Le « modèle chinois » et nous (suite) Réponse à la critique de Jean-Claude Delaunay par Tony Andreani

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Réponse à l’article de Jean-Claude Delaunay intitulé « A propos du compte-rendu d’Hervé Fuyet sur le livre de Tony Andréani Le « modèle chinois » et nous ».

Je viens de découvrir cet article. Non sans une certaine stupeur. Je ne sais pas si J.C. Delaunay a lu mon livre en diagonale ou avec des œillères, mais j’ai le regret de constater qu’il multiplie à son sujet les erreurs et les surinterprétations. Dans cette courte réponse, je n’entrerai pas dans l’examen des importantes questions soulevées tout au long de son article. Je veux seulement rétablir ce qui a été faussé, sur les points principaux. Un débat ne peut être constructif que s’il est loyal.

1° J.C. Delaunay me fait dire que « pour moi la Chine n’est pas un pays socialiste ». Il suffit pourtant de lire la quatrième de couverture pour s’apercevoir que je dis juste le contraire. A ceux qui assurent qu’elle s’est convertie au capitalisme, je réponds que les succès chinois « tiennent à une forme inédite de socialisme de marché ». Tout un chapitre (le chapitre 2) a pour thème « Une ébauche de socialisme de marché ». En fonction d’un certain nombre de critères, qui définissent selon moi un tel socialisme (prévalence des choix collectifs, planification etc.), je montre qu’elle y répond positivement. Et le terme « ébauche » signifie seulement que, pour certains d’entre eux (par exemple l’existence d’un système public de sécurité sociale et d’un puissant droit du travail), elle a encore beaucoup de chemin à faire dans l’institutionnalisation ou dans l’application. Ce qui correspond, grosso modo, à ce que les Chinois appellent la phase primaire du socialisme. Nous sommes assez peu nombreux à soutenir le caractère socialiste de la Chine pour qu’il ne soit pas admissible de me ranger dans l’autre camp. Je n’ai, d’aucune façon, limité le régime actuel chinois à « un keynésianisme de gauche ».

2° J.C. Delaunay insiste : ce serait pour moi « un capitalisme d’Etat adapté à la mondialisation ». C’est faux. Je refuse clairement ce qualificatif, là où il est le plus souvent invoqué, c’est-à-dire en ce qui concerne les entreprises d’Etat, et j’en donne les raisons : elles ne sont pas là pour verser des dividendes à l’Etat propriétaire ni pour valoriser ses actions (dans le cas de sociétés par actions). Elles sont aussi gérées autrement, grâce à une participation significative des employés à cette gestion. Même en nombre réduit, elles occupent tous les secteurs clés de l’économie. Enfin elles « servent de bras armé à l’Etat » pour réaliser ses objectifs.

3° Peut-être J.C. Delaunay veut-il me faire dire que les capitaux privés, du moins ceux des grandes entreprises chinoises ou étrangères, mènent la danse, et font donc quand même de l’économie chinoise une économie majoritairement capitaliste. Ce serait également faux. Je montre au contraire que, si dans les sociétés occidentales ce sont les oligopoles capitalistes qui contrôlent l’Etat, en Chine c’est l’Etat qui les contrôle, et de multiples façons, que j’ai détaillées (le contrôle des capitaux, le contrôle du crédit par les grandes banques publiques, l’obligation de constituer, la plupart du temps, des co-entreprises, la présence de l’Etat dans le capital et le conseil d’administration des plus grosses sociétés privées etc.).

4°J.C. Delaunay me fait dire que ce qu’il y a de keynésien dans les politiques économiques chinoises relève d’un « keynésianisme de gauche » qui « met l’accent plus sur la consommation finale que sur les investissements des entreprises ». C’est faux. Dès la première page du premier chapitre, je montre que l’Etat chinois impulse la demande effective par « les investissements publics » et je précise que, à chaque relance, ce sont ces investissements qui sont le moteur. C’est en second lieu qu’il agit sur la demande des ménages en favorisant, par diverses mesures, la montée des salaires.

5° J.C Delaunay me fait dire qu’il n’existerait en Chine « qu’une seule sorte de marché, le marché capitaliste ». C’est faux. Dans la mesure même où les entreprises d’Etat ne sont pas axées sur la rentabilité capitaliste (cf. supra), les prix qu’elles pratiquent, même quand ils ne sont pas administrés, ne sont pas des prix marchands capitalistes. Je soutiens même que c’est le bas prix des intrants qu’elles fournissent aux autres entreprises qui a fait le succès commercial des exportations chinoises, bien plus que les bas salaires. Deuxièmement j’ai souligné, à l’opposé de certains auteurs, qu’une grande partie de l’économie chinoise (celle des TPI, de l’artisanat, de nombre d’entreprises rangées sous l’étiquette d’économie « collective »), n’étant pas capitaliste, ne peut pratiquer des prix capitalistes.

Ceci dit, je ne vois pas comment on peut contester que les entreprises proprement capitalistes y pratiquent des prix capitalistes, seulement corrigés par un système de normes (à améliorer) et par la fiscalité. Et je suis franchement étonné que J.C. Delaunay n’y voie pas l’intrusion des pratiques capitalistes bien connues (le mensonge, le trucage, la manipulation par le marketing et la publicité etc.) et n’en voie par les dangers, comme si toute la critique que, depuis des décennies, des chercheurs marxistes dans nos pays, ont développée, était devenue nulle et non advenue. C’est pourquoi j’ai au contraire suggéré des moyens de les combattre, allant jusqu’à une « socialisation du marché ».

Le marché capitaliste, avant même d’être un marché des marchandises, est un marché des capitaux. Là encore, j’ai voulu montrer que la Chine s’essayait, non sans peine, à contrôler ce marché, et particulièrement les marchés financiers stricto sensu, en continuant à privilégier le marché du crédit, et en encadrant ce dernier marché.

Voici dont quelques points sur lesquels la lecture que fait J.C. Delaunay de mon livre est foncièrement inexacte, jusqu’à ces affirmations selon lesquelles je n’y verrais qu’un « capitalisme d’Etat qui ne serait socialiste que grâce à la bonne volonté de ses dirigeants et à la morale », qu’une « société socialiste en idée », affirmations qui tombent dans le travestissement pur et simple.

Libre à lui de considérer que je ne fais que « causer » sur la Chine. Je laisserai le lecteur de mon livre en juger.

Je ne veux pas terminer ce billet sans dire que la longue prosopopée de J.C. Delaunay soulève néanmoins des problèmes de première importance concernant le sens exact du « socialisme à la chinoise », celui de la « dictature démocratique populaire », l’opposition réforme/révolution et son évolution historique. J’y reviendrai peut-être dans une prochaine note. J’en ai évoqué certains dans une conférence récente à la Sorbonne, « Le parti communiste chinois et le marxisme », dont une vidéo est disponible, en attendant un texte plus substantiel.

Tony Andréani

Voir en ligne : Le blog de Tony Andreani

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