Pourquoi le socialisme n’est pas un mot « comme les autres » pour le Parti

, par  Esteban Evrard , popularité : 0%

Du socialisme et de la classe ouvrière !

Le socialisme cristallise des critiques de diverses natures, mais finalement très peu sur le fond. D’abord, chacun s’accorde à dire qu’il faut faire une « analyse concrète de la situation concrète ». On peut donc tirer quelques constats.

Le monde change matériellement

Premièrement, le centre de gravité mondial (industriel, technologique, en partie financier, etc.) s’est déplacé vers l’Est, tiré par la Chine, mais pas seulement. Cette dynamique n’est pas nouvelle, mais elle s’accélère prodigieusement depuis quelques années au point de créer quelques ruptures d’ordre politique et diplomatique. Pensons notamment à l’élargissement des BRICS ou de l’OCS dans lesquels, quelle qu’en soit notre appréciation, toujours plus de nations se reconnaissent. C’est un fait établi. C’est en cela que le monde est multipolaire.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut l’accepter ou non, mais bien de savoir comment y naviguer, avec un cap clairement défini.
Très concrètement, des pays comme l’Inde, le Vietnam ou l’Indonésie progressent dans les chaînes de valeur globales, développent des capacités de productions sophistiquées et des écosystèmes d’innovation. Ces pays ne se contentent plus d’extraire des ressources et d’assembler des produits conçus ailleurs ; ils conçoivent, développent, commercialisent de plus en plus leurs propres biens pour les marchés mondiaux.
On voit que, dans ce mouvement, le développement des forces productives ne compte pas pour rien. Quel poids auraient ces organisations si elles ne comptaient pas parmi leurs membres certaines des plus grandes puissances industrielles et économiques de la planète ? Peut-être pas suffisamment pour amener aux ruptures évoquées plus tôt.
La dernière fois que le centre de gravité mondial s’était déplacé à ce point, c’était vers les États-Unis, par l’émergence de l’océan Pacifique dans le commerce mondial. Marx, encore de notre monde, écrivait que « le centre de gravité du commerce mondial était l’Italie au Moyen Âge, l’Angleterre à l’ère moderne, c’est maintenant la partie méridionale de la péninsule nord-américaine. […] La seule chance pour que les pays civilisés d’Europe ne tombent pas dans la même dépendance industrielle, commerciale et politique que l’Italie, l’Espagne et le Portugal modernes, c’est qu’ils entreprennent une révolution sociale qui, alors qu’il en est temps encore, adaptera l’économie à la distribution, conformément aux exigences de la production et des capacités productives modernes, et permettra le développement des forces de production nouvelles qui assureraient la supériorité de l’industrie européenne et compenseraient ainsi les inconvénients de sa situation géographique ».
On pourrait rétorquer que cela n’a pas grand-chose à voir avec nos affaires. C’est précisément l’erreur que nous ne pouvons plus nous permettre.

Ce que ces bouleversements changent pour la France

D’abord, parce que ce déplacement du centre de gravité nous oblige à modifier radicalement notre analyse de la situation. La place de la France n’est plus la même qu’auparavant. Et puis comment comprendre les difficultés de notre industrie si l’on se met des œillères sur ces bouleversements ? Au mieux, nous serions condamnés à déplorer les fermetures d’usines les unes après les autres, sans en comprendre les causes. Au pire, à céder aux délires irrationnels de quelques-uns, fervents partisans d’une guerre commerciale avec ces pays – on voit immédiatement la bêtise d’une telle réponse.
Autre constat : la désindustrialisation et la financiarisation. L’une ne va pas sans l’autre. Plutôt que d’insister une énième fois là-dessus, il convient peut-être d’en tirer un double bilan :

1. La désindustrialisation a porté un coup considérable au pays, elle l’a plongé dans un déclassement important et a sapé sa capacité à répondre à nos besoins. On sait que c’est l’industrie, mais plus encore le secteur productif, qui forge les bassins de vie, qui nourrit les commerces, qui crée la valeur et permet sa redistribution, etc. C’est ce qui fait dire au Parti « qu’un pays sans industrie n’a pas d’avenir ». On sait depuis longtemps que le capitalisme n’est pas par nature un producteur. Il s’accommode très bien d’une accumulation financière et donc fictive. Lutter pour la renaissance de notre industrie revient donc mécaniquement à lutter contre la financiarisation.

2. Il ne s’agit pas seulement de « réindustrialiser » le pays, mais bien de développer de nouvelles forces productives. La financiarisation est un magnifique exemple du pourrissement du capitalisme. Ce n’est pas tant sa responsabilité dans nos problèmes qui est pointé : c’est son incapacité à y répondre. Il y a d’innombrables exemples de tout cela, j’y reviendrai après. Rien de moral là-dedans. Simplement le constat que le capitalisme est inefficace. C’est ce que se sont employés à démontrer les camarades qui ont produit le Plan climat.

Notons que Marx ne tirait pas d’autre constat sur les périodes qui nous ont précédés. A propos de la révolution de 1848, il notait par exemple que la monarchie de Juillet bientôt renversée « n’était qu’une compagnie par actions fondée pour l’exploitation de la richesse nationale de la France. […] Le commerce, l’industrie, l’agriculture, la navigation, les intérêts de la bourgeoisie industrielle (alors écartée du pouvoir) étaient condamnés à être constamment exposés, menacés par ce système. »

L’aristocratie rentière et son système étaient autant de freins qui ne permettaient pas – ou plus – le développement de ce qui devait se développer : de nouvelles forces productives.

La question de la classe ouvrière n’a pas disparu

Dans cette perspective, le rôle de la classe ouvrière est dominant et historique. Non pas au sens quantitatif, mais au sens qualitatif. Elle occupe une place centrale dans les rapports de production, dans la création de richesses et dans le fonctionnement matériel de l’économie. Le travail productif existe et il est fait d’ouvriers, d’ingénieurs, de techniciens, de cadres, de travailleurs du transport et de l’énergie, etc.
Dire cela ne revient ni à nier les mutations du salariat, ni à enfermer le Parti dans un discours ouvriériste, ni à réduire la société à une opposition simpliste entre ouvriers et patrons.
Mais la structure fondamentale du capitalisme, de l’antagonisme de classe et de la production de richesses, n’a pas changé. Dès lors, renoncer à s’appuyer explicitement sur ce cœur de l’affrontement de classe, au profit de formules floues censées s’adresser à « tout le monde », (comme la notion de « classe travailleuse » par exemple) n’est pas une précaution tactique, c’est un choix stratégique lourd de conséquences.
Dans l’optique de prendre le pouvoir politique et seulement politique, il serait effectivement maladroit de ne s’adresser qu’à une partie minoritaire de la population. Mais si l’objectif est de changer radicalement les choses et de renverser durablement le rapport de force, alors cela devra nécessairement s’appuyer sur ce qui constitue le cœur de l’affrontement de classe.

La bataille de la production comme fil conducteur

Parti de ces constats, quel est le rôle du PCF ? Comment peut-il naviguer dans tout cela sans être un spectateur – plus ou moins électoraliste – de la vie politique qui
« attend » que son heure arrive ? Il serait certes naïf de penser qu’on résoudrait la question à coup de socialisme dans nos textes. Et pourtant, le pire serait encore d’écarter le sujet au prétexte que cela ne règle pas nos soucis immédiats.
Tout nous montre que sans un développement nouveau des forces productives, notre pays est condamné à se déclasser et à s’appauvrir, à perdre en indépendance et à se mettre dans l’impasse. C’est d’autant plus visible dans les éternels débats budgétaires, qui sont presque exclusivement centrés sur les recettes et les dépenses.
Ce développement suppose, là aussi, une série de choses tout à fait concrètes. Il ne pourrait s’appuyer que sur un développement des sciences et des technologies, sur un développement éducatif, etc. En France, il y a désormais davantage d’étudiants en école de commerce qu’en école d’ingénieur. Poussé à l’extrême, ils ne représentent que 7,2% des étudiants aux États-Unis et à peine 9% au Royaume-Uni. Nul doute que cette déficience condamne à l’échec toute politique qui ne ferait pas de la formation d’ingénieurs une priorité.
Notre pays regorge pourtant de potentialités formidables, bien qu’elles soient freinées et perverties. Le double rôle du Parti est là : ne pas renvoyer le communisme aux calendes grecques ni attendre le socialisme sagement, mais être en pointe de la bataille de la production, bataille transversale qui recoupe de nombreuses luttes et leur donne un fil conducteur.
Oui, cela mènera à l’élargissement de la classe ouvrière et, dans le même temps, à la reconquête progressive des points stratégiques et vitaux de l’économie nationale, au service du Parti et de sa politique. La question du socialisme ne s’apparente donc ni au besoin d’avoir une baguette magique, ni à une obsession sémantique.
L’activité du Parti s’en trouvera nécessairement transformée, tant ses zones d’influence ne coïncident pas toujours avec les zones stratégiques de l’économie nationale.
Le socialisme, une réponse concrète aux contradictions actuelles
On pourrait rétorquer que tout cela ne mène pas au dépassement du capitalisme et que, ce faisant, nous renoncerions à l’objectif du communisme. Que former des ingénieurs, développer les forces productives et redéployer l’appareil productif pourrait très bien se faire dans le cadre capitaliste, au risque de dissoudre le caractère révolutionnaire du Parti. C’est faux. En théorie comme en pratique.
Jusqu’aux années 1990, la production avait atteint un degré très avancé de socialisation possible en régime capitaliste. Concentration du capital, intégration verticale, planification interne des grands groupes, articulation étroite entre l’État et les monopoles : la production était organisée, interdépendante, en partie planifiée. Ce que Lénine désignait déjà comme une « préparation matérielle du socialisme », mais sous domination capitaliste.
C’était là le cœur de la contradiction. L’État intervenait, finançait, planifiait partiellement et socialisait les risques. Mais les décisions stratégiques, l’appropriation des profits et la logique d’accumulation demeuraient privées. Cette contradiction n’a pas débouché mécaniquement sur le socialisme. Elle a, au contraire, ouvert la voie à une domination de classe plus féroce encore et à la désintégration des chaînes de valeur ; le tout résumé par la formule bien connue : socialisation des pertes, privatisation des profits.
La financiarisation n’a pas aboli ces mécanismes. Elle en est l’extension déformée. Plans de sauvetage massifs, aides publiques géantes, normes structurantes : autant d’éléments qui montrent que la socialisation existe déjà, mais sans pouvoir des travailleurs.
La socialisation, telle que nous l’entendons, n’est donc pas un saut idéologique. Elle est présente, de manière inachevée et déformée, dans le développement du capitalisme lui-même. Le socialisme ne part pas de rien. Il est un dépassement, qui commence par la socialisation juridique des moyens de production et du crédit, et se construit progressivement. À une condition décisive toutefois : l’exclusion de la classe capitaliste de tous les leviers politique, juridiques et idéologiques dès les premiers pas de la société nouvelle. C’est là la rupture fondamentale. D’où l’importance de poser clairement la question du pouvoir, de la démocratie comme de la propriété, y compris lorsqu’il est question de « nationalisations de type nouveau » qui ne peuvent pas être celles de 1981 par exemple.
En pratique, on peut prendre deux exemples concrets.
Dans l’automobile, nous avons le sentiment d’être dépassés. Ce n’est pas qu’une impression. Mais le problème n’est pas seulement technologique. La Chine organise sa production de telle manière que toute tentative de « compétitivité » supposerait socialisation, planification, coopération et intégration des chaînes de valeur. Sa production est fortement intégrée et orientée vers des objectifs collectifs.
En Europe, la dynamique observée depuis une dizaine d’années va d’ailleurs dans le même sens avec la réinternalisation de nombreux processus chez les constructeurs. Les dossiers comme les Fonderies de Bretagne ne sont pas des accidents, mais les symptômes d’une contradiction plus profonde. La réorganisation d’une telle filière ne peut être abandonnée à la main invisible du marché, qui mène à la destruction plus qu’à l’adaptation. Elle suppose un plan de long terme, une maîtrise collective et l’acceptation de marges rognées au nom de l’intérêt général.
Tout converge ainsi vers la nécessité d’une grande politique nationale qui articule coopération, nationalisation, planification et socialisation, ce qui pose directement la question du pouvoir et de la réorientation de la production en faveur des travailleurs.
Refuser ce processus conduirait à deux impasses symétriques. Pour certains, il faudrait lutter contre les mutations radicales mais pourtant nécessaires du secteur automobile, au point de défendre le système tel qu’il était hier. Pour d’autres, il suffirait de créer une grande entreprise nationale de l’automobile. Tout cela n’est pas sérieux.
Une question très simple se pose maintenant. La politique évoquée ci-dessus, c’est le communisme ? Tout le monde rigole. Mais pour autant, n’y a-t-il pas une rupture profonde avec le mode de production capitaliste ? A l’évidence. C’est ce que nous appelons le socialisme.
On est loin, très loin, d’une volonté de « reprendre un mot du passé pour résoudre nos problèmes » comme certains pourraient le penser. On est loin, très loin aussi, de vouloir « distribuer un tract pour appeler au socialisme » comme d’autres pourraient le craindre.
La même contradiction apparaît dans la sidérurgie. La transition énergétique et la reconstruction de nos infrastructures exigent une production massive d’acier. Cela suppose d’investir dès maintenant, quitte à accepter des surcapacités temporaires. Or, aucun groupe privé n’a intérêt à produire au-delà de la demande, ni à sacrifier ses marges. Là encore, l’intérêt de la nation entre en contradiction frontale avec la logique capitaliste.
Il ne s’agit donc pas de nationalisations de façade ni de mise sous perfusion publique, mais d’une transformation réelle du mode de production.
Le raisonnement vaut enfin pour l’alimentation. Lorsque la FNAF CGT affirme la nécessité de « déclarer l’alimentation bien public, de planifier démocratiquement la production et de socialiser les grands groupes », elle ne propose pas un slogan. Elle pose la nécessité d’une rupture concrète avec le capitalisme tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Idem. Est-ce le communisme ? Pas davantage. Mais n’y a-t-il pas une rupture profonde avec le capitalisme et son développement ?
Notre débat ne peut pas en rester au niveau des idées, ni à un affrontement de récits historiques sélectifs. Le socialisme n’est pas un modèle figé ni une construction abstraite. C’est un processus historique, indissociable du développement des forces productives et un effort continu pour transformer la société dans un sens plus juste et plus égalitaire. Les débats conceptuels sur les « étapes » ne doivent pas nous détourner de l’essentiel.
D’autant qu’il reste d’innombrables questions ouvertes. Le socialisme n’est pas un modèle à calquer, prêt à être consommé. Son contenu reste à discuter de bien des manières. Un débat existe sur le dépassement ou non du marché, sur la question de « l’autogestion » ou encore sur la démocratie.
Mais un fil conducteur s’impose clairement : rompre avec un capitalisme devenu incapable de répondre aux besoins du peuple et à la préservation de la planète, par la prise du pouvoir politique, mais aussi par la socialisation des moyens de production et de décision. C’est cette orientation qui peut donner de l’épaisseur, de la cohérence et une perspective stratégique à l’activité du Parti.
Quant au mot lui-même, certains le redoutent, par crainte de la confusion ou par rejet d’un passé qu’ils associent à l’échec. C’est une erreur. On ne choisit pas les mots au hasard, mais on ne les abandonne pas non plus par calcul. Refuser le terme de socialisme au nom du rapport de force idéologique, c’est accepter une pente dangereuse qui conduit tôt ou tard à effacer celui de communisme et ce qui va avec.
Le socialisme est le nom du processus historique concret par lequel on dépasse un capitalisme devenu incapable de développer les forces productives, dans un monde multipolaire, par la planification, la socialisation et la prise du pouvoir.

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