Vu d’ici : l’essentiel et la méthode pour tenter de le percevoir… Témoignage de Danielle Bleitrach en Crimée

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 1%

Les dogmatismes...

Pour tenter de déconstruire les stéréotypes... Vu d’ici mon pays, la France, me paraît la proie de tous les dogmatismes. Le pire de tous, celui qui ne voit de salut que dans le capitalisme, le marché, l’art jusqu’au bout de tenter de résoudre les problèmes avec ce qui les crée... Mais il y a d’autres idées préconçues : au lieu de partir de la réalité telle qu’elle est, mes chers français s’obstinent à lire la situation avec les lunettes d’un pseudo dogmatisme théorique, applicable en toutes époques, tous pays. En ce moment, le même schéma est appliqué aux printemps arabes, aux ex-pays de l’Union soviétique, comme le fait d’ailleurs le capital lui-même dans sa mondialisation... C’est d’ailleurs ce qui le perd. Mais déjà, quand on se réfère à l’histoire de ces pays et de l’ensemble d’une société dont l’économique est déterminant "en dernière instance", comme le faisait Marx dans "Les Luttes des classes en France" et Engels pour l’Afghanistan, c’est dans la méconnaissance la plus totale...

Partir des petites gens, la négation de la négation...

Ce qu’on pourrait appeler mon "impressionnisme", ma description de la vie quotidienne et des petites gens, part de l’idée que ce sont eux, par leur obstination et par le fait qu’ils ne peuvent pas survivre autrement, qui font la seule histoire, celle de la lutte des classes. Ou pour parler comme Lukacs, ils sont la négation de la négation. Donc je ne prétends pas à "l’objectivité journalistique" qui n’existe pas, même si les faits restent sacrés.

J’utilise la vision du monde du petit homme, le soldat Schweik, Charlot mais aussi Figaro, leur impertinence lucide. Ici, il s’agit de la fin de l’Union soviétique, un événement des plus importants sinon le plus de la fin du XXème siècle. Ceux que j’écoute, regarde, entend, grâce à Marianne qui depuis le début partage cette approche, ont subi, comme nous communistes français, mais aussi notre peuple français, ce choc sans rien y comprendre. Moi non plus, mais il faut au moins se débarrasser de l’image imposée ; l’impression est comme une déconstruction des à priori, de la croyance en un savoir immédiat qui n’est jamais que l’idéologie de notre société, celle de la classe dominante...

Qu’est ce exactement que le stalinisme ? Les Russes aiment les tyrans ?

Par exemple, il est stupéfiant de s’entendre répéter avec obstination que tout a dévié à la mort de Staline et que ça a commencé à pourrir de l’intérieur, l’acceptation de petites corruptions, de petits avantages que l’on achetait avec une fausse ouverture, mais qui se traduisait par la catastrophe pour tous. Alors en Français un peu trop cultivé, on pense à Ivan le Terrible, le modèle de Staline... Oui mais voilà, on ne sait rien des multiples interprétations de l’histoire d’Ivan. Des débats auxquels ça a donné lieu, y compris le film d’Eisenstein... On imagine que la deuxième partie du film a été censurée parce que Staline ne supportait pas d’être comparé à ce tyran paranoïaque. Il n’en est rien. Staline se voyait lui-même comme Ivan et il pensait qu’il n’était pas allé assez loin, encombré comme il l’était dans sa religiosité excessive. Et ce qui a été reproché à Eisenstein, est une interprétation de la politique étrangère d’Ivan. Si Staline choisit Ivan plutôt que Catherine de Russie ou Pierre le Grand comme référence, c’est parce qu’Ivan se méfie des étrangers européens et qu’il mène la bataille pour ouvrir une fenêtre sur la Baltique contre les Polonais, les Lituaniens, les Allemands. Alors que les puissances européennes, l’Autriche en particulier, l’incitent à aller combattre le musulman au sud, la Turquie et le Tatar son vassal, lui, au contraire, recrute les Tatars de Kazan pour aller vaincre les Polonais et les Allemands. Il renouvelle l’alliance d’Alexandre Nevski (autre film d’Eisenstein) avec les Tatars contre les chevaliers teutoniques. Ce qui est reproché à Eisenstein, c’est d’avoir mal interprété, occidentalisé la politique d’Ivan. Et on se doute bien qu’il s’agit de l’actualité, l’URSS et l’Europe. Que peut-elle en attendre ? Question encore brulante...

Rancune à l’égard des communistes ou garanties d’un contrôle ?

Deuxième référence mal comprise, le cas d’Ivan est assez proche de celui de notre Louis XI, qui a lui aussi mauvaise réputation. Il abat les boïards, les grands seigneurs féodaux, fonde une armée nationale avec des cavaliers tatars. Et ce qu’on connait mal, crée une sorte de système de ville franche, dans laquelle le collectif paysan et marchand peut racheter l’impôt payé aux boïards et acquérir un droit de liberté politique qui va jusqu’au droit de juger, mais aussi celui de se mêler de la politique intérieure et extérieure. Dans le fond, l’idée est que la centralisation par l’autocrate empêche les querelles de riches et des puissants, les soumet par la cruauté - idée que l’on retrouve chez un autre contemporain (Henri VIII et César Borgia) - et pour se faire, s’appuie sur une véritable autogestion généralisée dont le droit est racheté par l’impôt, disons national, bien qu’il ne s’agisse pas encore de nation.

Donc quand mes homos-soviéticus disent que, depuis la mort de Staline, tout s’est lentement pourri de l’intérieur et qu’ils n’ont plus confiance dans les communistes qui ont détruit l’Union Soviétique, c’est très ambigu. Un de nos derniers interviewés, dont je publierai l’interview ultérieurement déclare : « Les communistes, non je ne les veux plus, ils n’avaient qu’à conserver le pouvoir qu’ils avaient et ne pas détruire l’Union soviétique »... Quelques minutes après, nous parlons de l’union entre la Chine et la Russie, combien elle inquiète les États-Unis, et que cela explique peut-être le choix d’Obama de venir créer cette guerre civile... Le même homme qui ne veut plus des communistes, déclare : « ils ne pourront pas encercler, la Russie est trop immense, La Chine a plus d’un milliard d’habitants... Et puis en Chine, il y a les communistes qui dirigent »... Je l’interrompt en soulignant la contradiction. Il rit d’être pris la main dans le sac... et affirme : « Ce sont de vrais communistes, celui qui est corrompu on le met en prison... ».

Et là, tout à coup, ce que je prenais pour de la rancune, s’éclaire ; il ne s’agit pas de bouderie, mais d’exigences de garantie qu’ils ne referont pas pareil, qu’ils agiront pour le peuple et qu’ils ne se contenteront pas de discours en laissant les situations pourrir, l’injustice s’installer.

Derrière l’autocrate, l’autogestion... et il ne s’agit pas d’une simple vision de ma part, mais elle s’étaye sur cette attention à l’environnement, aux moyens de transport, à l’emploi pour tous...

L’essentiel : pourquoi l’Europe veut-elle la guerre ?

Deuxième idée, qui dans sa simplicité renvoie aussi au débat entre Einstein et Staline à propos d’Ivan : qu’est-ce que l’Europe ?

Et là, la réponse dans sa simplicité m’a été apportée par deux femmes de Kharkov qui ne faisaient pas de politique, étaient tellement occupées à travailler, à faire le ménage, qu’elles n’avaient rien vu dans leur ville. Elles étaient des mères avant tout, leur ville touche l’oblast de Lugansk et elles ont peur, elles pleurent et ne dorment plus. Parce qu’elles craignent que l’armée ukrainienne prenne leurs époux, leurs fils pour les envoyer combattre les gens du Donbass. Elles regrettent elles aussi la paix, l’égalité de l’Union soviétique. Elles ne savent pas ce qui s’est passé ; un matin elles ont ouvert la télé qui leur a annoncé la fin de L’Union soviétique. Ce temps béni où il n’y avait pas de différence entre russes, ukrainiens, biélorusse et où l’on vivait en paix.

Je leur demande si elles préfèrent l’Europe ou la Russie... Elles me répondent « Pourquoi faut-il choisir ? Pourquoi l’Europe apporte-t-elle toujours la guerre ? ». Et voilà la réponse au débat entre Eisenstein et Staline : « l’Europe c’est la guerre ! ».

Danielle Bleitrach

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    Les résultats de la consultation des 16, 17 et 18 juin sont maintenant connus. Les enjeux sont importants et il nous faut donc les examiner pour en tirer les enseignements qui nous seront utiles pour l’avenir.

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