Nucléaire et intellectuels organiques par Jean Barra, ingénieur

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L’industrie du nucléaire civil est à un tournant. Bien plus que les débats hargneux entre "contre" et "pour", ce sont les difficultés qu’EDF connaît pour enfin terminer le chantier de l’EPR de Flamanville, mais aussi les problèmes que pourrait rencontrer la fourniture d’électricité au cours de l’hiver qui illustrent cette situation. Il faut donc chercher à comprendre la situation antérieure et quelles sont les causes qui ont pu rester souterraines jusqu’à un passé relativement récent.

Le parc nucléaire à ses débuts, l’accent sur la technique

Le développement massif du parc nucléaire français dans les décennies 1970 et 1980 principalement a été fait sur la base d’un modèle existant aux États-Unis, largement recopié, surtout au début, mais aussi travaillé et finalement sensiblement amélioré [1], tant au niveau de la sûreté que de l’efficacité économique générale. La structure d’EDF [2] – ingénieurs et techniciens, ainsi que les plus hauts niveaux de l’entreprise – a joué en ce sens un rôle exceptionnel. Cela n’a pu être possible que grâce à l’existence, à l’époque, d’un tissu industriel national préexistant et performant, pour lequel la perspective de commandes considérables assurait une masse de profits alimentés par de l’argent public et qui donnait à ce secteur nucléaire un goût particulier. Il est inutile d’insister sur le fait que la situation n’est plus la même aujourd’hui.

Les raisons de ce grand écart sont multiples, et il serait présomptueux d’en faire un examen complet ici. Je voudrais cependant insister sur un aspect particulier qui touche aux relations entre donneurs d’ordre et réalisateurs (y compris entre EDF et entreprises), mais aussi aux relations internes au sein des entreprises (EDF en premier lieu, mais pas seulement) entre les différentes strates de techniciens, encadrants et réalisateurs. Sans vouloir embellir mythiquement le passé [3] ni « dire le regret d’une jeunesse perdue », il semble avéré que dans la première période du nucléaire civil et industriel les questions de mise au point des réalisations techniques aient pris le pas sur toute autre considération. Plusieurs éléments concouraient à cela. Il faut mentionner le caractère naissant de la technologie, même si le parc nucléaire français des années 1970-1980 ne comporte aucun prototype, où tous les acteurs avaient quelque chose de nouveau à manipuler, à créer en quelque sorte. Il faut rappeler aussi l’ampleur même du programme, sa simultanéité, qui faisait de chaque nouveauté une (petite) série à monter en même temps ; il faut aussi avoir présent à l’esprit l’attente du succès de ce programme (« On n’a pas de pétrole, mais on a des idées »), prégnante dans le public comme dans les sphères dirigeantes, qui faisait que la notion même d’échec n’était pas tolérable.

Le réseau haute tension installé concomitamment au déploiement du parc nucléaire fait encore la fierté de RTE.

Une obligation de réussite

Quel que soit le coût ? Pas tout à fait, car les différents acteurs, les yeux pourtant rivés sur le succès général de l’entreprise, n’ont jamais perdu de vue le coût global, d’autant que le succès général était le gage d’un moindre coût global et parce que la recherche du « qui paye » est toujours passée après la volonté de dépenser le moins possible. Pourtant, la création même, et l’ampleur, de ce programme étaient une occasion en or de faire passer des quantités extraordinaires d’argent de la sphère publique (EDF et CEA, pour faire court, surtout EDF) à la sphère privée : le BTP dans son ensemble, les grands groupes de la sidérurgie et de l’électromécanique (Creusot Loire, dont Framatome était une filiale, la CEM du fameux Ambroise Roux, etc.) et, plus tard, les câbliers pour la création du réseau 400000 V qui fait aujourd’hui la fierté de RTE et dont on parle beaucoup moins. Et, pour que ce transfert d’argent « marche », il fallait que le programme soit un succès (condition sine qua non de son extension, et de la manne qui allait avec). Donc les acteurs du processus technique et technologique,les acteurs de la création de valeur,avaient quartier libre mais obligation de succès.

Or il s’agit là d’une technologie complexe, jeune, où le travail intellectuel et l’activité manuelle étaient fortement imbriqués, où la présence de « gorilles apprivoisés » tels que décrits par Gramsci dans les Cahiers de prison était beaucoup plus rare qu’ailleurs. La recherche permanente du meilleur résultat technique, la nouveauté et la complexité des diverses technologies utilisées, tant en termes de fabrication des éléments individuels que de leur assemblage et de leur mise en fonctionnement, ont conduit à donner aux acteurs agissant en tant que techniciens une marge de manœuvre inconnue ailleurs, et ce avec l’assentiment au moins tacite de la direction industrielle des entreprises comme du "client" EDF, avec une identité de vue (comportant notamment la réussite technique) entre l’interne et l’externe du client final, qui n’excluait pas des relations conflictuelles. De ce fait, ce sont les « intellectuels organiques » [4], souvent supposés coupés des réalités concrètes. qui avaient pris une part déterminante dans toute cette activité comme dans son organisation, intellectuels en proximité professionnelle avec la classe ouvrière [5]. Et cela a perduré après la phase de construction proprement dite et a existé dans un contexte différent dans les premières années, voire décennies, d’exploitation [6] : il s’agit là d’une situation exceptionnelle, et en ce sens le nucléaire civil en France a été tout à fait particulier [7].

Avenue de Wagram à Paris, au siège d’EDF, les spécialistes de gestion ont désormais une voix prééminente sur les agents techniques

D’une gestion par les agents techniques à une gestion des corps juridiques

Bien entendu, il est hors de question pour le système (capitaliste) de tolérer sur la durée une situation où il ne peut exercer un contrôle des capitaux en jeu qu’a posteriori et de façon imparfaite ! Il a donc cherché avec persévérance et obstination à faire rentrer le nucléaire dans le cadre qui lui convient si bien par ailleurs. Il y est progressivement parvenu à partir des années 1990, avec la mise en place de plusieurs modes d’organisation, parmi lesquels on peut citer l’assurance de la qualité, imposée dès les années 1970 au détriment des pratiques de contrôle usuelles sur les réalisations EDF, les méthodes projet, l’organisation d’appels d’offres suivant les directives européennes… ; toutes ont eu pour conséquence (à moins que ce ne fût comme objectif) de réduire la mainmise que les techniciens, tous niveaux hiérarchiques confondus, avaient de leur technologie, de leurs processus. Et cela a eu comme conséquence la mise en place – ou plutôt la prééminence, car ils n’avaient pas complètement disparu – d’une nouvelle catégorie d’intellectuels réputés spécialistes en gestion (juristes, avocats, financiers, en premier lieu) dont le lien naturel était avec l’organisation capitaliste du système, et non plus avec la réalisation matérielle des opérations. On aurait pu penser, et cela avait été présenté comme une motivation incontestable des réorganisations successives, qu’on arriverait ainsi à une réduction des coûts par une meilleure surveillance (minimisation) des dépenses. Aujourd’hui, l’expérience malheureusement acquise montre qu’il n’en est rien : les dépenses ont explosé et, bien pis, la justification de la technologie par son succès se trouve gravement remise en cause ; bien entendu pour la construction de nouvelles unités (comme le montrent les difficultés de l’EPR de Flamanville ou de Finlande), mais aussi dès maintenant (les exemples sont disponibles mais seraient trop long à détailler ici) pour la poursuite de l’exploitation des tranches existantes, dont le succès ne s’était pas démenti pendant plus de trente ans. En fait, on constate que la mise en place puis la généralisation de méthodologies présentées comme nouvelles – en fait largement importées d’autres secteurs où elles avaient déjà fait la preuve de leur nocivité (voir par exemple les « rappels » de voitures ou les déboires plus récents du Boeing 737) a conduit dans les faits à faire passer au second plan, voire à tenir pour quantité négligeable, les nécessaires discussions techniques entre donneurs d’ordres et réalisateurs, à minimiser les écarts et à reporter leur traitement à plus tard (et donc trop tard), au détriment du succès global des opérations, mais au plus grand plaisir des juristes, assureurs et autres qui peuvent se lancer dans des contentieux à durée indéterminée [8], incompatibles avec des fabrications de kilowattheures au meilleur coût et dans les meilleurs conditions de sûreté, objectif que tous les acteurs du secteur devraient constamment avoir présent à l’esprit.

En dehors d’EDF, sortir d’un systême de gestion capitaliste

Mais sans doute est-ce trop demander à une logique capitaliste d’organisation de la société ! Raison pour laquelle il est temps d’en changer ! Mais au-delà de cette assertion, que certains trouveront convenue, voire incantatoire, la problématique du nucléaire civil en France, de ses succès comme de sa décadence, illustre comment les technologies modernes – et la création de valeur qui les accompagne – ont besoin d’intellectuels organiques partageant le processus de travail,bien plus que de serviteurs du monde de la finance aptes à contrôler les profits du capital au détriment de la création de richesses. C’est un des ressorts d’un réel changement de logique de la société au bénéfice du monde du travail.

Voir en ligne : sur la revue "progressistes" du PCF

[1Avec un processus de « francisation » qui a permis à terme de se dégager de la licence étasunienne.

[2Avec une influence particulière de son caractère d’entreprise nationalisée, porteuse à tous niveaux de valeurs de service public, issu de l’esprit de 1945. Ce point sera développé plus en détail dans un article à venir.

[3Roland Barthes par Roland Barthes, Seuil, 1975.

[4Sans avoir la prétention de paraphraser Gramsci en une ligne, celui-ci retient l’idée que les intellectuels organiques sont ceux dont a besoin une classe sociale pour assurer son hégémonie, et en particulier des techniciens et ingénieurs. Il est bien évident que nous sommes ici très loin du sens commun donné au terme d’« intellectuels »

[5Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’ils aient été "proches" des organisations, politiques ou syndicales que la classe ouvrière s’est donnée par ailleurs ; certains en étaient même des adversaires acharnés !

[6Un colloque (9 et 10 octobre 2002) du CCE d’EDF intitulé « Le nucléaire et l’homme » en est un témoignage.

[7Certains diraient « nodal ».

[8Et au plus grand profit d’officine spécialisées dans ce business.

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