Retraites
La gloire de nos camarades danseuses Par Martin Mendiharat du site Le Vent se Lève

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Depuis plusieurs semaines fleurissent sur les réseaux sociaux les images de danseuses vêtues de tutus d’un blanc immaculé, interprétant des tableaux du Lac des Cygnes devant l’Opéra Garnier à Paris, face à une foule les acclamant chaleureusement. Ces images relayées massivement en France et ailleurs émeuvent et sont emplies d’une grâce et d’une dignité toutes particulières. Pour cause, il s’agit des danseuses et de l’orchestre de l’Opéra de Paris en grève, jouant devant leur lieu de travail recouvert de banderoles de mobilisation la veille de Noël, alors que la grève interprofessionnelle contre la réforme des retraites bat son plein et s’apprête à égaler la durée des grèves de 1995, dépassée depuis. Au delà de la beauté de cet instant, cette performance brille d’une pertinence multiple en ces temps cristallisant l’opposition au néolibéralisme et la lutte pour une société solidaire.

Le 5 décembre, premier jour de mobilisation contre le projet de réforme des retraites, si l’on se félicitait du nombre historique de grévistes chez les cheminots ou dans le corps professoral, un autre cortège n’avait pas démérité par son taux de personnel mobilisé. Celui de l’Opéra de Paris, avec 120 danseuses et danseurs sur les 154 (tous postes confondus, des quadrilles aux étoiles) que compte l’institution, aux côtés des choristes, de musiciens de l’orchestre et de personnels administratifs. Le mouvement persiste sans discontinuer depuis le premier jour, annulant de fait les représentations des opéras Garnier et Bastille pour ce mois de décembre. Si la mobilisation des danseuses et des danseurs semble historique, elle est à l’image du fait que ces derniers feraient partie des plus durement touchés par le projet de suppression des régimes spéciaux du système de retraite "universel" du gouvernement. Dans le système actuel, ils cotisent comme tous les employés de l’institution à la Caisse de retraite des personnels de l’Opéra de Paris, qui leur prévoit un départ à la retraite à partir de 40 ans et contraint à 42 ans maximum. Et pour cause : la formation pour intégrer la prestigieuse troupe commence à 8 ans, pour ensuite être engagé entre 16 et 20 et avoir un rythme de travail quotidien pouvant aller régulièrement de 9h à 23h30, comme le spécifie Alexandre Carniato, danseur élu à la caisse des retraites. Cette pratique intensive pour atteindre un tel niveau d’excellence entraîne irrémédiablement d’importantes séquelles corporelles, bien avant l’âge de la retraite. « Avec cinq heures de danse par jour, à 17-18 ans, on est nombreux à avoir des blessures chroniques, des tendinites, fractures de fatigue, douleurs aux genoux », indique Héloïse Jocqueviel, une des danseuses du 24 décembre. Des stigmates profonds, comme en témoigne Carniato :
«  Le matin, quand je me lève, pour pouvoir dérouiller tout mon corps et marcher normalement, il me faut au moins une demi-heure  ».

Calculées sur leurs trois meilleurs années, leurs pensions peuvent ensuite atteindre 3.000 euros pour les danseurs étoiles, actuellement au nombre de 15 dans la compagnie. Mais pour leurs collègues n’ayant pas fait partie des rares élus à accéder à ce titre prestigieux, le montant de leur retraite peut être autrement plus modeste. C’est le cas de Guillaume Carniato, dont la pension s’élèvera à 1.067 euros. Beaucoup continuent ainsi à travailler pendant leur retraite. Une reconversion pas toujours aisée après avoir consacré sa vie à la troupe depuis l’âge de 8 ans, ayant empêché de nombreux d’entre eux de passer le baccalauréat.

Voilà notre travail

Interpréter le ballet mythique de Tchaïkovski au pied de leur lieu de travail tout aussi emblématique qu’est le Palais Garnier avec une équipe entièrement gréviste est ainsi un beau cadeau de Noël adressé à l’ensemble des travailleurs mobilisés contre la réforme des retraites, alors que la grève dure et persiste pendant les fêtes. Plus que ça : sans avoir à dire un mot, la performance de ces danseuses incarne l’ensemble du combat qui est actuellement mené. Un travail exemplaire qui ne peut exister que grâce à des dispositifs propres à ses conditions de réalisation. Elles nous rappellent cet élément essentiel que nie le gouvernement : les corps s’usent au travail. Les danseuses et les danseurs de l’Opéra de Paris ont choisi cette vie de dévotion à leur pratique, qui contribue à la renommée culturelle de la France. En sortant danser sur la place publique devant l’opéra d’où pendent leurs banderoles, elles montrent au monde ce que permettent les régimes spéciaux de retraite et en quoi ils sont splendides. Elles disent :
«  Voilà notre travail. Voilà grâce à quoi il existe. Voilà à cause de quoi il disparaîtra. »

En supprimant le régime spécifique des danseurs de l’Opéra de Paris, le gouvernement bousculerait l’ensemble de la temporalité de travail et de formation de la troupe, équilibrée entre les départs à la retraite et les entrées par concours chaque année. Non sans l’affubler d’une allure de privilège d’ancien régime, de nombreux médias rappellent que ce régime spécifique créé en 1698 est un des plus anciens qui soient, en omettant de préciser que la danse classique n’abîme pas moins les corps au 17ème siècle qu’au 21ème et que c’est justement face à cette nécessité évidente que la logique des régimes spécifiques de retraite est née. Cette excellence n’aurait pu se développer sans, pour des raisons physiques donc, mais également des raisons économiques. Sans ce régime, les danseuses et danseurs seraient bien plus facilement débauchés à l’étranger dans des compagnies proposant des salaires plus avantageux. Il s’agit donc également d’une mesure de protectionnisme encourageant les danseurs à faire carrière dans la troupe publique malgré les difficultés physiques et psychologiques qui incombent à cette vie.

Le principe politique de l’exception culturelle, à savoir la préservation des secteurs culturels des logiques de marché et de fait de rentabilité, dont la France est pionnière, justifie ainsi les investissements de l’État dans cette caisse de retraite à hauteur de 14 millions d’euros. Ils viennent s’ajouter aux 12,5 millions issus des cotisations des salariés et aux 900.000 euros issus de droits sur les places vendues dont 1,3 % sont reversés à la caisse. Ces recettes s’élèvent à 27,4 millions d’euros, pour 28,5 millions de dépenses qui occasionnent actuellement un peu plus d’un million d’euros de déficit. Une somme déficitaire qui peut paraître conséquente certes, mais dérisoire à l’échelle d’un budget national et devant prendre place dans un nécessaire plan de revalorisation des budgets du Ministère de la Culture et des structures culturelles publiques dont le personnel est souvent aussi dévoué que celui de l’Opéra de Paris, mais peine comme partout à pouvoir exercer au mieux ses missions dans un contexte de rigueur généralisée, de démantèlement de l’État et plus spécifiquement d’absence de projet politique depuis de nombreuses années pour ce ministère. Une absence de projet qui prend plus spécifiquement sous le mandat d’Emmanuel Macron la forme d’une volonté de se passer de ce ministère et d’un service public de la culture au profit des structures privées (de divertissement et de mécénat au bon goût des milliardaires des fondations LVMH, Pinault, Lagardère et autres, pour qui les arts et la culture riment plus avec attractivité qu’émancipation).

Une mobilisation partagée dans tous les secteurs de la Culture

A l’instar de l’Opéra de Paris où les danseuses et danseurs ne sont pas les seuls mobilisés, de nombreux autres secteurs de la culture se sont mis en grève le 5 décembre contre la réforme des retraites et la dégradation généralisée de leurs conditions de travail. Dans l’institution parisienne, l’orchestre s’est également illustré le 31 décembre en interprétant plusieurs morceaux sur le parvis de l’Opéra Bastille, en concluant par la Marseillaise, reprise dans les paroles par les centaines de grévistes d’autres secteurs et personnes solidaires présentes en ce dernier jour de 2019. Ces derniers sont également concernés par une excellence nécessitant un régime spécifique au sein de la caisse de l’Opéra, leur permettant de partir à la retraite à taux plein à 62 ans avec une retraite calculée sur leurs trois dernières années. Lors de la manifestation du 17 décembre, c’est l’ensemble des corps de métier de l’opéra en grève, des choristes aux techniciens en passant par les administratifs et les habilleuses qui chantaient sur le même parvis pour accompagner le cortège passant devant. Dans le spectacle vivant, aucun métier n’est exempté des difficultés inhérentes à des professions dont le produit du travail se montre durant le temps libre du reste de la société, mais qui nécessite d’être conçu durant le temps de labeur commun de la journée. Des spécificités que résument clairement Sabine, habilleuse de l’opéra :
«  Les horaires décalés, l’absence de week-end, la pression énorme, et la quasi dévotion à tous ces métiers de la scène. »

A la Comédie française, ce sont les techniciens qui tiennent le piquet de grève depuis le 5, soulignant également la pénibilité de leur travail. De nombreux autres théâtres ont fermé leurs portes, uniquement le 5 pour beaucoup, comme les théâtres de l’Odéon, de la Colline, Chaillot, également dans le privé comme celui des Champs Élysées et bien entendu hors de Paris comme le Théâtre national populaire de Villeurbanne, le Théâtre de la Cité de Toulouse ou encore la scène nationale de Niort. Ne bénéficiant pas du même régime que ses camarades parisiens, l’opéra de Lyon est également entré en grève, annulant notamment une représentation le 17 décembre sous les applaudissements ou huées d’une salle pleine à qui les comédiens venaient d’annoncer la décision collective. Des compagnies de théâtre se sont également elles-mêmes mises en grève ou ont décidé de reverser le montant de leurs cachets à des caisses de grève. D’autres types d’établissements ont donc rejoint le mouvement social, liant lutte pour la préservation de la retraite par répartition et lutte sectoriel contre le manque de moyens et la dégradation des conditions de travail. Notons ainsi les grèves des personnels des différents sites de la Bibliothèque nationale de France ainsi que de la Bibliothèque publique d’information ayant occasionné 11 jours de fermeture depuis le 5 décembre, contribuant tous à un appel national des personnels de bibliothèque en lutte afin d’accentuer la mobilisation en vue du 9 janvier. Les employés de la Cinémathèque française se sont également mobilisés pour cesser le travail à partir du 8 janvier, premier jour de la rétrospective sur Jean-Luc Godard. Les équipes de Radio France sont également en grève quant à elles depuis le 25 novembre pour refuser une nouvelle suppression d’effectif à hauteur de 300 postes, alors que le nombre d’employés est passé de 12.000 il y a 10 ans à 7.000 aujourd’hui.

Interface de la plateforme Art en grève ©Art en grève

Enfin, de multiples travailleuses et travailleurs de l’art n’appartenant pas directement à une structure les employant se mobilisent depuis les préparatifs du 5 décembre. Beaucoup ont répondu à l’appel « Art en grève » initié par plusieurs collectifs abordant de nombreuses questions politiques et sociales quant aux conditions de production de l’art, comme La Buse travailleu·r·se·s de l’art, Documentations.art, La Part des Femmes, Économie solidaire de l’Art, rapidement rejoints par des organisations syndicales et politiques comme le Syndicat National des Artistes Plasticiens – CGT ou l’équipe culture de la France Insoumise. Largement relayé et signé, cet appel entend clairement que la retraite par capitalisation est également une quasi impossibilité pour de nombreuses profession de l’art d’exercer leur métier. En effet, lorsque Édouard Philippe annonce une retraite minimum de 1.000€ pour toutes les carrières complètes, comment appliquer cela à des professions ponctuées de trous dans les périodes de travail rémunérées inhérents à ces types de travail ? Plus que sur la seule question des retraites, c’est également un mouvement voulant se battre contre l’importante précarité d’une multitude de professions aux statuts instables et souvent de fortune faute de mieux qu’illustre la longue énumération de métiers en tête d’appel.

Ce qui lie cette infinie liste de signataires sur la page de la plateforme d’Art en grève aux travailleuses et travailleurs de l’opéra, c’est une volonté de faire reconnaître aux yeux de toutes et tous, et plus spécifiquement du gouvernement, que l’ensemble de ces pratiques sont un travail. Certes, il implique une passion, poussant surtout à ne pas compter ses heures, d’autant quand elles ne sont pas rémunérées, mais il n’est pas exclu des réalités matérielles et financières du monde du travail. Si la grève de l’Opéra de Paris, désormais la plus longue de son histoire le rappelle clairement en ayant occasionné plus de 12 millions d’euros de pertes à son institution, il peut être plus compliqué pour de nombreuses autres professions précaires de trouver les moyens d’entrer en lutte d’où une réflexion au cœur d’Art en grève qui propose des pistes de lutte pour ses différentes composantes, et plus largement pour l’ensemble des professions de la culture mobilisées, réunies en assemblée générale le 6 janvier dans la salle du théâtre Traversière dans le 12ème arrondissement de Paris, complètement remplie pour l’occasion.

Ainsi, la performance des danseuses de l’Opéra de Paris en grève le 24 décembre dernier a brillé d’une pertinence caractéristique aux temps présents. D’un côté, la banderole « La culture en danger » met en lumière les difficultés grandissantes de tout un secteur du service public essentiel à l’émancipation individuelle et collective que les derniers gouvernements libéraux successifs abandonnent et laissent pourrir les uns après les autres par manque d’investissement et de projet et surtout pour des considérations comptables et des yeux doux faits aux grandes entreprises et mécènes privés. De l’autre, elles rappellent la nécessité d’un système permettant à l’ensemble des travailleuses et des travailleurs de pouvoir accomplir leur travail dans de bonnes conditions, par respect pour elles et eux mais également pour que ce dit travail puisse être bien accompli. En refusant la concession égoïste du gouvernement de n’appliquer la réforme qu’aux générations futures et en exigeant que leur régime soit étendu aux autres personnels de l’opéra, c’est aussi la nécessité d’une société solidaire qu’ils soulignent. A leur manière, ces danseuses nous ont offert de quoi réaffirmer ce qu’est la grève : un temps autre, libéré de la temporalité laborieuse habituelle. Il permet de lutter mais est également propice à des surgissements inhabituels et poétiques. On pourrait y voir une force de la poésie et du spectacle qui réchauffent les cœurs en temps de lutte et effraient les gouvernements qui essaient vite et vainement d’en acheter les auteurs. Quoi qu’il arrive, ce qu’il s’est passé sur le parvis de l’opéra Garnier le 24 décembre 2019 était en rupture totale avec un néolibéralisme aveugle, cupide, brutal qui n’a de cesse d’isoler et d’écraser les corps et les imaginaires pour chercher toujours, partout, comment les marchandiser encore plus.

Par Martin Mendiharat, le 17 janvier 2020
Sur le site "Le Vent se Lève"

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