La guerre, la colère et le chemin de la victoire

, par  pamillet , popularité : 0%

Dans le chaos des manifestations et des violences, notre peuple cherche à tâtons une issue. C’est difficile après des décennies d’impasse sociale et politique.
– Il ne peut rien attendre d’un pouvoir et de médias dominants qui n’ont qu’une inquiétude, leur mise en cause, prêts au pire du parti de l’ordre.
– Il s’interroge sur une gauche qui ne fait que se répéter, rejouant les mêmes rôles, très électoralistes pour la plupart, loin de la profondeur des fractures qui divisent notre peuple [1].
– Il bute depuis des décennies sur l’intransigeance du patronat et des gouvernements, qui refusent tout compromis, toute mesure sociale, et imposent désormais la priorité absolue à la guerre et aux actionnaires.

Car le monde a changé, et c’est par là qu’il faut commencer. La colère qui explose cet automne n’est pas seulement celle de la vie chère, celle d’une jeunesse demandant de meilleures conditions d’étude. C’est celle d’un peuple qui s’interroge sur son avenir et à qui l’on demande de payer, et bientôt de mourir, pour une guerre qui n’est pas la sienne.

1. La guerre, fil rouge de la crise

Pour la première fois depuis des siècles, l’impérialisme occidental fait face à un monde multipolaire qui se développe plus vite par lui-même, avec ses propres technologies, ses innovations, ses échanges sud-sud. Les bourgeoisies européennes avaient deux choix : s’ouvrir à ce monde nouveau, ou s’accrocher à leur domination déclinante derrière les États-Unis. Elles ont choisi la guerre et la vassalisation.

Ce choix a un prix, et c’est notre peuple qui le paie [2] :
– le budget de la guerre : l’objectif de 5 % du PIB pour les dépenses militaires, exigé par Washington et accepté sans débat, se paie en postes de profs, en lits d’hôpitaux, en services publics fermés ;
– l’énergie : coupée de ses sources bon marché depuis la guerre en Ukraine, puis frappée par la guerre contre l’Iran, l’Europe achète cher le gaz et le pétrole américains. Cette facture se retrouve dans nos prix ;
– les capitaux : l’épargne européenne file vers Wall Street et ses géants de la tech, pendant que nos usines ferment.

Voilà ce que recouvrent la vie chère et l’austérité. Les réformes structurelles du FMI, imposées il y a trente ans aux pays du sud, sont désormais mises en œuvre dans des pays développés en voie de sous-développement. Les bourgeoisies impérialistes trahissent ouvertement l’intérêt national.

Et ce sont les mêmes qui donnent aujourd’hui des leçons de non-violence à la jeunesse. Hier encore, le chef d’état-major expliquait aux maires que le pays devait se préparer à « accepter de perdre ses enfants ». On prépare les lycéens aux tranchées, puis on s’indigne de leur colère et on dénonce la violence de quelques-uns.

2. Un mouvement qui n’attend pas l’élection

C’est dans ce contexte qu’il faut regarder l’accumulation des conflits depuis la rentrée : mouvement lycéen, longue grève des pompiers, mobilisation syndicale sur la vie chère, relance des gilets jaunes, journée intersyndicale interprofessionnelle, et ce 17 octobre massif et… violent. Alors que la campagne présidentielle pousse en général à l’attentisme, le peuple ne veut pas attendre, et les pouvoirs ont du mal à reporter à plus tard. Macron a essayé dans son allocution, personne ne l’accepte.

C’est une surprise et une bonne nouvelle. Dans les grandes mobilisations des années Sarkozy, l’échéancier des luttes s’inscrivait dans la perspective du retour de la gauche au pouvoir. Cette année, en quelque sorte, le « 3e tour social » se passe à l’automne précédant la présidentielle.

Le narratif d’un mouvement impulsé par LFI n’est que la tentative du pouvoir de le réinscrire dans la campagne électorale, et d’imposer un second tour présenté comme perdu d’avance entre LFI et RN. Il ne dit rien d’un mouvement que les insoumis suivent à grand-peine. En dehors des cortèges syndicaux, on ne voit presqu’aucun drapeau, sinon parfois le drapeau palestinien.

Surtout, ce mouvement exprime une vérité que le champ électoral étouffe : sur la guerre, le débat démocratique est verrouillé. Du PS aux macronistes, de Glucksmann au RN qui s’y ralliera au pouvoir, tous acceptent la logique de guerre. Macron, dans son allocution, renvoie à l’attente du sauveur suprême dans l’isoloir. Mais le niveau de mobilisation dit le contraire : il faut imposer le débat social maintenant, et lui trouver un débouché. Il faut un « Grenelle » du pouvoir d’achat et des services publics.

3. Un mouvement qui tient compte de l’échec des grandes luttes, retraites, loi travail...

Depuis des décennies, les mouvements sociaux se heurtent à un mur. Même la puissante grève des cheminots n’a pu empêcher la réforme de leur statut. La gauche sociale et politique n’a jamais dit la vérité sur ces échecs ; jusqu’au discours surréaliste de « la gauche qui a gagné » en 2024 pour permettre à Mélenchon de se placer en sauveur suprême « élisez moi premier ministre ». Des questions fondamentales sont restées ignorées :
– Un capitalisme sans marges. Pour maintenir les dividendes records et financer la guerre, la bourgeoisie doit impérativement baisser les salaires et les dépenses sociales. Il n’y a plus de grain à moudre.
– Des forces organisées affaiblies. Les mobilisations les plus massives, comme pour les retraites, soutenues par les trois quarts des Français, n’ont jamais approché les grèves de 1968 : au mieux un million de grévistes, dix fois moins qu’en 68, et trois millions de manifestants dans un pays de 30 millions d’actifs. Le nombre de bases syndicales et de syndiqués recule, et la majorité des travailleurs sont dans des entreprises sans syndicat.
– La désindustrialisation. Cinquante ans de destruction de l’industrie ont laissé un pays qui consomme plus qu’il ne produit, ne tenant que quelques niches et quelques restes des revenus néocoloniaux. C’est l’enjeu de la dette que Mélenchon tente de faire disparaître par magie alors qu’il serait un enjeu central de toute politique de rupture nécessitant une vraie ambition de réindustrialisation. En détruisant les collectifs humains des savoir-faire et savoir-être ensemble, ils ont laissé notre peuple sans colonne vertébrale face à la guerre idéologique, aux réseaux sociaux et aux médias en continu. La société de consommation, le « capitalisme de la séduction » s’en donne à cœur joie. Qui peut être surpris de la violence de foules devant les symboles de la consommation quand une forte baisse de prix sur du Nutella a conduit à des « émeutes » dans des supermarchés en 2018…

C’est dans ce contexte qu’est apparu le mouvement des gilets jaunes. Un délégué CGT de la chimie, devenu gilet jaune sur un rond-point de Feyzin, l’expliquait ainsi : « c’est trop dur à l’usine, c’est pourquoi je suis sur le rond-point le week-end ». La gauche a gouverné longuement depuis 1981 sans « changer la vie ». Depuis Hollande, la détestation du PS pousse d’un côté au vote d’extrême-droite, de l’autre à une radicalisation gauchiste. Les syndicats affaiblis ne tiennent plus leurs cortèges de tête, débordés par des groupes violents qui étaient autrefois en queue de cortège.

4. La violence : une impasse pour le peuple, une aubaine pour un pouvoir en guerre

Comme pour les gilets jaunes, des milliers de manifestants ne rejettent pas les actions violentes, et y sont parfois entraînés. La colère contre le pouvoir se transforme en colère contre la police : « ACAB », « ici personne n’aime la police », « à bas l’État, les flics et les fachos »… [3]. Il y a les groupes organisés pour la violence, black blocs et groupes anarchistes, tous infiltrés et manipulés. Il y a les pillages de jeunes qui saisissent l’occasion de récupérer les symboles de la consommation. Mais il y a surtout, chez beaucoup, l’idée qu’on ne peut rien obtenir sans casse. La médiatisation semble le prouver : le mouvement lycéen n’a existé à l’écran qu’avec les premiers feux, et le 17 octobre, les violences sont devenues le seul sujet.

Il y a bien sûr une partie des violences et pillages de même nature que celles de 2023, notamment de jeunes qui saisissent l’opportunité de récupérer des biens symboles de la société de consommation. Mais il suffit de discuter avec de nombreux manifestants pour réaliser que la question de la violence légitime est présente chez beaucoup. Le témoignage d’une parisienne passant des heures à dialoguer avec des manifestants est éclairant.

Pour la première fois sans doute, les violences se sont tournées contre des personnes. Si beaucoup de manifestants ont applaudi les pompiers grévistes en intervention, ailleurs ils ont été attaqués, et place Bellecour, les violences les ont empêchés d’intervenir à temps sur l’incendie de l’office de tourisme.

Il faut affronter cette question avec détermination.
– La violence sert le pouvoir. Un pouvoir qui prépare la guerre a besoin d’ordre. Chaque vitrine brisée, diffusée en boucle, justifie le couvre-feu, les interdictions de manifester, demain peut-être l’état d’urgence. Et elle nourrit le vote RN, comme on l’a vu ailleurs en Europe. Les violences transforment l’affrontement entre travail et capital en affrontements dans le peuple.
– La violence ne gagne pas. En 68, ce sont les dix millions de grévistes qui ont arraché Grenelle, quand les barricades ont produit la victoire de la droite dès juin [4]. Après 68, l’action directe a produit l’isolement, l’infiltration, l’instrumentalisation par l’extrême droite. Lénine, dont le frère avait été exécuté par la police du tsar, connaissait bien l’impasse du terrorisme anarchiste. La violence de 1830, 1848, 1871 est d’abord celle de la bourgeoisie, et la violence populaire est d’abord défensive. Les émeutes traduisent la violence de l’État ; elles ne construisent jamais de rupture.
– Le gauchisme divise. Il croit trouver un raccourci au rapport de forces, mais il l’affaiblit dans le désordre. L’éclatement répété du NPA en est une illustration. Lénine, contre « le petit-bourgeois pris de rage », défendait dans son livre "la maladie infantile", la discipline, le travail dans les syndicats et les parlements, les compromis nécessaires et le refus du culte de la pureté.

Pourtant, un pouvoir affaibli et désorganisé peut voir sa répression se retourner contre lui. À une condition : que le mouvement reste massif, uni, et refuse le terrain de l’affrontement que le pouvoir lui tend.

5. Paix et salaires, un même combat pour un rassemblement majoritaire

Si tant de manifestants pensent la violence nécessaire, c’est que la gauche ne porte plus de chemin vers le changement de société. En 1968, toute la gauche se plaçait dans la perspective du socialisme. Aujourd’hui, même Mélenchon parle de rupture politique, pas de changement de société, et prépare ses compromis, comme Tsipras face à la troïka.

Nous payons quelques décennies de silence des communistes sur la nature de la révolution, et l’autophobie communiste dénoncée par Losurdo. La « voie démocratique » du 22e congrès a conduit à oublier le rapport de forces social au profit du seul rapport de forces électoral, et le second s’est affaibli à mesure que le premier reculait. Gramsci nous rappelle que dans un pays développé, la révolution est une « guerre de position » : la construction patiente d’une hégémonie culturelle.

Quand Lénine passe du slogan « tout le pouvoir au soviet » à l’organisation de l’insurrection, il considère que la dictature militaire rend impossible le développement pacifique de la révolution russe. Qui peut dire que toute perspective de rupture pacifique soit écartée en France ? Nous ne ferons pas « tomber l’état » comme le disent certains [5], en prenant par surprise l’Elysée ou l’assemblée nationale. Si la décapitation du roi était nécessaire pour Robespierre qui avait pourtant proposé l’abolition de la peine de mort, c’était pour que la révolution victorieuse aille à son terme, et cette décapitation n’a pas suffi, le bonapartisme a imposé le caractère bourgeois de la révolution avant le retour d’un roi… même si la république est restée. Les révolutions ont des moments forts mais s’inscrivent dans le temps long.

Il faut prendre conscience de l’ampleur de la tache historique de reconstruction d’une hégémonie culturelle autour d’un projet de changement de société, et d’abord dans la reconstruction de l’unité populaire fracturée par le racisme et les inégalités.

La guerre donne à cette reconstruction un axe clair. La paix ne viendra que de la négociation : rétablir les échanges, notamment énergétiques, ouvrir la France au monde multipolaire, sortir de la vassalisation. C’est le sens de la position de Fabien Roussel, qui fait de la paix la condition de toute conquête sociale. Paix, souveraineté, réindustrialisation, pouvoir des travailleurs : c’est la perspective d’une société socialiste qu’il faut remettre en débat, non comme un texte de congrès mais comme une issue réelle à la crise.

La crise sera longue. Il faut donc convaincre le plus grand nombre de manifestants que le premier résultat de leur mobilisation doit être de renforcer l’organisation et l’unité du peuple. Comme le dit le Manifeste : « Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union grandissante des travailleurs. »

6. Objectif : la grève pour un Grenelle de l’urgence sociale et de la paix

Que dire à ceux qui voient que l’élection ne suffit pas, que la mobilisation seule n’a pas de débouché, et que la violence est une impasse ?
– Qu’il faut être beaucoup plus nombreux, et que l’essentiel ne se joue pas sur les places ni dans les médias, mais partout, au travail et dans les quartiers.
– Qu’il faut passer de un à dix millions de mobilisés, et du samedi à chaque jour de la semaine.
– Qu’il faut organiser partout la grève, avec des piquets bloquant l’activité là où c’est possible.
– Que les syndicats peuvent réunir dans chaque bassin d’emploi tous les délégués et élus du personnel pour préparer le 5 novembre.

Les négociations annuelles obligatoires démarrent, et le triptyque salaires, prix, profits peut reprendre le dessus.
Mais augmenter les salaires et financer les services publics exige d’en finir avec l’économie de guerre. « L’argent pour les lycées, l’argent pour les salaires, pas pour les actionnaires, pas pour la guerre ! »
Nous ne donnerons pas 70 milliards à Zelensky, la France ne doit pas envoyer de soldats au Moyen-Orient, et il ne faut pas augmenter de 6 milliards le budget 2027 des armées.

Partout, organisons le succès du 5 novembre, avec dès le matin le maximum de grèves. Passons de un à dix millions de grévistes, avec un objectif clair : une conférence sociale qui décide sur le pouvoir d’achat et les services publics, et une France qui choisit la paix.

L’adresse originale de cet article est https://levenissian.fr/La-guerre-la...

[1] Le parti communiste, à son dernier congrès, et son candidat pour 2027 tentent quelque chose de nouveau, mettant la paix et le travail au cœur d’un projet de rupture, entre socialisme et plan climat, mais qui reste peu connu.

[3] Dans les années 70, on disait CRS SS… et aussi « à bas l’État, les flics et les patrons ». La disparition des patrons dans les slogans est un signe.

[4] Sans compter que ceux qui haranguaient la jeunesse dans les affrontements sont souvent passés « du col mao au Rotary Club ».

[5] rappelant les annonces grandiloquentes des gauchistes à Charlety e, 1968 considérant que le pouvoir était à prendre...

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