Débat autour du livre "Rompre avec le capitalisme, construire le socialisme"

, par  Jacques Cros, Jean-Claude Delaunay , popularité : 1%

Texte de Jacques Cros (lu sur son blog)

"Rompre avec le capitalisme, construire le socialisme", c’est le titre du dernier ouvrage produit par Jean-Claude Delaunay, un universitaire, économiste de formation, qui vit en Chine. Nous l’avions accueilli à Béziers au cercle populaire Joseph Lazare où il avait présenté une conférence sur son livre « Les trajectoires chinoises de modernisation et de développement ».

Je n’ai pas lu cette dernière production de Delaunay, j’ai simplement pris connaissance de la critique qu’en a faite Danielle Bleitrach. Si quelques idées me sont familières, j’ai buté sur la compréhension d’autres. Je vais essayer de traduire ce que j’en ai retenu.

Quatre pays, totalisant le cinquième de la population mondiale, ont choisi le socialisme comme forme d’organisation de la société. Il s’agit de la Chine (1949), de la Corée du Nord (1948 ?), de Cuba (1959) et du Vietnam (1954 et 1975). Le socialisme est une transition entre le capitalisme et le communisme. L’état des forces productives ne permet pas à chacun de puiser sans réserve dans les biens de consommation.

Le socialisme peut succéder à diverses formes de sociétés de classes antagonistes. Cela pouvait être un capitalisme développé, d’un monde rural géré par un féodalisme rural confronté éventuellement à l’émergence d’un capitalisme naissant. Il en résulte une diversité de situations et de formes de socialisme.

Le capitalisme qui gère les 4/5 de la planète est confronté à un phénomène économique appelé par les spécialistes « suraccumulation durable du capital ». Il y répond par le capitalisme monopoliste d’État et l’impérialisme. A partir d’ici je n’ai guère suivi l’analyse présentée.

Je suis par contre convaincu de l’impasse dans laquelle nous conduit une telle organisation de la vie sociale. Les besoins élémentaires de l’humanité qui résultent de l’évolution des aspirations de la majorité ne peuvent être satisfaits. Il en est ainsi, nous en faisons l’expérience en France en ce qui concerne le pouvoir d’achat, l’emploi, les conditions de travail, les services publics, la protection sociale, la qualité de l’environnement… et pour couronner le tout, les risques de guerre qui planent sur nos têtes.

On pourrait ajouter les idées fascisantes, faites de racisme et de xénophobie, qui accompagnent l’approfondissement de la crise socio-économique que nous vivons. Ce qui s’est passé récemment avec la profanation du mémorial d’Oradour-sur-Glane en est une illustration spectaculaire qui émerge d’un ensemble de faits qui participent d’une offensive générale particulièrement inquiétante.

Danielle Bleitrach cite une expression que j’ai déjà entendue dans le bouche de Jean-Claude Delaunay. Il s’agit de la dictature démocratique (du peuple, ndlr) que les dirigeants chinois emploient pour caractériser la façon dont est dirigée la Chine. Je conçois qu’il faille se protéger du retour des classes possédantes mais les termes « dictature » et « démocratique » ne sont-ils pas contradictoires ?

Il est par ailleurs fait état du capitalisme monopoliste financier comme élément supplémentaire de sa domination du monde. Ainsi l’impérialisme contrôle l’économie mondiale. Cela ne lui évite pas de s’enfoncer toujours plus dans la suraccumulation capitaliste durable.

Je ne donnerai pas mon opinion sur les questions liées aux problèmes de marchandisation, de consommation, de productions de biens… ils m’ont largement dépassé. Ce que je sais par contre c’est que l’impossibilité pour les masses de consommer faute de moyens financiers contribue à aggraver la crise économique cependant que la production cherche mille et une recettes pour continuer à faire du profit en vendant des choses aussi utiles aux acheteurs que des sonnailles à un loup.


La réponse de Jean-Claude Delaunay

J’ai écrit un livre sur le socialisme. Il vient de sortir aux Éditions Delga. Jacques Cros, avec sa concision et son honnêteté intellectuelle habituelles, en a rédigé une analyse. Je l’en remercie très sincèrement.

Pour éclairer certains aspects de mon bouquin, que Jacques trouve obscurs, je vais développer quelques remarques. Je vais également profiter de ce que se tient à Malo-les-Bains l’Université d’été 2020 du PCF et de ce que Fabien Roussel y est intervenu.

La première idée est le très grand besoin de mener, aujourd’hui, en France la lutte pour rompre avec le capitalisme. Je crois que Jacques et moi nous sommes d’accord sur ce point. Ce dont je me suis aperçu en écrivant ce bouquin, c’était l’absence totale de cette exigence dans quasiment toutes les luttes, que ce soit celles des gilets jaunes qui se mènent dans toute la France, ou que ce soit les combats qui se mènent ici et là, par exemple en ce moment à Haubourdin, dans le Nord, où la direction de Cargill est en train de licencier près de 200 salariés de cette entreprise. Il y a des luttes. Les travailleurs sont écœurés. La société française est en crise profonde. Sa transformation révolutionnaire est visiblement à l’ordre du jour. Et pourtant, le besoin de cette transformation révolutionnaire est quasiment absent des analyses.

Je note donc avec satisfaction que Fabien Roussel, dans le discours qu’il a prononcé à l’Université d’été 2020 du PCF, à Malo-les-Bains, se soit prononcé clairement en faveur de cette exigence. Espérons que cela va engager l’action de l’ensemble des communistes dans cette direction.

Rompre avec le capitalisme, qu’est-ce que cela signifie concrètement ? En réalité, c’est là que commencent les difficultés. Pour moi, cela signifie que la grande bourgeoisie et ses représentants, les Macron et autres sbires, doivent être, en tant que classe sociale, chassés de l’économie, de la politique, de l’Etat, de l’administration, de la justice, de la police, de l’armée, de la politique étrangère, de l’école, de la culture, de l’information, etc. Désormais, en tant que classe sociale, ils ne doivent plus avoir, et définitivement, droit à la parole et à la décision. Tous ces bandits, tous ces voleurs du bien public, doivent redevenir, si c’est possible, des citoyens ordinaires, et se soumettre à la loi populaire. Ils doivent la respecter absolument, tout de suite et sans retour possible. Ils auront, sinon, le droit d’émigrer aux États-Unis. C’est ce qu’on appelle une révolution. Voilà ce que j’ai écrit dans mon bouquin.

Manifestement, Fabien Roussel ne partage pas ce genre d’analyse, car, pour lui et pour son équipe, rompre avec le capitalisme, c’est faire que « les richesses soient créées sans exploiter les hommes et les femmes et sans épuiser la planète ». Dans son discours de Malo-les-Bains, le secrétaire national du PCF, n’a donc pas séparé la question du comment (il faut rompre avec le capitalisme) et la question du pourquoi (pour quoi faire ?). Il ne les a pas séparées et il a répondu à l’une à l’aide de l’autre. Il a répondu au comment par l’intermédiaire du pourquoi. Si je résume son propos en utilisant une terminologie marxiste, rompre avec le capitalisme en ce qui concerne les rapports sociaux de production, c’est mettre un terme à l’exploitation du travail humain, et en ce qui concerne les rapports sociaux de consommation, c’est respecter la planète et ses habitants, c’est avoir réellement le souci de l’écologie. OK ! Mais la grande bourgeoisie dans tout ça, qu’est-ce qu’on en fait ? Elle reste en place ? Elle fait appel à ses amis américains ? Ces deux questions ne sont-elles pas, elles aussi, des questions immédiates ?

Certes, un programme politique n’est pas un cours de théorie économique. Le PCF se doit d’indiquer à partir de quoi la lutte pourra devenir lutte d’ensemble tout en prenant force et vigueur. C’est son boulot, si je puis dire, de la même façon que c’est le boulot de l’allumeur de réverbères de Saint-Exupéry, de s’occuper de ses réverbères. Et là, l’équipe en charge de la direction du PCF nous dit : il existe, en France, deux points ultra-sensibles de la crise actuelle du capitalisme, l’exploitation du travail salarié et l’écologie. Si l’on prend réellement en charge ces deux points, si l’on s’y met à fond, c’est tout le reste qui suivra, à commencer par le PCF lui-même qui est loin d’être au clair sur ces questions. De plus, les fondateurs du communisme n’ont-ils pas écrit que la fin de l’exploitation du travail était l’une des premières choses que la classe ouvrière devait conquérir sur le capitalisme pour en faire la révolution ?

Cet argument est loin d’être idiot. Si l’on observe ne serait-ce que les luttes toutes proches de nous, chronologiquement, n’est-ce pas l’exploitation du travail des hommes et des femmes qui en est le centre ? Les 186 salariés de Cargill licenciés, alors qu’ils ont fait tout leur possible pendant le plus fort de la pandémie, ne sont-ils pas des victimes de l’exploitation ? Ces deux infirmiers de l’EHPAD de Toulouse, du Groupe Domusvi, mis à pied pour avoir demandé avec insistance des masques pour s’occuper de personnes vraisemblablement porteuses du virus, ne sont-ils pas victimes de l’exploitation ? Cet inspecteur du travail, Anthony Bonne, mis à pied pour avoir fait son travail à l’égard d’une entreprise sans scrupule, n’est-il pas victime de l’exploitation capitaliste ordinaire ? Que dire encore d’Alexandre El Gamal ou d’Ahmed Berrahal, révoqués par la RATP pour blocage dans leurs dépôts ? Que dire de ces 3 enseignantes, mises à pied pour 8 mois pour s’être opposées activement à la réforme Blanquer ? Ces personnes, syndiquées et connues comme telles, ne sont-elles pas des victimes de l’exploitation capitaliste, partout présente, partout menaçante, tant à l’égard des ouvriers que des agents de la fonction publique ou des salariés de services publics ?

Et pourtant, je crois pouvoir affirmer qu’il y a deux choses qui ne vont pas dans le discours de Fabien Roussel.

La première c’est que, oui, il faut mettre un terme à l’exploitation du travail, hommes et femmes réunies, j’en suis bien d’accord. Mais les moyens nécessaires de cette mise à terme, c’est-à-dire une lutte à mort avec la grande bourgeoisie et ses divers soutiens, que ce soit dans les rangs de l’écologie, dans ceux de la social-démocratie ou parmi les voyous, n’est pas évoquée. Si on veut en finir avec l’exploitation capitaliste, il faut pourtant s’y préparer. Il faut être clair là-dessus.

La deuxième est que les rapports sociaux de l’économie ne sont évoqués par notre secrétaire national que d’une manière incomplète, amputée de moitié. C’est bien gentil de dire qu’il faut rompre avec le capitalisme et ses rapports sociaux de production. Mais pour faire quoi ? Pour remplacer l’exploitation capitaliste par « une exploitation post-capitaliste », comme on dit chez les gens bien ? C’est volontairement que je n’ai pas prononcé le mot de socialiste. Le socialisme est devenu un mot maudit de notre vocabulaire politique.

J’ai, en tant qu’individu communiste, la naïve croyance que si l’on me propose de rompre avec le capitalisme, j’ai besoin de savoir « Pour quoi faire ? ». Et cela sur les deux plans de la production et de la consommation.

Si l’on me propose de rompre avec les rapports de production capitalistes, j’ai besoin de savoir quels sont les rapports de production que l’on peut raisonnablement envisager pour les remplacer.

Si l’on me propose de rompre avec le capitalisme, c’est-à-dire de rompre également avec les rapports de consommation capitalistes, j’ai besoin de savoir quels sont les rapports de consommation que l’on peut raisonnablement envisager pour les remplacer.

J’ai besoin de faire ici une petite pose théorique car il existe bien des incompréhensions sur les termes que je viens d’employer et surtout sur le terme de consommation. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Marx. La consommation, c’est l’envers de la production. Dans une économie, quelle qu’elle soit, il y a un côté pile et un côté face. Le côté pile, c’est la production. Là, tout le monde s’y retrouve, je n’ai pas besoin d’insister. Le côté face, c’est la consommation, c’est l’usage de la production. Or l’usage de la production ne consiste pas seulement à se procurer des chaussettes ou à boire un verre de bière avec des amis. Il existe d’autres usages de la production et par conséquent d’autres consommations que la bière et les chaussettes. Il existe par exemple l’investissement des entreprises. Celles-ci consomment des investissements. Voici un tableau qui permet de répartir l’ensemble de la production mais cette fois selon le point de vue de la consommation.

Consommation finale (ménages, administrations) Consommation finale individuelle (la bière, les chaussettes...)
Consommation finale collective, (les services publics...)
Consommation productive (entreprises) Consommation productive individuelle(équipements informatiques, logiciels....)
Consommation productive collective (les services publics...)

C’est par la consommation, qui est l’envers de la production, que les ménages peuvent apprécier le mieux et le plus simplement la pertinence d’une nouvelle société. Celle-ci, par exemple, leur permettra-t-elle de se loger ?

Un autre élément intéressant de ce tableau est celui des consommations collectives. Pendant un certain temps, les ménages et les entreprises ont satisfait leurs besoins collectifs à l’aide des mêmes activités. Les trains peuvent être trains de marchandises ou trains de passagers. Ce ne sont pas les mêmes trains mais c’est la même compagnie qui en assurait la gestion.

Mais ces services collectifs, qui en tant que services publics sont hautement appréciés de la grande masse de la population, sont aujourd’hui privatisés, démantelés, réduits, restructurés par la grande bourgeoisie. Son horizon n’est plus national, il est mondial.

Le point de vue de la consommation nous conduit donc ici encore à dire que la rupture d’avec le capitalisme devrait permettre de retrouver le niveau antérieur de services publics en le développant et en l’adaptant aux besoins populaires.

Il est navrant d’observer que certains communistes ignorent ou méprisent le point de vue de la consommation. Ce dernier n’est pas moins important pour les investissements des entreprises que pour les autres types de consommation. A quoi serviraient de beaux rapports de production qui ne permettraient d’investir que des produits de qualité médiocre ou mauvaise ?

La société nouvelle que le secrétaire national du PCF propose implicitement de construire contient-elle cette dimension de la consommation, au sens large et complet du terme ?

Je vais maintenant conclure sur mon bouquin et ce qui m’empêche d’adhérer sans réserve au discours de Fabien Roussel. Je note 3 points.

1) Le premier point, je l’ai déjà indiqué, c’est le fait de parler de fin de l’exploitation sans désigner la classe sociale devant être immédiatement chassée du pouvoir et de l’économie pour que cela soit possible. La fin de l’exploitation capitaliste ne pourra être réalisée sans l’élimination immédiate, complète, définitive, de la grande bourgeoisie en tant que classe sociale.

2) Le deuxième point est la réponse à la question : rompre avec le capitalisme, mais pour faire quoi ? Ce que les masses populaires demandent est, selon moi, que la rupture d’avec le capitalisme se traduise au niveau de la consommation, de toutes les consommations, par des progrès décisifs dans la satisfaction des besoins, qu’il s’agisse des ménages, des entreprises ou des administrations. C’est bien gentil d’avoir de beaux rapports de production, mais s’il n’y a rien dans les assiettes, ça sert à quoi ?

3) Le troisième point est qu’il conviendrait d’avoir enfin l’audace de ses ambitions. Cette audace, c’est une longue construction, faite avec les masses populaires, avec leur participation maximale. Cette audace, c’est la construction du socialisme. Le socialisme est un mot maudit. Raison de plus pour en parler tout de suite. Et puis, si nous, communistes, nous en parlons tant avec persévérance qu’avec vérité, sommes-nous si certains qu’il restera éternellement maudit ?

Ce que je peux espérer de mieux est que Fabien Rousssel ait estimé que son intervention ne pouvait être que très incomplète. Il aurait estimé ne pouvoir faire qu’une seule chose : lancer la discussion. C’est possible. Eh bien dans ce cas, allons-y. Moi, je vous recommande la lecture de mon bouquin. Je suis prêt, quand je pourrai venir en France, à en discuter avec vous.

Lu sur le blog de Jacques Cros

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