Tu as dis-tu "peser chaque mot". Pourtant, certains sont incompréhensibles pour moi.
– Comment reprendre ce mensonge de nos ennemis sur une prétendue responsabilité des communistes allemands dans la victoire du nazisme, alors même que le courant social-démocrate était largement majoritaire à gauche et que les communistes allemands, affaiblis après l’échec du soulèvement ouvrier de 1921, faisait face à la fois à la montée du nazisme et à l’anticommunisme du PSD dont le chef affirmait en 1931 « Le bolchévisme et le fascisme sont frères » ? Et comment ne pas rappeler que les communistes allemands ont été les premières victimes des violences nazies ? Si tu veux peser tes mots, alors n’instrumentalise pas ce temps d’histoire complexe pour justifier un choix politique actuel, dans un contexte bien différent.
– Comment comprendre que tu présentes Marie-Georges Buffet comme un "redressement" après le révisionnisme de Robert Hue, pour ceux qui, comme moi, se sont battus contre la ’"métamorphose" qu’elle a proposé en 2007, qui s’inscrivait dans la "cosa" italienne ayant dissous le PCI en un seul congrès, comme dans la vague mouvementiste qui allait porter Jean-Luc Mélenchon, alors qu’elle a toujours au contraire accéléré ce révisionnisme qui éloignait le PCF de son histoire marxiste ?
Tu as raison de rappeler quelques dates clés de l’histoire du PCF, mais sans doute faut-il ajouter les moments clés de la recherche d’une stratégie démocratique de construction du socialisme, entre le comité central d’Argenteuil, celui du vote du programme commun et ce 22e congrès qui officialisait une nouvelle stratégie de voie pacifique au socialisme, qui malheureusement, malgré les alertes de Georges Marchais dans son rapport resté un temps secret, est vite devenue une voie électorale, de plus en plus déconnectée des luttes sociales, des bases militants dans le monde du travail, de l’unité populaire... organisant la montée en force des courants réformistes et l’affaiblissement du courant communiste.
C’est dans toute cette histoire que nos divisions se sont construites, de plus en plus diversifiées selon les situations géographiques. Il me semble utile de chercher à comprendre pourquoi tu restes partisan de la "politique d’union des forces de gauche", des années 80 à la gauche plurielle puis au Front de Gauche, jusqu’à croire que ce serait encore la réponse à la montée de l’extrême-droite avec le RN.
Car pour moi, bien au contraire, je fais le bilan de l’échec historique de cette stratégie d’union de la gauche, celle qui a porté un Mittterrand profondément anticommuniste au pouvoir pour accélérer les transformations du capitalisme, la désindustrialisation et la perte de souveraineté de la France, l’affaiblissement des services publics et des droits construisant ainsi pas à pas la montée de l’extrême-droite , et qui n’a jamais permis à notre peuple de jouer le rôle de force dirigeante pour imposer la rupture avec le capitalisme. Aux moments clés, en 1978, en 1981, en 1983, le monde du travail divisé et de moins en moins organisé a été dans l’incapacité de résister aux exigences capitalistes de montée des dividendes et des inégalités.
L’union de la gauche a été dans toutes ces époques un échec désarmant les milieux populaires et nous en payons lourdement le prix depuis des années. Le monde du travail qui pouvait en 1968 mobiliser 10 millions de grévistes pendant plusieurs semaines est depuis des années incapables d’atteindre le million de gréviste sur une journée, et 3 millions de manifestants un samedi dans un pays de 30 millions d’actifs et 40 millions d’électeurs... Comment ne pas voir que cette stratégie d’union de la gauche électoraliste est au cœur de l’échec populaire à construire son unité, sa force, sa mobilisation ? Et comment ne pas voir que Mélenchon en est le parfait continuateur, comme on dit, l’histoire se répète mais en farce, car la gauche au total n’atteint pas aujourd’hui un tiers des électeurs, un quart des inscrits, un cinquième de la population adulte...
C’est le contexte dans lequel il faut analyser la montée de l’extrême-droite car répéter qu’on va empêcher sa victoire en continuant à faire ce qui depuis 20 ans ne l’a pas empêché de passer de 5 millions de voix du père aux 14 millions de voix de la fille... c’est se mentir. Oui, laisser croire qu’une candidature commune de la gauche, des écologistes et des progressistes (puisse) lui barrer la route., sans rompre avec ce qui a conduit la gauche dans cette situation, c’est se mentir.
Pour empêcher la victoire du RN, la première étape est de s’interroger sur les millions de voix populaires qu’il a capté et que la gauche a laissé filé. On se souvient des calculs de DSK délaissant l’électorat populaire au profit des CSP+, mais c’est la même stratégie électoraliste quand Mélenchon délaisse "l’ouvrier blanc" au profit des banlieues. Tout ce qui divise le peuple en "part de marché" électorale est un piège et un boulevard pour l’extrême-droite.
La question décisive pour battre le RN, ce n’est pas le ou la candidate, ce n’est pas le deuxième tour, c’est le projet de société qui permette de partir au premier tour à la reconquête de millions de voix populaires captées par le RN. C’est le sens du choix des communistes au 40e congrès d’une candidature communiste qui porte un projet de rupture avec le capitalisme bien sûr, mais aussi avec le projet de ces unions de la gauche successives jusqu’au NFP qui sont inaudibles pour l’électorat populaire en colère contre la gauche qu’il soit abstentionniste ou capté par le RN.
Je sais qu’il y a de nombreux sujets de désaccords dans l’histoire du PCF, notamment dans l’appréciation du socialisme soviétique, dont je persiste à penser qu’il était comme dirait les chinois 70% bon, 30% mauvais, en tout cas qu’il a permis un incroyable développement social, technologique, environnemental, culturel d’un immense pays jusqu’à la stagnation des années 70 jusqu’au retour brutal d’un capitalisme destructeur et corrompu. La diabolisation du "stalinisme" a été une arme idéologique terrible pour imposer comme le dit Losurdo "l’autophobie communiste".
Mais le capitalisme continue à "bousculer" le monde, sauf que l’impérialisme dominé par les USA est en quasi faillite, réduit au choix de la guerre partout pour tenter de sauver les meubles, jusqu’aux pitreries terribles et meurtrières de Trump en Iran.
Mais le développement accéléré des forces productives avec l’IA, la robotique, les biotechnologies, le quantique et le développement coopératif du Sud Global inventant pas à pas un autre modèle géopolitique du monde,tout pousse à poser avec la plus grand urgence la question du changement de société, d’empêcher l’impérialisme de détruire la planète, par la guerre comme par la crise climatique. Parce que l’extrême-droite est, aujourd’hui comme hier, la réponse politique de l’impérialisme a sa crise, on ne peut l’affronter sans affirmer un projet radical d’une autre société, d’une autre planète, d’un autre monde. C’est ce qu’a engagé le 40e congrès, et si le chemin est long et difficile, c’est le seul qui permette d’être utile contre le RN.
lettre de Bernard Deschamps
A MES CAMARADES COMMUNISTES
J’ai longuement hésité avant de prendre la décision dont je vais vous faire part. Et j’ai tenu à la rédiger en pesant chaque mot.
J’ai adhéré au Parti communiste français en 1951. Il y a 77 ans. Ma famille n’était pas communiste, c’est l’exemple de camarades que j’ai côtoyés, la lecture et la réflexion, le soutien du PCF aux peuples en lutte dans les années cinquante pour leur indépendance, qui m’ont conduit à m’engager. J’ai renoncé en 1965 à ma carrière d’instituteur pour me consacrer entièrement au Parti. Fils unique, j’y ai trouvé une famille, des frères, des sœurs, mes camarades, fraternels et chaleureux.
J’en ai vécu les succès et les échecs, les bonnes décisions et les erreurs, les joies et les peines. Le drame des guerres coloniales ; la critique justifiée du stalinisme ; la faute des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet en 1956 ; 1968 et nos évolutions qui s’en suivirent ; le Programme commun et la victoire de Mitterrand en 1981 ; le tournant de la rigueur en 1983 ; la fin de l’Union soviétique ; le révisionnisme de Robert Hue et le redressement avec Marie-George Buffet. Pendant toutes ces années j’ai soutenu et contribué à la constante politique d’union des forces de gauche mise en œuvre par le PCF. J’ai combattu sans relâche l’extrême-droite qui s’était alliée en 1941 à l’occupant nazi.
Et voici, qu’à la fin de ma vie, la fille du tortionnaire Le Pen, l’héritière des collabos et des vichystes, puis de l’OAS, Marine Le Pen deux fois condamnée pour détournements de fonds publics est à la porte du pouvoir et le 40e Congrès du PCF refuse de s’engager dans la constitution d’une candidature commune de la gauche, des écologistes et des progressistes pour lui barrer la route. Notre parti renouvelle la même faute que celle tragique du Parti communiste allemand face à la montée du nazisme.
Je le dis avec beaucoup d’émotion, pour la première fois de ma vie, je ne ferai pas campagne et je ne voterai pas pour le candidat du parti. Je participerai dans les quelques mois qui nous restent jusqu’à la Présidentielle, aux initiatives pour parvenir à une candidature commune et le moment venu, si nous n’y parvenons pas, je voterai pour le candidat de gauche, écologiste ou progressiste qui m’apparaitra le mieux placé pour battre l’extrême-droite.
Je ne vous ferai pas le cadeau de quitter le parti. * Si vous l’osez, excluez moi. Un jour viendra où le PCF comme il l’a toujours fait se redressera. Pour ma part, jusqu’à mon dernier souffle je resterai communiste.
Bernard DESCHAMPS
« l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte de classes »

(2002) Lenin (requiem), texte de B. Brecht, musique de H. Eisler
