étrangères mexicaine, de droite, Patricia Espinosa. Ses déclarations sont anti-impérialistes et j’imagine qu’elle sait très bien ce qu’elle dit – ce sont les contradictions même du système – avec ses dénonciations de l’ingérence états-unienne et elle répète plus que Calderon (qui n’ose même pas le dire) que, sans les États-Unis, le problème de la drogue ne serait pas aussi grave et que sans les armes qui viennent des États-Unis, il n’y aurait pas tant de morts qui s’élèvent à ce jour à 35.000.

Nous voyons ainsi que la politique révolutionnaire, c’est pas blanc ou noir, la politique révolutionnaire, c’est analyser dans quelle phase nous nous trouvons, quels alliés nous avons pour la lutte, en sachant que seuls nous ne pouvons vaincre ce monstre qu’est l’impérialisme, non seulement nord-américain mais aussi européen. Il nous faut donc rechercher des alliances, et c’est ici que la politique devient science. Le fameux « rejet de la politique » nécessite l’ouverture d’un débat collectif, celui que propose le Parti communiste. Toutefois, nous n’avons pas le monopole de la raison, de la vérité, la vérité doit se construire collectivement. Un autre point, c’est la direction collective de la révolution, car il ne s’agit pas seulement de constituer un appareil, la question est qui dirige cet appareil. Cet appareil doit être une direction collective et cela n’a pas été le cas pendant les douze dernières années, nous n’avons pas avancé en ce sens, nous n’y sommes pas. Il y a sans nul doute une prise de conscience au niveau populaire, ce qui est un progrès important, et le mérite en revient pour partie à Chavez, mais cette conscience aujourd’hui est si élevée qu’elle n’accepte plus quelque chose qui ne soit pas collectif, et les derniers scrutins électoraux en sont la preuve, avec d’excellents résultats, les gens veulent participer et prendre des décisions collectivement.

Comment analysez-vous la situation qui prend forme en Afrique du nord, avec ces soulèvements populaires ? Peut-on dire que la situation en Libye en revanche est quelque chose de différent ?

Pour nous, en tant que marxistes-léninistes, dogmatiques, dinosaures... en tant que révolutionnaires, il est logique que le monde continue de bouger, que les peuples continuent leur marche en avant, dans la lutte. Ce qui n’est pas toujours clair, c’est le moment et le lieu de la lutte. Toujours, où que ce soit, même en l’absence d’une poussée révolutionnaire, il faut un petit groupe de résistance, afin d’être prêt à passer à l’action avec ce noyau quand l’histoire et les peuples décident de passer de la passivité à l’action. C’est ce qui se produit actuellement en Afrique, les contradictions ont toujours été là, elles ne sont pas apparues cette année. Il y avait un système économique, politique et social, quasi médiéval, un produit – faut-il le rappeler – du colonialisme. Si tu jettes un coup d’œil à la carte et tu regardes cette ligne droite qui sépare Égypte et Libye, tu vois qu’il ne s’agit pas d’une frontière naturelle entre les deux pays. C’est un pur produit du capitalisme, du pillage orchestré par les puissances coloniales au XIXème et XXème siècle, il faut le rappeler au lieu de rejeter la faute sur les peuples ou sur un seul homme.

Ce qui se passe actuellement en Libye est pour nous, Vénézuéliens, très important et dangereux, car il y a de nombreux points communs, c’est mon avis, avec le coup d’État au Honduras. Tout comme cela fut un putsch contre l’ALBA, désormais le coup d’État contre la Libye est un putsch contre l’OPEC. Nous pouvons dire que, en général, l’ennemi est en train de planifier si d’un point de vue stratégique il doit garder Kadhafi ou non. Les États-Unis vont mettre en œuvre leur politique internationale dans cette région qui s’est déjà embrasée. Mais on trouve les mêmes morts et la même absence de démocratie en Mauritanie, où on tue des manifestants chaque jour, ou encore au Maroc (qui occupe en outre illégalement la République sahraouie avec plus d’un million de personnes expulsées), c’est juste que le Maroc et la Mauritanie sont protégés par l’Espagne, voilà pourquoi rien n’est fait. Puis il y a l’Algérie et la Tunisie, protégées par la France et l’Allemagne, où il s’est passé quelque chose mais qui n’est aujourd’hui plus d’actualité. Si nous passons sur la Libye, nous avons l’Égypte, où nous trouvons une situation extrêmement grave, où le gouvernement, le Conseil suprême des forces armées, est une dictature militaire protégée par Mubarak qui n’est ni à la Cour de la Haye ni à la Cour des droits de l’Homme mais se la coule douce dans une station balnéaire. Mubarak, la semaine passée, a menacé de fermer le Canal de Suez si l’ingérence extérieure s’intensifiait. Qu’est-ce alors que ce Conseil ? C’est l’extrême droite égyptienne qui ne veut pas de la démocratie, qui n’est pas disposée à faire ce que le peuple demande au prix de nombreuses victimes. Zéro, silence radio. Regarde le Yémen, où quelques rares nouvelles émergent, voit l’Oman, c’est pareil, et puis au Bahrein, où il y a trois semaines, on a tué tous ceux qui campaient sur une place. De ce protectorat Saoudien, aucune nouvelle, on ne dénonce pas les crimes commis. On ne parle pas non plus de la Jordanie.

Vois donc comment cette grande région est pour les États-Unis, première puissance mondiale, au cœur d’une situation bien difficile à résoudre même pour eux. Toutes leurs guerres ont été lancées contre des pays bien précis : le Vietnam, la Corée, l’Irak, l’Afghanistan, certaines escarmouches en Amérique latine et aujourd’hui cette région qui a des ressources naturelles très importantes. Alors : pourquoi la Libye ? Quelle est notre position ? En premier lieu, tous les peuples ont le droit de décider d’eux-mêmes de leur sort. La Libye est un cas compliqué, il ne s’agit pas d’un État occidental, mais d’un ensemble composé de trois grandes tribus. Kadhafi est parti d’une position révolutionnaire, anti-coloniale, en faisant tomber une monarchie et pour nous cela a été un point positif. Mais du point de vue tribal – que l’on ne doit pas critiquer en soi car il existe dans le monde des différences culturelles qui ne doivent pas nécessairement coïncider avec la démocratie occidentale ou européenne – une tribu en a exclu deux autres. Aujourd’hui, nous avons la rébellion d’une tribu de l’Est, de Benghazi contre Kadhafi, mais cette rébellion est clairement dirigée vers la conquête du pouvoir politique. Pourquoi la Libye ? Car c’est un pays pétrolifère. Car son gouvernement a toujours eu, excepté dans les toutes dernières années, des positions qui ont ennuyé les grandes puissances, il ne s’est pas soumis. En Libye, nous voyons comment l’impérialisme cherche à diviser nos pays, nos peuples, les diviser pour les dominer, quelque chose que nous devons toujours rejeter, comme cette conception hypocrite des droits de l’Homme. On ferme un œil sur un pays et on ouvre les deux sur un autre. Hier, c’était pour dénoncer l’Irak comme étant en possession d’armes chimiques, d’armes de destruction massive... on se souvient de Saddam Hussein... et si elle les avait, qui les lui a vendues ? Ou les États-Unis ou la Grande-Bretagne, ou alors la France, l’Allemagne, un de ces pays les lui aurait vendues. Nous insistons sur l’auto-détermination des peuples, des tribus – car il n’y pas un peuple libyen – qui luttent pour leurs droits, nous sommes opposés à l’ingérence des grandes puissances, car nous savons que là où elles s’ingèrent il n’y aura pas de démocratie ensuite, il n’y aura pas de droits de l’Homme, il n’y aura pas d’auto-détermination des peuples, et la seule chose qui se passera, comme c’est le cas désormais en Égypte, c’est tout simplement qu’ils élimineront le clan Kadhafi pour en mettre un autre à sa place, afin de piller le pays et ses ressources.

Au niveau mondial, on observe un bouillonnement des luttes, reposant surtout sur la revendication de meilleures conditions de travail. Croyez-vous que l’on peut commencer à penser à une force communiste internationale. La proposition du président Chavez de 5ème internationale a-t-elle eu une suite ?

Au Venezuela, on n’en parle plus, tu t’en es rendue compte ? J’étais présent à Avila lorsque le président l’a proposé aux délégués internationaux lors du congrès du PSUV. Nous partagions alors avec lui la préoccupation de l’unité de la gauche. Aujourd’hui, le monde est différent et beaucoup plus complexe qu’il y a quelques années, quelques décennies. Dans le capitalisme naissant, il y avait l’affrontement de deux classes principales, qui pour nous continuent d’être les principales, mais aujourd’hui il existe des couches qui revendiquent des droits syndicaux mais aussi des droits spécifiques à prendre en considération. On ne peut pas toujours penser de façon générale, voilà notre vision de communistes. Par exemple, pour les femmes, toutes les grandes revendications de genre ne portent pas sur des droits strictement relatifs au monde du travail, mais elles doivent aujourd’hui être intégrées. On trouve des secteurs qui n’existaient pas auparavant, les plus faibles, les enfants, les personnes du 3ème âge, les droits spécifiques des techniciens, ingénieurs ou des travailleurs de la culture, et il faut intégrer tout cela. Cela va au-delà des partis politiques spécifiques mais en ce moment il manque encore une force organique qui puisse diriger toute cette diversité. Il faut tout simplement une force, où personne n’ait le monopole de l’identité révolutionnaire ou progressiste, il faut des organisations qui puissent articuler participation et représentation. Je suis très critique de cette théorie de l’organisation horizontale, de celle-ci ressort souvent une personne qui parle plus ou qui se met plus en avant. Nous, nous faisons le pari du collectif. Il y a une théorie de Negri, qui a été reprise par Chavez, qui disait que nous ne sommes pas un parti de cadres. Nous sommes un parti de multitudes ! Voyons tout d’abord : qu’est-ce qu’une multitude ? Pour moi, c’est quelque chose de désorganisé. Il y a des désaccords sur cette question, mais l’important pour nous, au Venezuela, c’est qu’un débat existe même sur ces questions-là.

Le mouvement communiste international n’existe pas actuellement, il y a des efforts importants réalisés en ce sens et pour moi il est positif de réaliser certaines actions ensemble, pour le moment il y a beaucoup de réunions, d’événements et de séminaires, mais on se demande, et après ?

L’impérialisme est toujours à l’œuvre mais nous sommes aujourd’hui un peu moins vulnérables en ce monde, avant on traversait la rue et on risquait sa vie, aujourd’hui on recueille des signatures sur Internet. L’ennemi de classe est toujours là et nous n’avons pas de solution concrète. Ce qui est intéressant, c’est que Chavez emmène le débat sur ces questions que les gens n’osent pas affronter, comme lorsqu’à l’ONU il a parlé de souffre et qu’il a reçu une salve d’applaudissements car tout le monde le pensait mais personne n’osait critiquer publiquement le président des États-Unis. Il s’agit donc d’une tâche collective, ou plus que du mouvement communiste, nous parlons de Front anti-impérialiste, où doivent participer les partis communistes, les ouvriers.

La lutte continue donc, comme dans la conception du Manifeste du parti communiste, nous sommes unis, tous les hommes et les femmes progressistes, qui veulent faire changer les choses en ce monde. C’est pour cela qu’aujourd’hui la solidarité internationale est plus importante que jamais, voilà pourquoi nous sommes également solidaires avec la situation de la Libye, nous ne justifions pas mécaniquement un homme sans voir ce qui se trouve derrière, nous ne croyons pas automatiquement les images de supposés massacres. Désormais, on parle d’une guerre civile. Dans cette guerre civile, seul un camp subit des pertes, et l’autre non ? Il faut plutôt éviter que des civils se positionnent en faveur des intérêts de l’impérialisme et jamais en faveur des intérêts des peuples. Voilà pourquoi est nécessaire ce mouvement progressiste, anti-impérialiste international, comme nous l’appelons : il faut faire le maximum, et ce n’est pas chose facile, car il faut intégrer tous les secteurs, et les respecter peu importe leur importance quantitative. Il faut le faire au beau milieu d’une lutte de classe où l’ennemi a l’avantage médiatique, du pouvoir économique et militaire, l’avantage de nos divisions, qui ne naissent pas par hasard et cependant, pour conclure sur une note positive, nous disons que l’Amérique latine dans la dernière décennie a démontré réellement que la lutte des peuples est chose possible. Nous attendons toujours que ce soit le cas ailleurs, comme aujourd’hui en Afrique et dans les pays arabes où peuvent émerger ces luttes anti-impérialistes.

L’Amérique latine a commencé à tisser des relations étroites avec l’Afrique, il existe l’alliance Afrique-Amérique du sud (ASA) qui en est encore à ses débuts, et qui est peut-être un peu trop bureaucratique, mais cette relation existe déjà. Avant, elles n’existaient que vers le nord, vers les États-Unis et vers l’Europe. Nous voyons cette difficile lutte de classe où se joue non le seul destin d’un pays mais celui de l’humanité comme quelque chose de positif.

La folie qui peut se déchaîner avec les armes de destruction massive qui sont entre les mains des puissances impérialistes mais non entre les nôtres, comme nous le dénonçons toujours, est quelque chose de grave. Comme il est grave que dans les gouvernements des États-Unis, dans l’ancien comme le nouveau, apparaissent de nombreuses sectes, où il ne s’agit pas de simples positions politiques, contre lesquelles tu peux t’opposer mais que tu peux reconnaître. Tu peux définir une position conservatrice, une position social-démocrate, tu ne la partages pas mais tu peux la reconnaître, mais ces sectes qui émergent aux sommets du pouvoir, le fait que derrière un président se trouve un révérend que tu ne connais pas, cela mène à un fanatisme qui peut se constater d’une part en Afghanistan ou en Iran, d’autre part en Israël.

Cela mène aujourd’hui la politique sur un terrain inconnu, car tu n’as pas de point de référence politique mais une sorte de folie, un fanatisme et les fanatiques ont un arsenal nucléaire à leur disposition.

Voilà le grand danger qui nous pousse à nous unir et à gagner. Ce n’est pas une option ou une possibilité, c’est un devoir pour nous.

Voir en ligne : Entretien réalisé par Annalisa Melandri, traduit sur le site solidarité internationale PCF

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    Texte nr 3, Unir les communistes, le défi renouvelé du PCF et son résumé.

    Signé par 626 communistes de 66 départements, dont 15 départements avec plus de 10 signataires, présenté au 37eme congrès du PCF comme base de discussion. Il a obtenu 3.755 voix à la consultation interne pour le choix de la base commune (sur 24.376 exprimés).