La vie (et la mort) ne s’arrêtent pas pour une coupure d’électricité Par Romain Mingus

, par  communistes , popularité : 3%

Caracas, Mercredi 13 mars 2019.

Le service d’électricité a été rétabli sur l’ensemble du territoire national. Celui de l’eau potable est encore en cours mais de très nombreux endroits ont enfin accès de nouveau au précieux liquide.

Au moment où l’électricité commençait à revenir, les habitants du Venezuela, ainsi que l’opinion publique internationale, ont été soumis à une intense campagne psychologique.

Face aux défaites successives de Trump et de ses serviteurs vénézuéliens, le sabotage de l’industrie électrique a été l’occasion de consolider l’image d’un pays en proie à un désastre humanitaire.

En premier lieu, rappelons que la coupure d’électricité est dû à un arrêt de plusieurs turbines sur plusieurs barrages en même temps. Le mythe de la déficience gouvernemental ne tient pas la route face à une attaque de cette magnitude.

Même si cela est une fake news, attribuer la coupure d’électricité au président Maduro est cependant nécessaire pour le rendre responsable de dizaines (voire de centaines) de morts dans les hôpitaux vénézuéliens faute d’électricité. Précisons encore une fois que les hôpitaux vénézuéliens disposent de groupes électrogènes. En revanche, la mort n’attend pas le rétablissement du courant pour frapper et emmener avec elle celles et ceux qu’elle a déjà frappé de son sceau. Des morts dans les hôpitaux, il y en a eu la semaine avant le sabotage électrique, et il y en aura malheureusement cette semaine et celles qui suivront. Les décès font partie de la vie tragique d’un hôpital, au Venezuela ou ailleurs.

Tout comme la mort, la vie non plus ne s’arrête pas. Les vénézuéliens ont dû faire face au manque d’eau. Des chaines de solidarité se sont crées. A Caracas, le gouvernement a déployé de nombreux camions citernes, et les citoyens ont pris d’assaut les flancs de la montagne Avila, qui entoure la capitale, et d’où coulent de nombreuses sources d’eau potable. Absolument personne n’a été boire ou se baigner dans les eaux ultra-polluées du Guaire, le cours d’eau qui sépare la vallée de Caracas en deux. Dans le cas contraire, nous assisterions ces jours-ci à une épidémie de grande ampleur. Ce n’est pas le cas. Si des eaux usées s’écoulent bien dans le rio Guaire, de nombreux cours d’eau, qui naissent dans les montagnes qui entourent la ville, s’y déversent aussi. C’est cette eau de source que les gens sont venus chercher. Il n’y a pas de doute que ces opérations psychologiques avaient été soigneusement préparées pour tenter de recréer l’image d’un pays vivant une crise humanitaire, et d’un Etat failli qui ne protège plus sa population.

Les médias ont montré des citoyens avec des bidons sur les berges du rio Guaire, sauf que...

...ils venaient s’approvisionner dans un des nombreux conduits qui acheminent les cours d’eau de la montagne Avila vers le rio Guaire.

En ce qui nous concerne, durant quatre jours, nous avions deux ou trois heures d’électricité, et un accès à l’eau d’une demie heure, à l’aube. Un laps de temps suffisant pour remplir absolument tout ce qui ressemblait à un récipient pouvant contenir et retenir ce liquide devenu or, et rechargé tous nos appareils électroniques. Nous avons été privilégiés. De nombreuses zones de Caracas et du pays n’ont pas eu la même chance, et sont restés dans le noir et sans eau durant quatre jours.

Mais la vie ne s’arrête pas avec le courant, même si la dynamique change. Tous les jours, de nombreux vénézuéliens descendaient dans la rue afin de trouver un commerce dont le terminal bancaire fonctionnait et faire leurs courses. Les congélateurs ne marchant plus, les produits stockés se décongelant, il n’y avait pas d’autres choix que de cuisiner, chercher le voisin qui dispose d’une cuisine à gaz, partager les victuailles, mutualiser les denrées alimentaires, privilégier les anciens et les enfants. Et peu importe d’ailleurs l’opinion politique des voisins. Dans ce cas de gravité extrême, la solidarité l’emportait sur le reste. Et la vie pouvait suivre son cours, dans une situation extrêmement difficile, et malgré les cris d’orfraie d’une opposition frustrée qui voyait, de nouveau, son plan mis en déroute.

Cela, répétons le jusqu’à ne plus avoir de salive, nous ne l’avons pas inventé : nous l’avons vu et vécu. Oui, nous avons vu des centaines de personnes, le vendredi soir, dehors, aux pieds de leurs immeubles ou de leurs maisons, partager un moment avec les voisins ; à San Agustin ou sur l’Avenue Libertador, sur l’avenue Urdaneta ou dans le centre de la capitale, dans des quartiers populaires ou de petite classe moyenne. Face à l’adversité de la situation, et face à l’ennui qui guète lorsqu’on est seul chez soi sans lumière, la chaleur du collectif est le meilleur des remparts.

Lorsque la lumière est revenue, nous avons enfin pu nous communiquer avec les nôtres :

« J’étais inquiet. Tout va bien ? »
Et les histoires commencent à pleuvoir. Toute sont chargées d’émotions et de cette capacité de résistance qui caractérise le Peuple vénézuélien.

« J’ai fait des puzzles, me dit Paola, cela faisait des années que je n’en avais pas fait ». Même son de cloche chez Tania « j’ai lu des vieux contes avec les enfants, et puis on a fait des jeux de société ». Toutes les histoires nous ramènent à notre propre expérience de ces jours passés, et nous rappelle que nous avions aussi une belle vie avant, sans internet ni les réseaux sociaux.

« Mon père était à l’hôpital public Perez Carreño. Il devait être opéré de l’estomac » nous raconte Charilin avant de poursuivre « et avant que tu me le demandes, non il n’est pas mort pour la coupure d’électricité. Il est convalescent mais il va bien ».

Depuis Barquisimeto, la troisième ville du pays, la tia Salma nous dit en riant « tous les voisins ont ramené un peu d’eau, des légumes ou du poulet, et nous avons fait une grande soupe communautaire pour tous ». Son propos illustre ce que nous avions déjà vu à Caracas. Salma est la seule chaviste de son pâté de maison. Ces témoignages sont peut être la meilleure preuve que la guerre civile, exigée par Guaido et les secteurs extrémistes de l’opposition vénézuélienne, ne prend pas au sein de la population. C’est aussi une illustration de pourquoi la demande de Guaido de descendre dans la rue et d’organiser des pillages n’a pas été suivi dans les faits. La vie ne s’arrête pas pour une coupure de courant. La vie est comme la végétation qui recouvre des ruines. Elle s’impose à la destruction et à la mort. Et cela, les vénézuéliens viennent de nous le rappeler, encore une fois.

Un témoignage extrait du blog romainmingus.info

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