Penser un monde nouveau ? Mettons-nous à jour sur les forces productives !

, par  Francis Velain , popularité : 4%

Dans le Capital livre 1, Marx fait une synthèse historique magistrale de l’évolution dialectique entre le travail concret, la nature et l’organisation des emplois, les outils, puis de la machine, la nature même des lieux de travail et les ondes de chocs qui en découlèrent pour la cité et le monde. Bien évidemment, ce processus ne s’est pas arrêté depuis Marx...
Je crois les communistes en difficultés dans leurs rapports actuels avec le monde du travail et la cité parce qu’ils n’ont plus cette attention ou pas assez, et depuis trop longtemps. J’essaie ici de définir la nature profonde de la révolution des forces productives en cours pour que les communistes reprennent le fil laissé par Marx et sa riche compréhension de la machine-outil. A quelle machine avons-nous affaire ? Que faut-il comprendre de ce qu’elle promet assez explicitement depuis les années 68...

Dans les années 60/70, le PCF admit que l’expression « classe ouvrière » fait écho à un état historique de la classe du « prolétariat ». Il n’a pas encore repris ses marques.

  • Soit, l’humain serait désormais convoqué par des urgences d’une autre nature obligeant à un nouveau « mode de développement ». A ne pas confondre d’ailleurs avec « mode de production ». L’urgence convoquée systématiquement ne peut contourner en tout état de cause l’interrogation suivante : Les forces productives ne feront-elles pas partie de la solution ?
  • Soit, l’internationalisme né de 1917 et de la 2ème guerre mondiale, puis de la guerre froide et des luttes de libération nationale, ferait toujours référence. Cet internationalisme "de guerre" peut-il encore contrebalancer le besoin de reprendre maille avec le travail et son monde ? Des médecins cubains sont venus en renfort en Martinique et en Guyane contre le coronavirus dans une France macronesque ! Un besoin d’internationalisme de paix et de coopérations n’émerge-t-il pas ? Proposer des solutions, moyens ou savoirs scientifiques et techniques n’en sera-t-il pas un des vecteurs ?

« Les propositions théoriques des communistes […] ne sont que l’expression générale des rapports sociaux d’une lutte des classes existantes, d’un mouvement historique qui s’opère sous nos yeux ». [Le Manifeste].

Menées ensemble et mises en perspective historique, les luttes à l’œuvre et la théorie font Lumières. Il ne s’agit pas de butiner, de soutenir, de seulement témoigner son accord, de se réduire à faire tribunes mais "d’en être", de labourer et semer.

« Le premier âge industriel asservit les hommes aux machines. Il organise la production autour des plans de l’ingénieur et les hommes doivent s’y adapter. La force physique des producteurs est l’une des ressources avec lesquelles travaille l’ingénieur. Elle est captée, travaillée et transformée dans les usines. L’analyse marxiste y voit une aliénation et cette clef de lecture structure profondément les luttes sociales de l’époque, provoquant l’apparition du mouvement ouvrier. Mais progressivement en Occident, les besoins élémentaires des consommateurs sont assouvis. Autour de la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme de la production commence à s’essouffler. Il faut apprendre à s’occuper sérieusement du consommateur, à lui donner envie de consommer : susciter de nouveaux désirs, contrôler ces désirs. Le travail sur le désir, la transformation de l’utilisateur en consommateur deviennent la grande affaire de l’économie globale. C’est le deuxième âge des sociétés industrielles, âge indissociable du marketing de masse et de son support incontournable : les médias de masse ». C’est presque digne de Michel Clouscard [1]) mais extrait d’un texte de 2015 d’essence libérale [2].

Dans le même texte : « Le génie de Larry Page et Sergey Brin (Fondateurs de Google) fut de comprendre que l’indexation du Web avait déjà été faite par les millions de contributeurs qui avaient développé leurs pages en y insérant des liens hypertextes. Il suffisait ensuite d’être mathématicien, et de connaître les chaînes de Markov [3] pour comprendre qu’on pouvait modéliser le comportement d’un nombre indéfini d’internautes cliquant au hasard sur des liens hypertextes pour voir comment ils se distribueraient à l’issue d’un nombre infini de coups joués ». Ces lignes nous plongent dans une immense base de travail théorique déployée à partir du XIXème. Cette base théorique permit de dépasser rapidement en pratique les automates de Vaucresson et les métiers à tisser Jacquard [4].
Les chaines de Markov peuvent être considérées comme relevant des automates. XIXème oblige !

La vieille économie du vieux monde n’a pas effrayé, ni rebuté les révolutionnaires créateurs de Google ! Avoir une culture scientifique et technique est une qualité pour ceux qui veulent saisir la marche du monde et se proposent de le changer en pratique.

Larry Page et Sergey Brin avaient certainement aussi une grande compréhension de la version initiale de la fable de Meade (1952) : L’apiculteur et son miel, l’arboriculteur, son verger et ses fruits, et les libres abeilles butinant, surfant sur les ruches et le verger. Ils en ont compris le sens véritable. Nul ne peut payer ni exiger paiement des libres abeilles butineuses ou surfeuses… L’apiculteur et l’arboriculteur n’en trouvent pas moins leur compte [5]. Il faudrait enfin prendre en compte la complexité systémique, à partir des travaux de Wiener et de sa cybernétique…

Les machines modernes sont très différentes de la machine-outil.

- Avec l’outil, l’homme confronte ses forces à celles de la nature.

- Avec sa machine-outil, il utilise les forces naturelles pour économiser les siennes.

- Dans sa nouvelle machine, il instrumentalise ses propres lois :

  • ses règles mathématiques ou ses jeux, et par extension, tous les codes et conventions qu’il juge utile de construire, de penser : Les gammes et notes de musiques, le code morse ou Ascii [6] ;
  • ou toutes les régularités que son observation détecte dans ses comportements sociaux ou de la nature : dans les profils personnels, les pratiques humaines, l’ADN, parmi les espèces animales et végétales d’hier et d’aujourd’hui, les éléments chimiques [7].

A partir de ces matériaux conceptuels, l’homme historique se projette. Il se contraint à penser, dans sa tête, son acte de travail (ou une activité quelconque) avant d’en engager la réalisation selon le schéma opératoire, le cheminement d’actions, d’étapes qu’il décide de retenir.

  • Désormais une science-industrie, l’informatique, l’accompagne dans cet exercice de pensée ;
  • Jusqu’à vérifier par des simulations numériques la validité du processus envisagé ;
  • Puis dans la conduite mécanique du processus effectif lui-même.
  • Nous sommes devant « une révolution par l’intelligence » [8].

Par la médiation informatique, l’intelligence de l’homme, sa science, ses connaissances, ses savoir-faire, forment désormais un processus social de travail ininterrompu largement mécanisable :

  • « un tout » ;
  • Une force productive directe du laboratoire scientifique à l’atelier jusqu’à l’offre de service.

Les lieux de travail, hier disjoints, notamment parce que privés, assurent désormais un flux continu [9] de la connaissance et des pouvoirs des hommes d’agir sur le monde [10].

  • Qui déploie cette intelligence ? [11] et Pour qui et quelle finalité ? [12].
  • Une nouvelle manière de poser la question de la propriété émerge.
  • La chaine des moyens du travail salarié est une propriété sociale, en puissance et à l’échelle de la société [13].

Comprendre en quoi une IA est un automate à la Markov autant qu’une machine à calculer façon Turing amène à considérer tout autrement le numérique et l’information. Un automate suit mécaniquement une succession d’étapes, d’états. Décliné effectivement dans une mécanique quelconque, il faut y assurer quelques réglages, étalonnages, paramétrages, ici la tension d’un ressort, ailleurs la sensibilité d’un « capteur » ou d’un « actionneur », d’un « objet connecté », là en le nourrissant de données de test. Nul apprentissage. Tant pis pour les images faciles.

Toute information en usage dans les machines modernes est de l’ordre dans du désordre, une stricte affaire de codes, de régularités :

  • Inventés par l’homme (Alphabets, code Ascii, microcode-machine [14], code JPEG pour les photos, notes de musiques, balises HTML, langage ou logiciel informatique) ;
  • Ou détectés par lui dans la nature (parmi les espèces du vivant au cours de l’évolution, y compris la sienne, dans un brin d’ADN, les éléments chimiques…).

Tout code se prête au calcul comme les nombres ou les figures géométriques. Comme eux, il est : « ni énergie ni matière ». Voilà retrouvé, réhabilité, le célèbre raccourci de Wiener « L’information n’est ni énergie, ni matière ». [15] qui desservit tant sa proposition de Cybernétique dans les années 50 auprès de quelques communistes [16] et de nombreux intellectuels. Jusqu’à aujourd’hui.

Pas besoin d’en dire plus long au prétexte que l’homme est bavard et relationnel [17] :

  • Les machines modernes ne devisent pas entre elles, ni avec l’homme. Elles sont imperméables et sourdes aux paroles des hommes entre eux.
  • Comme les machines-outils. Nouvelles ou à outils, les machines sont à alimenter en « consommables [18] » pour permette aux hommes de produire des « choses » vouées à faire marchandises [19].
  • Pour les machines modernes les consommables sont dénommés « données » pour ne pas oublier leur caractère « code », nombre ;
  • Ou « messages » [20] pour ne pas oublier leur acheminement.
  • ou encore les interactions [2