Projet initial
S’il n’y a pas de débat quant à l’ambition de construire le communisme, cette société débarrassée de l’antagonisme de classe et de tous les mécanismes qui assurent la domination d’une classe sur une autre, reste posée la question du chemin à ouvrir pour y arriver. Il s’agit d’identifier le processus à parcourir et à construire entre l’état actuel des choses et cette société communiste. D’identifier les brèches et les bases matérielles sur lesquelles nous pourrions nous appuyer, par l’action politique et le renforcement du Parti, pour engager la France dans une tout autre voie.
En opposition à la financiarisation – et donc à la désindustrialisation –, à l’impérialisme et à toutes les manifestations du pourrissement du capitalisme qui, dans les rapports sociaux qu’il impose, empêche le développement des forces productives et l’émancipation individuelle et collective, nous opposons le développement des sciences et des technologies, le développement éducatif et le développement de l’industrie qui, par le projet porté par le Parti et à la lumière des expériences révolutionnaires passées et présentes, sont au cœur de ce processus.
Cette transition vers le communisme ne peut pas être elle-même qualifiée de « communisme ». Dans la tradition marxiste et dans la continuité des expériences ouvrières françaises, nous qualifions cette transition de socialiste.
Financiarisation, désindustrialisation, mondialisation et multipolarité
Pour répondre à ses propres contradictions et à ses crises structurelles, le centre capitaliste n’a cessé de s’adapter. En fonction des rapports de forces et des conditions propres à une époque, il a parfois affaibli le rôle de la puissance publique quand, dans d’autres circonstances, il s’est allégrement appuyé sur elle pour se maintenir, comme observé lors des crises financières. Quoi qu’il en soit, le capitaliste doit répondre à deux enjeux : lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit et, dans le même temps, reproduire son capital propre. L’objectif du capitaliste n’est, dans l’absolu, ni de produire des « valeurs d’usage » ni des marchandises, mais bien de faire du profit et d’accumuler de la plus-value. La concentration du capital comme sa mondialisation ont permis de répondre à cet impératif. C’est par cette dynamique que l’économie a été financiarisée. Cela s’est mécaniquement fait au détriment du travail productif, de l’économie réelle et de l’industrie.
La politique néolibérale engagée dès les années 1980 semble être « l’ultime » tentative lancée pour éviter la crise, en attaquant violemment les travailleurs et les pays en voie de développement, en déréglementant et en financiarisant l’économie. Cette politique a été menée à l’échelle internationale. Mais la crise financière de 2008 est venue mettre à bas cette volonté et a achevé d’effriter la crédibilité du dollar et des mécanismes de gouvernance mondiaux aux yeux d’une majorité de la planète. La contamination mondiale de la crise financière n’a pu être « endiguée » que par l’injection d’une quantité gigantesque de monnaie dans le système.
Dans le même temps, le centre de gravité de l’industrie et du commerce mondial semble se déplacer inexorablement vers l’Asie. En témoigne l’accumulation de l’or, des nouvelles technologies et les bonds industriels gigantesques dans cette partie du monde. C’est en cela que le monde est d’ores et déjà multipolaire. C’est un état de fait. Un nouveau pôle d’attraction a émergé, tiré notamment par la Chine, mais encore par l’ensemble des pays qui s’y développent. Cette tendance historique se matérialise par une interdépendance des chaînes de valeur et d’approvisionnement jamais vue à l’échelle mondiale, qui nourrit une division internationale du travail toujours plus forte. Cette multipolarité et cette interdépendance s’illustrent dans les relations entre la Chine et les États-Unis. D’un côté, les États-Unis perdent des dollars à cause de leur déficit commercial avec la Chine. De l’autre, ces dollars reviennent aux États-Unis sous forme de prêts (via l’achat de bons du Trésor notamment), ce qui permet aux États-Unis de continuer à financer leur économie et leur déficit. En résumé, les États-Unis empruntent indirectement l’argent qu’ils ont dépensé en importations, créant un cycle où les dollars circulent entre les deux pays.
C’est pour cela que l’industrialisation et le développement ultrarapide des forces productives en Chine se sont très bien articulés à la financiarisation et à la désindustrialisation américaine. Les deux pays y ont trouvé leur compte ces deux dernières décennies. La Chine, parce que cela lui a permis de développer son économie et le niveau de vie de sa population, tout en s’imposant sur la scène internationale avec son propre projet souverain. Les États-Unis, car cela a permis à ses entreprises de faire des bénéfices colossaux en délocalisant leur production vers la Chine. Mais aujourd’hui, la donne a changé. La Chine n’est plus l’usine du monde.
C’est un lent processus qui est engagé et qui porte son lot de dangers. Pour l’heure, la Chine dépend encore fortement de son stock de monnaies étrangères (en premier lieu le dollar) accumulé depuis son entrée dans la mondialisation et reste donc sensible aux stratégies monétaires de Washington et de la Réserve fédérale. Cette situation fait peser un risque, puisqu’en engageant son effort de dédollarisation — avec les BRICS+ notamment — la Chine participe de moins en moins au paiement du « tribut » qui est « dû » au centre du capitalisme mondialisé (les États-Unis), ce qui, par exemple, pourrait faire baisser la demande pour les bons du Trésor américain, et donc augmenter les taux d’intérêt aux États-Unis. Cela rendrait le financement de la dette américaine plus coûteuse et créerait des turbulences sur les marchés financiers mondiaux.
C’est à partir de cette dynamique que se comprennent les récents événements (guerre commerciale, retour du protectionnisme, conflits militaires) qui font peser un lourd danger sur les travailleurs de France et du monde.
C’est par cette attention particulière portée au développement des forces productives dans le monde que nous pouvons réfléchir à une stratégie justement choisie sur le temps long. Cette démarche nécessite la clarté du projet de transformation révolutionnaire de notre pays ; et non pas seulement l’aboutissement qu’est la société communiste.
L’interdépendance des productions et des nations est l’une des tendances historiques observées depuis l’accouchement du capitalisme. De la manufacture aux industries du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, les productions n’ont cessé d’être divisées, d’abord au sein d’un même secteur, puis sur une même tâche, etc. La dynamique similaire est observable au niveau international. C’est l’une des principales raisons des difficultés industrielles rencontrées par le vieux centre européen ; sa place dans les chaînes de valeur mondiales n’a pas évolué au même rythme que sa place dans les chaînes d’approvisionnement.
Cette interdépendance ne permet plus les logiques d’affrontement. C’est de rapports réellement démocratiques entre les nations dont nous avons besoin, de coopération.
Désindustrialisation et rôle de la classe ouvrière
En 2024, la part de l’industrie dans le PIB français était de 11%. Cette baisse par rapport aux années précédentes reflète une tendance générale observée depuis les années 1980, marquée par une forte croissance du secteur des services, notamment dans le tertiaire et dans les services financiers, la santé, le tourisme et l’informatique.
Évolution depuis 1980 :
- Années 1980 : L’industrie représentait environ 30% du PIB de la France. À cette époque, l’industrie manufacturière et le secteur secondaire étaient des moteurs essentiels de la croissance économique.
- Années 1990-2000 : La part de l’industrie a commencé à diminuer progressivement, en raison de la mondialisation, de la délocalisation de certaines productions vers des pays à moindre coût de main-d’œuvre.
- Années 2010-2020 : La baisse s’est accélérée, et en 2020, l’industrie pesait environ 12% du PIB. Cette tendance s’est poursuivie dans la décennie suivante.
Le nombre de salariés dans l’industrie a également diminué au fil des années, même si des signes de stabilisation apparaissent dans certaines branches industrielles.
En 2023, 60 000 postes étaient vacants dans l’industrie, un chiffre multiplié par trois entre 2017 et 2022. C’est l’un des enseignements de ces dernières années. Il y a un décalage croissant entre les besoins du secteur et les formations proposées, tant en matière de qualification qu’en termes d’effectif. Le ministère de l’Industrie estime à 1,3 million le nombre d’emplois nécessaires dans l’industrie au cours des dix prochaines années, incluant les départs à la retraite. Un objectif qui semble faire consensus, puisque dans les projections des plus ambitieuses, le besoin est chiffré à 110 000 nouveaux travailleurs de l’industrie par an, jusqu’en 2035.
Une situation critique qui est observée dans les métiers de chaudronnerie, de maintenance, voire, parfois, dans des secteurs entiers, à l’image de l’aéronautique et du nucléaire. Selon une étude de La Fabrique de l’Industrie, think tank patronal, « les formations actuelles en chaudronnerie, soudage et maintenance industrielle ne couvrent que 50 % des besoins en recrutement d’ici à 2030. »
La production industrielle est tendanciellement en baisse. Il est vrai que de 2017 à 2024, il y a eu davantage d’ouvertures d’usines que de fermetures. Mais les usines tournent au ralenti. En moyenne, elles n’étaient utilisées qu’à 73,9 % de leurs capacités en décembre 2024. Un chiffre au plus bas depuis 2010 (hors période Covid, évidemment).
Cette dynamique de financiarisation/désindustrialisation a des conséquences désastreuses pour le pays : perte de savoir-faire, recul de la production de valeur (et donc des services publics), recul du travail productif et, enfin, recul global du niveau de vie.
Le secteur productif réel (industrie + construction + agriculture) ne représente qu’environ 21% du PIB français ; le reste est dominé par le secteur des services, pour 79 % du PIB. À titre de comparaison, ce secteur productif est d’environ :
- 30% en Allemagne
- 23% aux États-Unis
- 50% en Chine
- 40% en Russie
- 20% au Royaume-Uni
Cette situation explique en grande partie les bas-salaires et l’appauvrissement d’une grande partie du salariat. Notons que, parallèlement, la classe ouvrière n’a jamais été aussi grande dans le monde. Notons encore que celle-ci reste l’élément révolutionnaire premier, de part sa place dans les rapports de production. La transformation révolutionnaire du pays ne pourra se faire que si elle est appuyée sur la classe ouvrière, sur l’industrie. Ce n’est pas une question quantitative, mais qualitative.
On pose souvent la question de savoir quels sont les « éléments constitutifs » de la classe ouvrière. Certains affirment que, loin d’avoir grandi, elle s’est largement affaibli au profit des classes moyennes et que, en conséquence, elle n’a plus de rôle particulier à jouer. Mais la structure fondamentale du capitalisme, de l’antagonisme de classe et de la production des richesses n’a pas changé. Bien sûr, il y eut de nombreuses adaptations, mais il faut reconnaître que, dans le vieux centre capitaliste occidental, la terre et les sous-sols, les usines et les moyens de communication et d’échanges, appartiennent à une minorité. Ces moyens de productions sont toujours propriété privée et exclusivement tournée vers le profit, ce qui ne peut se faire qu’au détriment de la collectivité.
Cela n’efface en rien l’existence de couches sociales ni les contradictions au sein de ces deux classes fondamentales.
Marx et Engels avaient anticipé une réalité qui s’impose aujourd’hui avec une force accrue. Plus de 90% de la population est désormais salariée. La classe ouvrière proprement dite, objet de l’exploitation capitaliste – celles et ceux qui produisent des marchandises en transformant la nature par leur travail –, en représente une part importante mais ce sont surtout les autres couches salariées, y compris dans le secteur public, qui se sont accrues en nombre : employés, techniciens, ingénieurs, cadres, enseignants, soignants… dont les contributions à la création de richesse, pour être moins directes, ne sont pas moins décisives dans tous les aspects de la vie économique et sociale.
Pas plus que la classe ouvrière n’a disparu, pas davantage les autres couches salariées n’aspirent-elles à s’y confondre. Elles ont vocation à reconnaître leur rôle spécifique dans l’entreprise, dans la société et, tout autant, dans l’œuvre commune qui tend à la transformer.
Une autre source de transformation dans les rapports de classe réside dans la révolution technologique informationnelle. Produire, y compris dans l’industrie, c’est donc désormais, pour une grande part, gérer des systèmes d’information. Cela rend moins nettes, sans les faire disparaître, les distinctions entre les salariés exerçants un travail productif et les autres.
L’industrie n’est donc pas un « sujet » ou une « thématique » parmi d’autres. Elle est au cœur du pouvoir économique et de la propriété bourgeoise. Les moyens de productions et d’échanges qui ont servi à l’édification de la bourgeoisie se sont développés dans la vieille société féodale. Chaque étape de ce développement s’accompagne d’un progrès politique correspondant. C’est en cela que le processus révolutionnaire que nous identifions s’appuie sur la notion de développement, comprise dans toutes ses dimensions : économique, social, scientifique, éducatif, culturel, etc.
Avec son Plan climat, le PCF a ouvert la voie à de nouvelles perspectives de développement industriel, économique, social et environnemental. Il explicite clairement que l’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050 ne peut que s’articuler à une politique productive offensive, à la formation de millions de travailleurs qualifiés et à une gestion nationale cohérente et planifiée.
C’est en partant des réalités matérielles propres à notre pays que le Plan climat conclu que le capitalisme n’est pas en mesure de répondre aux grands défis qui nous sont posés. Par son développement historique, il est devenu un obstacle au développement et à l’innovation, ce qui se matérialise de manière très concrète dans l’ensemble des filières. Le fossé se creuse irrémédiablement entre la recherche fondamentale et appliquée. La désintégration des chaînes de valeurs et d’approvisionnement – qui passe par la sous-traitance à outrance – ne permet plus de répondre aux besoins industriels.
Notons sur ce point le rôle primordial des infrastructures ; les ponts, les routes, le réseau ferroviaire, les ports, etc. revêtent une importance de premier plan dans le développement futur du pays et dans la réponse aux besoins. Or, comme un symbole du frein qu’est devenu le capitalisme, la France perd un peu plus chaque année de sa splendeur en la matière et ne peut plus se gargariser d’être un « Pays de bâtisseur ».
Monte ainsi une contradiction entre un principe de partage qu’appellerait le développement des forces productives, et des rapports de productions soumis aux exigences d’un capital en crise de rentabilité.
En partant des réalités et des besoins concrets, le Parti communiste français conclut logiquement que seul le triptyque « nationalisation - socialisation – planification » ajouté à la paix et aux coopérations internationales peut dépasser ces contradictions. Cela suppose inévitablement la conquête du pouvoir et le reversement des rapports de classe au sein de l’État.
Cette situation appelle donc à un processus clairement défini, articulé aux caractéristiques historiques et nationales propres à la France, notamment en matière de libertés publiques obtenues de hautes luttes au cours des derniers siècles.
Bien sûr, il ne peut y avoir de progrès social dans un monde en guerre, ce qui place le combat pour la paix au centre de notre projet de société. Le refus de la guerre et la construction de la paix sont indissociables du développement économique du pays, mais aussi de l’émancipation individuelle, tant l’interdépendance internationale et les grands défis posés à l’ensemble des peuples du monde rend inévitable la coopération et le multilatéralisme ; c’est-à—dire l’établissement de rapports réellement démocratiques entre les nations.
Le refus de la guerre et l’arrêt de la course à l’armement sont les bases d’une mise en marche vers de nouvelles coopérations. Celles-ci ne peuvent s’établir qu’en considérant chaque pays comme égaux et souverains. C’est ce respect des souverainetés qui permet un échange en dehors des relations de domination actuelle.
Elles induisent donc un refus des relations guidées par le seul intérêt capitaliste. Tant pour le commerce, la diplomatie ou le climat nous ne pourrons pas et n’avons pas vocation à agir seul. Cela rendrait notre action inefficace. Le déplacement des centres productifs ainsi que la dimension internationale des échanges nous obligent à penser la coopération comme un prérequis à l’émancipation des travailleurs. La marche collective pour le progrès est le fondement de notre culture de paix.
Dans cette configuration, le socialisme est une question concrète, qui redéfinit l’activité même de notre Parti.
« l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte de classes »

(2002) Lenin (requiem), texte de B. Brecht, musique de H. Eisler
