« Le capitalisme est condamné à la mort »

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Transmis par Eliecer Jimenez Julio, journaliste colombien, Parti communiste colombien

D’origine hollandaise et membre de la guérilla des FARC, Tanja Nijmeijer négocie aujourd’hui à La Havane des accords de paix avec le gouvernement de Juan Manuel Santos. Interview exclusive d’une militante engagée pour la justice sociale dans son pays d’accueil et qui estime que la crise mondiale est une opportunité pour les peuples de réinventer une société plus juste et équitable.


Habituée à porter fusil et uniforme
vert olive dans les forêts
colombiennes, Tanja Nijmeijer
– également connue sous les pseudonymes
de « Eillen » ou « Alexandra
 » – est combattante internationaliste
hollandaise depuis plus de 11 ans
dans les rangs des Forces armées
révolutionnaires de Colombie -
Armée du peuple (FARC-EP), la guérilla
la plus ancienne du continent
latino-américain. Aujourd’hui membre
de la commission de paix de l’organisation,
la jeune femme née en
1978 négocie, avec ses camarades, des
accords de paix avec le gouvernement
colombien à La Havane. Dans un
entretien exclusif, elle nous a fait part
de ses points de vue sur la situation
colombienne et la crise économique
que traverse le Vieux Continent, livre
un message pour les femmes et
aborde son avenir personnel en cas
d’accord de paix en Colombie.

Tanja Nijmeijer, vous êtes de nationalité hollandaise et vous avez été guérillera de base des FARC et combattante dans la jungle et les montagnes colombiennes avant d’intégrer le groupe de dialogue pour la paix à La Havane. Quelle expérience cela vous laisset-il, alors que les Européens pensent que le conflit est un problème qui ne concerne que les Colombiens ?

TANJA NIJMEIJER : Je pense que n’importe quel citoyen du monde a le droit et le devoir d’exprimer sa solidarité avec la lutte des peuples. Les États-Unis ont toujours montré une grande solidarité de classe, même avec des criminels de guerre comme l’ancien président Alvaro Uribe, sans que cela ne scandalise personne. Il faut rééquilibrer cette balance avec une véritable solidarité morale et éthique, de celle qui ne peut pas s’exprimer avec des dollars ou une technologie de pointe, avec la souffrance des autres.

« On nous fait passer pour des terroristes au cœur de pierre »

Comment les Européens peuvent-ils contribuer à « sauver » ces actuels dialogues de paix qui ont tant d’ennemis ?

Pendant les longues années du « Plan Patriote », qui a commencé en 2003, l’espace médiatique nous a été complètement fermé. On nous a fait la guerre sur tous les fronts, non seulement avec des bombes et de la mitraille, mais aussi à travers des médias. C’était un politique d’endoctrinement massif de la part de l’Etat. Peu à peu, beaucoup de gens – et surtout en zones urbaines – qui n’ont pas beaucoup de contact avec nous, ont fini par croire que les guérilleros que nous sommes, étions de terribles machines de guerre, que nous attaquions et massacrions les civils sans respecter personne, que nous agissions par intérêt personnel et sans idéaux, que nous étions, en somme, une caricature de terroristes au cœur de pierre. Cependant, dans le fond, les ennemis des dialogues de paix sont peu nombreux. La grande majorité des Colombiens sont fatigués du conflit et cherchent la paix, mais avec justice sociale. Les seuls ennemis du dialogue sont ceux qui, d’une manière et d’une autre, tirent un juteux profit de la guerre. Nous devons montrer que ceux qui cherchent la paix sont en beaucoup plus grand nombre. Je crois aussi qu’il est important de réaliser un processus de sensibilisation à l’échelle européenne pour meilleure compréhension du conflit et des causes de la lutte armée en Colombie. Il faut ensuite leur faire comprendre que la paix en Colombie nous concerne tous. « Les fusils sont nos garanties pour sauvegarder nos vies ».

L’Union européenne maintient un statut « d’organisation terroriste » pour les FARC. Comment obtenir que cela change afin de faciliter le chemin de la paix en Colombie ?

Parfois je pense que notre mémoire
historique est volatile. Pendant la
Seconde Guerre mondiale, les nazis
définissaient comme « terroristes » ceux
qui avaient le courage de se rebeller
contre eux. C’est de là que vient réellement
d’ailleurs l’usage moderne du
terme « terroriste ». Les personnes qui,
à comme nous, luttent contre la politique
économique dominante, ont toujours
été stigmatisées. Auparavant, on
nous traitait de communistes, de
rouges, de bandits, de racailles, les
qualificatifs ne manquant pas. Dans la
majorité des cas, l’Histoire s’est toujours
chargée de révéler les véritables
intentions derrière ces campagnes. Le
seul fait que le gouvernement colombien
vienne s’asseoir à la table de dialogue
à La Havane ne démontre-t-il
pas notre statut d’organisation politique ?

Un dialogue d’une telle nature
n’est possible qu’avec une organisation
politique qui a des idées et des plans ou
une organisation unifiée qui lutte pour
un objectif politique commun.

La liste noire des organisations terroristes
répond finalement beaucoup
plus aux intérêts économiques et géopolitiques
des Etats et des multinationales
(qui sont celles qui détiennent le
pouvoir effectif) qu’à une préoccupation
humanitaire de maintenir la paix
dans le monde. C’est donc au peuple
organisé et conscient de la juste cause
qui nous motive d’exercer les pressions
et actions nécessaires pour que ses dirigeants
lui obéissent enfin.

Les Européens pensent en général que la lutte armée fait partie du passé. Cela leur paraît d’autant plus étrange que vous soyez Européenne. Quel message voulez-vous donner aux personnes qui pensent ainsi ?

Depuis le contexte européen, il est très difficile de comprendre le conflit en Colombie et la nécessité de la lutte armée. Il faut savoir que la classe politique, la classe dirigeante, n’a pas le même caractère dans tous les pays. En
Colombie, le régime a été exceptionnellement sanglant et cruel depuis sa création. L’époque de la guerre civile de La Violence entre 1948 à 1960 a donné naissance à des groupes d’autodéfense paysans et a induit des constantes de répression et d’exécution de dirigeants politiques démocrates ou de la gauche ou comme cela a été cas avec le génocide politique de plus de 5.000 membres de l’Union Patriotique dans les années 80. Les FARC sont une organisation politique qui est née de ces groupes d’autodéfense paysans qui n’avaient pas eu d’autre option que de prendre les armes pour préserver leur vie et la dignité. Le premier point de notre plateforme de lutte est d’ailleurs justement de trouver une solution politique au grave conflit que vit le pays.

Les fusils sont nos garanties pour sauvegarder nos vies. Mais dès le moment où nous aurons la confirmation qu’il existe de réelles assurances pour notre participation politique, économique et sociale, ceux-ci perdront leur fonction. Ma participation à la lutte ? Pour moi, il est étonnant que l’implication massive des Etats-Unis dans cette guerre ne suscite que peu de jugements de la part des médias, alors qu’ils sont si préoccupés par le fait que quelques internationalistes prennent parti pour les personnes de la base dans n’importe quel coin du monde contre l’agression des forces dominantes. Je ne suis pas la seule à m’impliquer dans les FARC ou dans le monde. Pour moi, c’est un devoir moral. Ce qui n’est anormal, c’est de rester assise sans rien faire.

« Dans la politique, comme dans le combat, il y a des embuscades »

Quel est réellement votre travail dans la commission de paix des FARC à la Havane ?

Il est étrange que l’on pose rarement cette question à un autre membre de la délégation de paix. Nous sommes une équipe trop petite pour réaliser toutes les tâches qui incombent à une mission comme la nôtre. Par conséquent, nous devons tous faire un peu de tout. Les fonctions sont très variées : participer aux discussions de la table de négociations, accomplir différentes tâches d’ordre technique. Tous, nous apportons des idées pour trouver un chemin de la paix avec justice sociale.

Dans le cas où vous devriez retourner au combat dans les montagnes colombiennes, cette expérience changera-t-elle votre forme d’agir ? Et si tel est le cas, quel serait ce changement ?


Pour moi, aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n’y a pas tant de différence entre le combat physique dans la jungle et le processus de dialogues de La Havane. En tant que guérilleros, nous recevons une formation politicomilitaire.

Dans notre vie quotidienne, il existe toujours ces deux facettes. Il y a une chanson des FARC qui dit : « Avec fusil ou sans fusil/ comme ils veulent, nous nous battons/ Nous avons les capacités/ pour dialoguer ou combattre ». Dans le débat politique comme dans le combat, il y a des embuscades, il y a des francs-tireurs. Parfois une grenade tombe tout près de toi et tu dois réagir rapidement pour ne pas être blessée.

« La seule solution est un système basé sur l’égalité et la solidarité »

Quelle vision avez-vous de la crise sociale, économique et politique que vit l’Europe ?

La crise était inévitable. C’est l’évolution d’un système qui se trouve déjà sur l’échafaud, condamné à une mort certaine. Nous devrions tous prendre
conscience de cela avant qu’il ne soit trop tard. Cette crise est finalement une opportunité pour le peuple de réinventer une société plus juste et équitable. Je sais que les plus pauvres, en Europe, sont ceux qui payent les pots cassés, mais ils sont la majorité.

S’ils peuvent comprendre qu’ils ne sont pas différents des peuples du si mal nommé Tiers-monde sur le dos desquels ils vivent depuis trop longtemps, ils pourront changer le système.

Quelle est la sortie de cette crise ? Quel message envoyez-vous à toutes les
organisations et les peuples en général qui luttent pour améliorer le système de vie en Europe ?


Qu’ils ne se laissent jamais absorber
ou aliéner par le système. Ils font partie
de ce grand groupe qui s’appelle
citoyens du monde et nous devons lutter
tous ensemble. La crise ne peut ni
ne doit se résoudre par des politiques
expansionnistes pour améliorer, de
forme passagère, le niveau de vie de la
population d’un seul pays ou un continent
aux dépens du pillage et de la
soumission des autres. La seule solution
durable est d’instaurer un autre
système, basé sur la solidarité et l’égalité
de conditions pour tous les peuples.

Si ces négociations arrivaient à bon terme, que feriez-vous ? Allez-vous rester en Colombie pour avoir une vie politique légale ou reviendrez-vous en Europe pour faire de la politique là-bas ou irez-vous vivre tranquillement dans votre pays, en oubliant toute votre histoire en Colombie ?

Réellement, ce retour ne me correspondrait pas. Si nous signons un accord de paix et obtenons des garanties réelles pour mettre en pratique une action politique, je considère que le véritable travail commencera pour nous, comme mouvement politique. Et je serai là, disponible pour n’importe quelle tâche dont aura besoin la Colombie. Mon engagement est avec le peuple colombien et il est inconditionnel et pour un temps indéfini.

« En avant les femmes ! »

Quel message donnez-vous aux femmes européennes qui luttent sur ce continent ?

En avant ! Cela en vaut la peine. Vous
n’êtes pas seules, nous vous appuyons
et nous admirons vos efforts et votre
courage. Les femmes ont beaucoup à
apporter et tout à gagner à tous les
niveaux de la lutte des peuples. Cela
m’enchante toujours quand je vois
tant de femmes combatives, résolues,
qui osent rompre les schémas dans le
monde entier. Mais la lutte n’est pas
contre les hommes, avec eux, mais en
égalité de condition. J’ai toujours voulu
être à la hauteur de ces femmes courageuses,
qui suscitent ma grande admiration
et me donnent la force de continuer
la lutte comme, par exemple,
Policarpa Salavarrieta (héroïne de la
résistance colombienne face à la reconquête
espagnole de la Nouvelle-Grenade), Manuelita Sáenz (patriote et révolutionnaire équatorienne, compagne de Simon Bolivar), Maria Cano (première femme chef politique en Colombie), Olga Benario (militante communiste allemande d’origine juive), les nombreuses résistantes de la Seconde Guerre mondiale, les internationalistes de la Guerre civile espagnole, toutes les guérilleras des FARC, et tant d’autres…

Quelque chose que voulez-vous dire en plus au peuple colombien et au monde en général ?

Avec la crise globale qui s’étend à toute l’humanité, nous sommes devant une menace imminente et grave. Le capitalisme est en déclin. Une bête blessée à mort est très dangereuse et le seul moyen de se sauver, c’est de lui faire face tous ensemble pour lui donner le coup de grâce. Il y a presque deux siècles Simon Bolivar disait : « Unis, nous serons invincibles et nous mériterons
le respect ; divisés et isolés nous périrons ». Ce qu’il avait alors compris devient aujourd’hui une urgente nécessité.

Propos recueillis par Julio Eliécer Jiménez

Voir en ligne : Paru dans le n° 12-13 du 22 mars 2013 du journal de gauche hebdo (suisse)

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