Mon chemin vers Staline Par Youri Belov

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Un texte fondamental pour comprendre pourquoi 70% des Russes regrettent l’Union soviétique et pourquoi Staline est plébiscité par eux comme le plus grand homme de tous les temps depuis quelques années, et les opinions continuent à monter dans ce sens. Non les Russes ne sont pas des gens particuliers ayant un goût immodéré pour les despotes, mais voilà l’expérience qu’ils ont faite et leur évolution vers cette opinion. Non ce n’est pas Poutine qui imposerait le culte de Staline, d’un côté il est vrai qu’il le préfère à Lénine qui, selon lui, aurait divisé l’empire russe ; mais ses alliés directs ne cessent au contraire de combattre l’URSS et Staline aussi bien que Lénine, le thème du goulag est moins fréquent que celui des magasins vides, mais il est utilisé. Non si Poutine doit montrer un certain respect pour l’URSS, c’est en suivant l’opinion publique. Ici c’est quelqu’un d’âgé qui décrit le vécu de la déstalinisation et après la fin de l’URSS, une vision différente… Mais ce qui est frappant c’est qu’après une période marquée par la différence entre ceux qui avaient vécu l’URSS et la jeunesse, nous assistons à l’engouement de la jeunesse pour l’histoire et un intérêt renouvelé pour l’URSS et Staline. A lire pour comprendre, imbéciles convaincus de tout savoir après excès de BMFTV, passez votre chemin (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop).

Article tiré de La Pravda n° 142 (30929) 20-23 décembre 2019, et traduit par Marianne Dunlop pour le blog Histoireetsociete.

Je suis de la dernière génération stalinienne. Quand, en 1961, Nikita Khrouchtchev « a dénoncé le culte de la personnalité » du grand dirigeant soviétique, ce dont nous parlerons plus bas, j’avais dix-sept ans [1]. On aurait pu imaginer que l’esprit de l’éducation stalinienne demeurerait inébranlable en moi, ainsi que chez les gens de ma génération. Hélas, des doutes sur la légitimité historique de Staline m’ont rendu visite plus d’une fois et, d’ailleurs, je ne suis pas le seul. A ma grande honte, je dois avouer que cela s’est surtout produit pendant les années de la maudite perestroïka de Gorbatchev.

Un coup asséné contre ce que j’avais de plus cher dans ma jeunesse

Staline est entré dans mon âme d’enfant pendant les années de la Seconde Guerre mondiale. Il ne serait pas exagéré de dire qu’il était aimé de tout le monde comme un membre de la famille, et son nom était synonyme de foi en la victoire de notre patrie soviétique.

Ma famille a été évacuée de Leningrad assiégée vers la ville de Molotov (aujourd’hui Perm), où ma mère devint contremaître dans un atelier de couture où l’on recevait du front les uniformes des blessés pour qu’ils soient remis en état et renvoyés au front. Je me souviens qu’un jour ma mère est rentrée du travail avec un portrait de Staline. Il a été placé entre deux fenêtres de la petite pièce dans laquelle vivaient six personnes : notre mère et ses cinq enfants. Chaque matin, quand je me réveillais, je regardais le demi-profil stalinien plissant des yeux gentils et sages. Staline était alors pour nous, comme Pouchkine : notre tout. Bien sûr, nous ne connaissions pas ces mots ni ne prononcions de tels mots, mais nous sentions quelque chose de grand et de fort dans le mot « Staline ».

Les années d’adolescence dans l’après-guerre se sont envolées rapidement. Imperceptiblement, nous sommes entrés dans notre jeunesse. Nous traitions Staline comme un père, strict, exigeant mais toujours juste et bon. Ni moi ni aucun de mes camarades et amis n’ont jamais pensé qu’un jour Staline ne serait plus avec nous.

Cependant, la vie suivait son cours normal, devenant plus lumineuse et plus heureuse. On se souvenait de plus en plus rarement de la faim des années de guerre et de la disette des années d’après-guerre. Enfants des vainqueurs, nous croyions fermement en notre heureux avenir. Nous étions vêtus plus que modestement. Une nouvelle chemise, un pantalon ou une jupe était un événement joyeux dans nos vies. Et de tels événements se produisaient de plus en plus souvent. Nous pouvions manger du pain blanc et du beurre tous les jours ! Les graves pertes de la guerre – la mort de pères et de proches au front – n’avaient pas été oubliées, mais étaient estompées. Nous avons cru en nous – nous avions avec nous Staline, inflexible, invincible. La radio diffusait de la musique classique et des textes littéraires russes et soviétiques. On y célébrait le pays, le peuple, le Parti et Staline. Tout cela constituait pour nous une unité organique. Et soudain, cette unité a vacillé : dans les premiers jours de mars 1953, des informations alarmantes sur la maladie de Joseph Vissarionovitch Staline nous sont venues de la radio, et le 5 mars la radio a annoncé sa mort. Cette nouvelle m’a trouvé dans la ville de Kalinovka, région de Vinnitsa. Dans les premiers jours après la mort de Staline, j’ai découvert ce qu’est la douleur d’un peuple : des vieillards et des femmes pleuraient ; des anciens combattants retenaient à peine leurs larmes. Beaucoup plus tard, en 1961, Alexandre Tvardovski, mieux que quiconque, a exprimé l’attitude du peuple soviétique envers Staline. Seuls les ennemis haineux du pouvoir soviétique, de tout ce qui est soviétique peuvent contester ces vers du poète :

Nous l’appelions (à quoi bon mentir)
Père dans notre pays-famille.
Il n’y a rien à retrancher ni ajouter, –
C’était ainsi sur notre terre.

Les leçons de bolchevisme de Zinaïda Nemtsova

Si je dois résumer en un mot mon attitude envers Staline dans ma jeunesse : je l’aimais. Je l’aimais comme une personne très chère.

Ce sentiment d’amour a été pulvérisé sous les coups d’une attaque pernicieuse en 1956 : le rapport du premier secrétaire du Comité central du PCUS « Sur le culte de la personnalité et ses conséquences », lu par Khrouchtchev lui-même lors d’une réunion à huis clos du XXème Congrès du PCUS. Il n’y a pas eu de questions à l’orateur, ni de discussion sur le rapport. La même procédure cynique concernant le grand chef décédé a été répétée dans chaque cellule du parti.

En tant que secrétaire du Komsomol de l’école n°139 de Leningrad, j’ai été invité à écouter le rapport Khrouchtchev. Tous ceux qui assistaient à la séance étaient tétanisés et consternés. Après la lecture du rapport, nous sommes restés assis dans un silence de mort, sans nous regarder, sans prononcer un mot.

Deux ou trois minutes s’écoulèrent. Le secrétaire de notre organisation principale du parti s’est levé, il a dit : « C’est tout, camarades », et s’est dirigé vers la sortie de la classe où notre réunion silencieuse s’était tenue. Tous les participants se sont immédiatement levés et l’ont suivi… Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai repassé en mémoire toute ma vie et elle était imprégnée d’un sentiment d’amour pour Staline.

Toutes mes tentatives pour poser la question : « Comment est-ce possible ? » ont été interrompues par mes camarades supérieurs, des membres du parti, avec la même réponse : « Le congrès du parti en a décidé ainsi ». Aucun de nous ne savait alors que le décret du vingtième congrès du PCUS « Sur le culte de la personnalité de Staline et ses conséquences » avait été adopté à l’unanimité sans qu’il y ait eu discussion du rapport de Khrouchtchev (?!). Le Présidium du Comité central du PCUS n’a pas non plus statué sur cette question. Molotov, Kaganovitch, Vorochilov s’étaient prononcés contre la proposition de lire le rapport Khrouchtchev au congrès du parti. Mais leur "contre" n’a pas été mis aux voix. Khrouchtchev a fait le rapport mentionné au nom du Présidium du Comité central du PCUS, en s’appuyant sur la majorité silencieuse des membres du Présidium.

Les années ont passé et la question : « Comment est-ce possible ? » – est restée sans réponse. Elle a perdu de son acuité, pour finalement être diluée dans la vie quotidienne.

Mais un jour cette question, à ma grande surprise, a refait surface dans ma conscience. J’avais déjà fait l’armée et étais secrétaire du Komsomol à l’école (lycée) 139 de Leningrad, que j’avais terminée en 1957. J’avais 26 ans lorsque j’ai rencontré Zinaïda Nikolaievna Nemtsova, une vétérane du parti, réprimée en 1937 et qui avait purgé une longue peine dans un camp de prisonniers du Goulag. Elle travaillait dans le département de propagande et d’agitation du comité du parti de l’usine Métallique de Leningrad. Cette usine parrainait notre école depuis de nombreuses années, et mes rencontres avec Zinaïda Nikolaievna n’étaient pas fortuites. Lors d’une de ces réunions, je me suis permis d’aborder la question des « répressions staliniennes », étant sûr qu’elle les condamnerait.

Ce que j’ai entendu d’elle m’a plongé dans la confusion. Comme on dit dans de pareils cas, cela m’a fait comme un choc électrique. Je vais tenter de reproduire fidèlement ce qu’elle a dit, pas mot pour mot, mais en substance. « Vous pensez, jeune homme », dit-elle en martelant chaque mot, « que je vais parler de Staline comme Khrouchtchev ? ». Oui, je ne vous permettrai jamais de dire une seule mauvaise parole sur Iossif Vissarionovitch. Oui, nous avons été en camp pendant de nombreuses années, et toutes ces années nous avons cru en lui. Des prisonniers, il y en avait de toutes sortes. La majorité dans le camp où je purgeais ma peine comprenait quel fardeau de responsabilité pour le sort du pays et du Parti avait endossé Staline. Nous soupçonnions que nous étions en captivité non sans l’aide de ceux qui le détestaient. Chez nous, les politiques, ils étaient en minorité. Mais quelle activité folle, ils déploient maintenant ! ».

J’ajouterai de moi-même : à propos des victimes innocentes de la vive lutte idéologique et politique qui a eu lieu dans le parti à la fin des années 1920 et dans les années 1930, Staline et le PCUS (b) se sont exprimés directement et honnêtement dans le Décret du Sovnarkom de l’URSS et du comité central du PCUS (b) du 17 novembre 1938. Il est incomparablement plus profond et plus fondamental dans son contenu que le décret idéologiquement vague du Comité central du PCUS « Sur le culte de la personnalité et ses conséquences » du 30 juin 1956.

Nous soulignons que les opposants à Staline n’étaient pas seulement des opposants, mais ses ennemis. Dans le « Bulletin de l’opposition » publié par Trotski à l’étranger, dans les années trente, le slogan « Éliminer Staline ! » a été proposé. Il n’est pas difficile de deviner quelle était la signification politique de ce slogan. En 1937, le NKVD était dirigé par Iagoda, partisan de Trotski et de Boukharine. C’est lui qui a déclenché la répression, notamment contre les cadres staliniens.

Quand je repense à cette époque communément appelée Dégel, je suis de plus en plus convaincu qu’il s’agissait plus d’un dégel pour les antisoviétiques qui à l’époque se cachaient encore, que pour les victimes de la calomnie et de l’excès de zèle de la bureaucratie soviétique et du parti. À cause de ce zèle, des gens dévoués à leur patrie et au parti ont payé de leur vie. Quant aux antisoviétiques cachés, ils ont montré leur vrai visage pendant la perestroïka de Gorbatchev : le visage des ennemis du pouvoir soviétique, des ennemis du peuple. Ayant reçu une liberté totale pour leurs actions antisoviétiques, ils ne se sont pas fait attendre longtemps.

Leurs actions se distinguaient par un primitivisme raffiné, une simplicité pire que le vol. Voici, par exemple, comment le magazine Ogonyok présente Zinaïda Nikolaievna Nemtsova au lecteur lambda : « Le vétéran du parti Z.N. Nemtsova, qui a traversé les horreurs des camps staliniens, essaie de nous faire croire dans son entretien avec le magazine Ogonyok que la répression de 1937-1938 était organisée par les gardes blancs et les gendarmes infiltrés dans les rangs du NKVD à Moscou et à Léningrad ». Oui bien sûr, il y en avait, mais c’était d’une rareté exceptionnelle.

Remarquez le contraste entre le jugement moral sur l’ère stalinienne (« après les horreurs des camps staliniens ») et le simplisme du compte-rendu de ce que dit Nemtsova sur ses aspects négatifs (« la répression de 1937-1938 a été organisée par les gardes blancs et les gendarmes »). L’objectif étant de créer chez les lecteurs et auditeurs qui, dans les années de la perestroïka étaient encore obnubilés par l’hystérie anti-Staline, une illusion d’objectivité de la part des rédacteurs d’Ogonyok, une revue qui déjà alors était devenue antisoviétique, et de l’incapacité à cette « objectivité » chez la victime de l’époque, Zinaïda Nikolaievna Nemtsova. Les paroles de la rédaction ont été mises dans sa bouche. Une technique utilisée pour couvrir et blanchir les héritiers idéologiques de Trotski, Kamenev, Zinoviev, Boukharine, qui avaient repris vie et s’étaient multipliés comme des punaises, principalement parmi l’intelligentsia universitaire et académique. Pour cela, les gardes blancs et les gendarmes étaient mis à profit.

La leçon que m’a donnée Zinaïda Nikolaievna s’est fixée dans ma mémoire pour le reste de ma vie. Mais, à mon grand regret, elle n’a eu effet sur moi qu’après mon cinquantième anniversaire. Pendant les années de ma jeunesse, parmi mes camarades et amis se trouvaient des enfants de parents fusillés en 1937. Il y en avait très peu, et pourtant, et pourtant… La douleur que l’on éprouve pour un proche qui n’est pas mort pour la Patrie, mais suite à la trahison de ses amis, ou la cruauté de personnes indifférentes à votre destin, ne passe jamais. Même chez ceux qui ont réussi à surmonter la tragédie de leur famille. L’écho de cette douleur résonnait dans mon âme. Même si, comme l’écrasante majorité des personnes de mon âge, je n’ai pas eu de parents qui aient souffert injustement. Mais bien que ceux-ci fussent seulement une minorité, cela n’en fait pas une tragédie de la minorité, mais une tragédie générale.

Staline comprenait-il cela ? Bien sûr, il le comprenait et cela ne le réjouissait pas, comme en témoigne la résolution susmentionnée du Conseil des commissaires du peuple de l’URSS et du Comité central du PCUS (b) de 1938. Mais il fallait préparer le peuple à une guerre inévitable. Peut-être Staline a-t-il été le seul parmi les dirigeants du pays à savoir quels énormes sacrifices cette guerre nécessiterait. C’est ce qui l’a décidé à la collectivisation accélérée de la paysannerie, sans laquelle l’industrialisation du pays, garantie de victoire sur l’Allemagne nazie, aurait été impossible. Avec son sens de l’aphorisme, il qualifiait la guerre imminente de guerre motorisée.

Il a fallu du temps,celui des réflexions et des expériences douloureuses avant de comprendre tout ce qui avait été dit. Il en a été de même pour moi.

Une reconnaissance tardive

Pour revenir à l’époque de ma jeunesse (les années 60-70 du siècle dernier), je me souviens de la littérature de ces années-là : les nouvelles et romans de Constantin Simonov, de Youri Trifonov, Youri Bondarev, G. Baklanov, Danil Granine, Valentin Raspoutine, Vassili Choukchine, les pièces d’Arbouzov, de Rozov… Je ne suis pas critique littéraire, mais, à mon avis, le réalisme critique prévalait en prose, poésie et dramaturgie. Mais combien ce dernier manquait à la vie du parti, et surtout à l’éducation politique, domaine dans lequel j’ai travaillé pendant près de vingt ans, à l’Université du marxisme-léninisme de Leningrad. J’y donnais des cours du soir sur la méthodologie de la propagande du parti. Les étudiants étaient principalement des ouvriers. Ils nous bombardaient impitoyablement de questions. Des questions idéologiques, peut-être plus que des questions économiques. Par exemple : « Qu’est-ce que le "socialisme développé" et quels sont ses manifestations dans l’économie, la politique et la culture ? », « Comment comprenez-vous cela : l’économie devrait-elle être économe ? », Etc. Et nous, liés par la discipline de parti, ne pouvions pas répondre grand-chose.

Il y avait aussi des questions au sujet de Staline : « Pourquoi Winston Churchill, un antisoviétique enragé, a-t-il fait cet éloge de Staline : "C’était une personne exceptionnelle… Peu importe ce que l’on dit de Staline, des gens comme lui, l’histoire et les peuples ne les oublient pas", tandis que les dirigeants soviétiques et du parti gardent le silence sur le rôle historique de Staline ? ». « Vous avez probablement remarqué que sur le pare-brise des camions, on peut souvent voir des portraits de Staline ? Comment expliquez-vous ce phénomène ? »

L’intérêt pour Staline et son époque a commencé à augmenter fortement après la publication des mémoires des maréchaux de l’Union soviétique, à commencer par « Mémoires et réflexions » de Joukov. Cet intérêt s’est encore accru après la sortie de l’épopée « Libération » de Youri Ozerov (1968-1972). Le renouveau de l’esprit de l’ère stalinienne parmi le peuple est devenu tangible. N’est-ce pas pour cette raison que la « cinquième colonne », déjà constituée au sommet du parti, au Politburo du Comité central du PCUS (Gorbatchev, Yakovlev, Chevardnadze, Medvedev) s’est précipitée pour faire la perestroïka ?

Dans le même temps, la vie idéologique était tellement dogmatisée qu’il n’y avait pas de place pour une nouvelle pensée. C’est la raison de la formation d’un phénomène que l’on pourrait définir comme une dissidence interne dans la société et dans le parti (oui, dans le parti aussi). Pour la plupart, les dissidents de l’intérieur comprenaient des gens fidèles au pouvoir soviétique et aux idéaux du communisme, mais qui critiquaient sévèrement la direction idéologique et politique du PCUS. Personne ne créait de structures organisationnelles : cela ne serait pas venu à l’idée. Je partageais pleinement cette attitude critique envers la vie idéologique du parti. Les architectes de la perestroïka spéculèrent sur cette disposition d’esprit.

Le dogmatisme au sein du parti était perçu par la plupart des jeunes communistes comme l’héritage de Staline. Les antistaliniens libéraux n’avaient pas ménagé leurs efforts en ce sens. Comme l’a montré la perestroïka, après la mort du dirigeant, ils avaient pris pied non seulement dans la littérature et l’art, mais aussi dans les sciences sociales. En tant que conseillers et consultants, ils ont su obtenir la confiance des plus hauts échelons du parti. Léonid Brejnev avait cette expression indulgente à leur sujet : « Mes sociaux-démocrates ». Ici, dans l’appareil du Comité central du parti, ils ont fait alliance avec les dogmatistes. Ensemble, ils présentaient Staline à la société comme l’antithèse de Lénine.

Quant aux œuvres de Staline, nous n’y avions pas accès : elles étaient a priori considérées comme dogmatiques. Pour les œuvres léninistes, au contraire, leur étude se déroulait sous le signe de la déification de leur créateur. Quelle est la logique dialectique de la pensée léniniste ? – Cette question n’était pas soulevée devant nous. L’approche de classe en tant que méthode matérialiste dialectique de cognition et d’évaluation des faits et des phénomènes sociaux n’était pas un sujet d’étude dans la formation des membres du parti et dans l’éducation politique. A partir de l’opposition entre Staline et Lénine, on pratiquait une idolâtrie vulgaire de ce dernier.

Le socialisme construit sous la direction de Staline a été jugé non créatif, totalement réducteur, ne répondant pas aux principes de base de la théorie marxiste-léniniste. Hélas, moi non plus je n’ai pas opposé de résistance à cette dépréciation du socialisme stalinien. Parmi l’intelligentsia, l’idéal social de l’avenir, défini par Lénine à une époque comme « socialisme intelligent », a gagné en popularité. On l’a plus tard appelé socialisme à visage humain. Comme nous manquions d’une étude approfondie des œuvres léninistes et staliniennes, qui enseignent la logique dialectique de la pensée ! Je n’en ai pris conscience qu’avec beaucoup de retard, ayant dépassé la cinquantaine.

Ne pas oublier le nom de ceux qui ont eu le courage

Plus je vis (j’ai déjà atteint 80 ans), plus je ressens de culpabilité personnelle devant Staline. Au cours des trente dernières années, la Pravda et Russie soviétique ont publié bon nombre de mes articles historiques et théoriques à ce sujet. Le présent article est particulier : il est de nature personnelle, une confession, pourrait-on dire.

Je ferai remarquer qu’accuser Khrouchtchev d’avoir déchaîné l’anti-stalinisme ne demande aujourd’hui ni audace ni courage tant c’est devenu un lieu commun. Khrouchtchev savait que les collaborateurs de Staline se démarqueraient de lui : il était l’un d’entre eux. Et c’est ce qui est arrivé. Les interventions susmentionnées de Molotov, Kaganovitch et Vorochilov en défense de leur chef manquaient de conviction. Aucun d’entre eux n’a déclaré fermement son opposition. Comme tous les membres du Présidium du Comité central du PCUS, ils se sont finalement plongés dans un silence résigné lorsque Khrouchtchev a terminé de lire son rapport.

Tous se sont tus, absolument tous (!) Les membres du Comité central du parti et tous les délégués au congrès sans exception. Mais le plus inattendu était le silence du peuple soviétique. Sous ses yeux, une trahison avait été commise, un crime politique contre leur chef. À l’exception de la Géorgie, où des gens sont venus prendre la défense de Staline, dans les républiques restantes de l’URSS, tout était comme dans le drame de Pouchkine : le peuple se taisait. Je pense qu’on a affaire ici à un tragique paradoxe de l’histoire : la discipline stricte du parti, dans l’esprit de laquelle Staline a élevé le parti et a forgé la confiance en lui du peuple soviétique, s’est retournée contre lui au moment des troubles.

Mais les communistes ne peuvent échapper à la question du courage personnel et de la détermination à défendre l’honneur du grand révolutionnaire, qui a consacré toute sa vie au service des travailleurs, à la réalisation du plus grand phénomène de l’histoire mondiale : le socialisme soviétique.

C’est contre le socialisme soviétique qu’était dirigé le rapport de Khrouchtchev au XXème Congrès du PCUS, où l’on doit lire entre les lignes : ce socialisme stalinien a été construit sur le sang et le crime. L’opportunisme en Europe occidentale dans la seconde moitié du siècle dernier s’est nourri de la critique, ou plutôt du rejet du socialisme soviétique. La trahison idéologique a commencé avec le rejet par les collaborateurs de classe du stalinisme (sous-entendu, le socialisme soviétique) inventé par eux et s’est terminée par le rejet du léninisme. C’est toute l’essence de l’eurocommunisme : une nouvelle forme d’opportunisme.

La compréhension de ce qui précède m’est venue, comme déjà mentionné, avec beaucoup de retard. Ce n’est qu’en 1990, lorsque l’anti-stalinisme a évolué en rejet du socialisme soviétique, que la signification de la phrase de Gorbatchev disant « Plus de démocratie, plus de socialisme » est devenue claire pour moi. Avant cela, je croyais que le système de gouvernance dans la société soviétique était un commandement administratif, c’est-à-dire non démocratique. Je pensais qu’il ne fallait condamner que cet héritage de l’ère stalinienne, et nous – le parti et la société – emprunterions la voie large de la démocratie. J’en étais venu à comprendre le socialisme soviétique non pas à partir d’une analyse des conditions historiques concrètes de sa construction (dans l’inévitabilité d’une guerre destructrice contre l’URSS) et des caractéristiques nationales et historiques de la Russie (avec son souffle révolutionnaire russe et le rôle de premier plan du peuple russe), mais à partir de l’idéal d’un socialisme intellectuel abstrait, et dont j’ai parlé un peu plus haut.

La conscience de la grandeur historique de Staline et de ce que la Russie avait eu la chance d’avoir un génie à côté d’un autre génie (Lénine et Staline) et que, en parlant de l’un, on ne peut que parler de l’autre, la compréhension de tout cela (ce n’est pas facile à admettre, mais il le faut) m’a pris un temps douloureusement long.

À la fin de cette publication, je ne peux pas, je n’ai tout simplement pas le droit d’ignorer le silence général, pour la deuxième fois après 1956, au sein du parti et de la société, quand, dans les années de la maudite perestroïka, une vague libérale s’est à nouveau levée contre Staline. Dans les conversations informelles, beaucoup étaient « pour Staline », mais personne aux réunions du parti, aux conférences du parti, au plénum du comité de district, du comité régional, sans parler des plénums du Comité central de chaque république et du Comité central du PCUS, n’osait s’exprimer en ce sens. Si cela est arrivé une fois, je n’en ai jamais entendu parler.

Mais dans ce parti silencieux de plusieurs millions de membres, il s’est trouvé malgré tout deux communistes qui ont hardiment élevé la voix « pour Staline » et le socialisme soviétique, afin que tout le pays les entende ! Leurs noms sont restés dans l’histoire de la lutte contre la trahison des libéraux effrontés et des indifférents indolents. Nommons-les : Nina Aleksandrovna Andreïeva (Leningrad), qui a écrit l’article « Je ne peux pas renoncer aux principes », et le rédacteur en chef de « Russie soviétique » Valentin Vassilievitch Tchikine, qui a eu le courage de le publier le 13 mars 1988. Car l’article de Nina Andreïeva avait été envoyé également à deux autres journaux, la Pravda et Sovietskaya Kultura, mais leurs rédacteurs en chef sont restés lâchement silencieux.

Disons également que de tous les membres du Bureau politique du Comité central du PCUS et des secrétaires du Comité central, seul Egor Ligatchev à la réunion des rédacteurs en chef des principaux médias de masse de l’URSS a fortement soutenu Nina Andreïeva. Deux jours après sa publication, le Politburo du Comité central du PCUS s’est réuni. Il était divisé pratiquement en deux parties égales et a émis un jugement de Salomon : pas pour prendre une décision sur le fait lui-même, mais pour réprimander la Pravda. Et c’est parti : l’hystérie antistalinienne a envahi la presse, la radio et la télévision.

Staline victorieux

La bataille pour la cause de Lénine et de Staline continue et sa fin ne viendra qu’avec la victoire de leur cause. Le monde du capital a été horrifié quand il a vu que deux génies révolutionnaires russes transformaient le « Manifeste du Parti communiste » de K. Marx et F. Engels d’une possibilité théorique en pratique de construction d’une nouvelle société. Cette horreur hante le monde bourgeois à ce jour. D’où la haine sauvage du capital et de tous ses serviteurs envers Lénine et Staline. Toute abomination est bonne, juste pour diffamer, les dénigrer dans l’esprit des gens. Le capital possède à son service non seulement l’industrie gigantesque des mensonges, des calomnies et des falsifications, mais aussi le philistinisme russe.

Les petits-bourgeois, comme l’écrivait M. Gorki, se distinguent par « le désir non seulement de rabaisser un homme exceptionnel au niveau de leur propre compréhension, mais aussi d’essayer de le jeter sous leurs pieds, dans cette saleté collante et toxique qu’ils ont créée, appelée "vie quotidienne" ». Toute l’armée petite-bourgeoise, depuis les universitaires libéraux jusqu’aux philistins de la khrouchtchevka à côté de chez vous, a frénétiquement attaqué la mémoire populaire de Staline. Et pour quel résultat ?

Le nombre d’opérations spéciales entreprises à l’encontre de cette mémoire au cours des 66 dernières années, depuis 1953, est inimaginable. Mais, comme le montrent les récents sondages, dans l’esprit de générations de pères et d’enfants, Staline est toujours gagnant.

Youri Belov

[1Il s’agit plutôt de 1956, même si la « déstalinisation » a commencé vraiment en 1961 (NdT)

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