Chili : Le modèle hérité de Pinochet tremble Par Juan González et André Crespin du PTB (Parti du Travail de Belgique)

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Radiographie d’un mouvement qui, depuis quatre mois, n’a cessé de s’étendre. Les manifestations massives se sont succédées. Les 24 et 25 août, des centaines d’organisations syndicales de base et de la Centrale unitaire des Travailleurs (CUT) ont appelé à la grève nationale.

Une éducation publique, gratuite et de qualité

En nous basant sur un salaire mensuel minimum en Belgique de 1440 euros, une famille belge, dans les conditions de vie chiliennes, devrait payer environ 1800 euros mensuellement pour les seuls frais d’inscription d’études supérieures de leur enfant. A côté de cela, il y a à payer tous les autres frais (nourriture, logement, vêtements, livres, etc).

En ce qui concerne l’éducation primaire et secondaire, les écoles ne dépendent plus du ministère de l’Éducation comme c’était le cas auparavant. Celles-ci ont été privatisées ou dépendent désormais des communes qui elles-mêmes souffrent de sous-financement. A l’inverse des communes pauvres, les communes riches peuvent investir et maintenir leurs écoles et lycées dans de meilleures conditions.

L’éducation chilienne, de mauvaise qualité et sans infrastructures convenables, démontre ce que signifie concilier initiative privée et éducation.

Des dettes et un cauchemar nommé « Dicom »

Privatisée depuis 30 ans, l’éducation s’est transformée en une entreprise hautement profitable et sinistre qui asphyxie les familles chiliennes et prive la jeunesse de perspectives d’avenir.

Pour pouvoir payer les mensualités des institutions privées, les familles s’endettent au sein d’un système organisé par l’État où celui-ci offre des prêts bancaires à un taux de 4 %. En cas de non remboursement, des peines de prison et/ou des saisies immobilières peuvent être décidées. Ensuite, les débiteurs se retrouvent sur une liste appelée « Dicom » qui est utilisée par les employeurs pour refuser d’embaucher ceux qui ont le malheur de s’y trouver. En d’autres mots, il s’agit là d’un assassinat social et professionnel. En effet, comment pourraient-ils rembourser leurs dettes s’ils ne peuvent pas travailler ?

L’ancien « modèle » chilien

En 1938, Le Front Populaire triomphait au Chili. Les communistes, les socialistes et les radicaux en étaient parties prenantes. Cette alliance s’est chargée de créer les bases de l’industrialisation du pays : ports, entreprises nationales du pétrole, mines, sidérurgie, etc. Par ailleurs, le Front Populaire créa un système national de couverture médicale ainsi qu’un système d’éducation moderne qui s’est consolidé au fil du temps.

Depuis des décennies, le Chili a orienté son économie sur l’extraction du cuivre [1]. Son exploitation a permis de financer les services publics avant le coup d’État fasciste de Pinochet en 1973. A la fin des années 1960, le Chili avait un enseignement gratuit. Aujourd’hui, la réalité est toute autre : le nombre d’étudiants a doublé mais ils doivent payer tandis que les rentrées d’argent issus de l’extraction du cuivre vont maintenant dans les poches des super-riches, alors qu’elles ont augmenté par 80 !

Le modèle de la dictature

En 1979, Pinochet a imposé une dizaine de transformations : les « modernisations ». Se détruisirent ainsi toutes les acquisitions démocratiques conquises durant les décennies précédentes : réformes du travail, réformes des pensions, de l’éducation, etc. C’est ainsi que l’État a renoncé à sa responsabilité sociale au sein du processus éducatif en privatisant les écoles, les lycées et les universités. Les entreprises d’État furent également cédées au capital privé. José Piñera, frère du président actuel, fut un des ministres de Pinochet qui fut à la manœuvre pour démanteler l’État. Il a par ailleurs largement bénéficié des privatisations vu qu’il s’est approprié la ligne aérienne d’État du Chili. Il faut se rappeler que le Chili de Pinochet a intronisé les mesures néolibérales, chères à la Banque mondiale et au FMI, qui ont mis à sac l’économie d’une majorité des pays du Tiers Monde.

Danses, manifestations et occupations

En mai 2011, les déclarations du président Piñera annonçant des nouvelles mesures contre l’éducation ont déclenché une vague de protestation au sein de la population. Le 1er juin, une grève générale a rassemblé 20 000 étudiants à Santiago. Des fonctionnaires, des professeurs et des recteurs d’université s’y sont également joints. Le 6 juin, 3 lycées sont occupés par les étudiants, trois semaines plus tard, il y en a plus de 600.

Durant ces derniers mois de lutte, des milliers de jeunes sont nourris et appuyés par leurs familles qui, en collaboration avec les voisins de leur quartier respectif, préparent des « repas populaires ». Les occupants des lycées y restent jour et nuit afin d’éviter que la police ne les y délogent. En mesure de représailles, les autorités ont modifié les dates des vacances d’hiver pour faire perdre la légitimité du mouvement. En réaction, dès le lendemain, 600 jeunes se sont réunis pour parodier ces vacances « anticipées », avec des jeux de plages et vêtus de maillots de bain. Le tout avec l’accompagnement musical de Vamos a la playa.

Par ailleurs, une manifestation très particulière s’est mise en place : une course à pied-relais autour de la Moneda, siège du gouvernement. Au programme, 1800 heures de jogging qui représentent les 1 800 millions de dollars nécessaires au refinancement de l’éducation.

Répression et manifestations en hausse

La police a frappé et arrêté des manifestants. Lors de l’une de celles-ci, plus de 870 personnes ont été arrêtées et plusieurs d’entre elles ont été sauvagement frappées. Loin d’être intimidée, la jeunesse chilienne a continué la lutte et a gagné la sympathie et le soutien de la population. Début juin, seul 37 % des Chiliens soutenait le mouvement des étudiants. Quelques semaines plus tard, ils étaient 81 %.

Le dimanche 21 août, près d’un million de manifestants ont exprimé leur solidarité envers les étudiants qui mettent en péril leur année scolaire. Ce type de « menaces » a été amplifié par la presse, traditionnellement au service de la droite, qui trouve irresponsable que des milliers de jeunes issus de familles modestes jouent avec les efforts consentis par leurs parents pour leur payer des études. Mais les déclarations d’étudiants pauvres qui n’hésitent pas à risquer l’obtention de leur diplôme en s’engageant dans la lutte a renforcé la décision du mouvement de se battre jusqu’à la victoire.

Il en est de même concernant la grève de la faim des élèves du secondaire à laquelle se sont joints des parents. Le gouvernement ne peut faire de concession valable car le mouvement populaire exige en fait le remplacement de tout le modèle actuel !

Voir la manifestation du 21 août : Adiós Sebastián Piñera

Grève générale et 11 septembre

600 organisations syndicales de base et la CUT ont proclamé une grève générale de 48 heures pour les 24 et 25 août. Elle a été interdite par le gouvernement, ainsi que toute manifestation. La grève a commencé dès l’aube du 24 avec des barricades et des affrontements dans les quartiers populaires. 80 % des fonctionnaires ne sont pas allés travailler. Malgré la terreur patronale, la grève a été bien suivie dans le privé. L’Alameda, la plus grande avenue de Santiago était déserte. Avec la tombée de la nuit, les cacerolazos [2] et les barricades se sont étendus et ont même atteints des quartiers aisés. La journée du jeudi 25 a vu les centres des villes occupés par les manifestants au nombre de 600.000. La répression policière a été terrible. Des centaines d’arrestations et de blessés.

On a l’impression que renaissent les grands soulèvements populaires qui menèrent à la chute de la dictature de Pinochet. La différence aujourd’hui est que la nouvelle génération n’accepte pas la conduite des partis politiques qui ont dirigé le Chili ces dernières années sans rien faire pour démocratiser la société et résoudre les problèmes sociaux que génèrent le modèle néolibéral hérité de la dictature. Il est dès lors légitime de penser que la lutte pour une autre société a commencé. La responsabilité des communistes et des syndicalistes militants est immense.

Lors de cette grève nationale de deux jours, la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT) soutenue par les associations étudiantes exige :

- L’utilisation du référendum comme méthode d’expression de la volonté populaire
- la renationalisation du secteur du cuivre
- une réforme nationale de l’impôt
- une nouvelle constitution qui remplace celle imposée par la dictature militaire de Pinochet (1973-1990)

Le 11 septembre de chaque année, le peuple chilien commémore le coup d’État de Pinochet avec des manifestations militantes. Cette année, le gouvernement a promis de faire sortir l’armée dans la rue pour les empêcher. Si cela s’avérait exact, un processus insurrectionnel pourrait se développer. Rappelons-nous l’Argentine en 2001.

Aujourd’hui l’unité étudiante s’est étendue au monde du travail et aux classes moyennes. Néanmoins, un programme national alternatif qui exprime les nécessités des différents secteurs et se donne les moyens d’en finir avec le régime néo-pinochetiste fait encore défaut.

Camila Vallejo, une jeune dirigeante communiste

Camila a 23 ans. Elle est la présidente de la Fédération des Etudiants du Chili. Il s’agit de la plus importante des organisations étudiantes du pays. Camila Vallejo est membre des Jeunesses du Parti Communiste du Chili et pour cette raison, elle a été l’objet d’une importante campagne de dénigrement et a même reçu des menaces de mort. Elle bénéficie néanmoins de 68% de sympathie de la population nationale, pourcentage qui contraste avec les 26 % dont bénéficie le président Sebastián Piñera…

La vidéo sur Youtube de la méga manifestation du 21 août et d’une partie du discours de Camila Vallejo.

Juan González et André Crespin, le 26 août 2011

Tiré du site du PTB

[1Le Chili possède à lui seul 20% des réserves mondiales de cuivre.

[2Les cacerolazos sont très populaires en Espagne et en Amérique latine. Il s’agit de rassemblements où les participants viennent avec leurs casseroles et manifestent leur mécontentement en frappant bruyamment des casseroles.

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