Le 6 septembre 2026, les communistes ont démocratiquement désigné Fabien Roussel comme candidat du PCF à l’élection présidentielle de 2027. Cette décision, approuvée par 72,06 % des suffrages exprimés, avec une participation de 64,09 % des inscrits, est le résultat d’un processus démocratique engagé au sein du Parti.
Pourtant, le 5 novembre, quatre des huit députés communistes du groupe parlementaire ont annoncé leur soutien à Jean-Luc Mélenchon plutôt qu’au candidat choisi par leurs camarades. Ils justifient leur choix par la nécessité de faire barrage à l’extrême droite et par leur appréciation du rapport de forces électoral.
Mais derrière cette justification, une question politique essentielle se pose : peut-on bénéficier de l’investiture, de l’engagement militant et de la force collective d’un parti, puis s’affranchir de ses décisions dès lors qu’elles contrarient ses intérêts électoraux ?
LE BEURRE ET L’ARGENT DU BEURRE
Il faut appeler les choses par leur nom politique : cette démarche pose le problème de l’opportunisme parlementaire.
L’élection d’un député communiste ne résulte jamais de son seul mérite individuel. Elle repose sur un travail collectif : l’activité des cellules, des sections, des militants, des syndicalistes, des sympathisants, la diffusion des idées communistes, la présence dans les quartiers et les entreprises, les campagnes électorales, les sacrifices militants et la confiance populaire.
C’est cette force collective qui permet à un candidat de porter les couleurs du PCF et, parfois, d’accéder à l’Assemblée nationale.
Or, lorsque certains élus choisissent ensuite de privilégier une stratégie électorale personnelle ou un rapprochement avec une autre organisation, en contradiction avec une décision démocratique de leur parti, ils posent une question fondamentale de responsabilité politique.
Le beurre et l’argent du beurre : bénéficier de l’engagement des communistes pour se faire élire, tout en refusant ensuite de reconnaître pleinement la souveraineté démocratique de ces mêmes communistes.
Ce n’est pas une conception acceptable de la responsabilité d’un élu communiste.
L’OPPORTUNISME : SUBORDONNER LES PRINCIPES AUX POSITIONS
L’experience du mouvement communiste et ouvrier nous enseigne à examiner les comportements politiques à partir de leurs intérêts sociaux, de leurs conséquences et de leur rapport à la lutte des classes.
L’opportunisme consiste précisément à subordonner les principes, les objectifs historiques et les intérêts collectifs du mouvement ouvrier aux avantages immédiats, aux circonstances électorales ou aux positions institutionnelles.
Il ne suffit pas d’affirmer que l’on agit pour battre l’extrême droite pour que toute décision soit politiquement juste.
Encore faut-il démontrer que la stratégie retenue renforce effectivement l’autonomie politique des travailleurs, leur organisation, leur conscience de classe et leur capacité à intervenir dans les choix économiques et sociaux.
Or, soutenir une candidature extérieure au PCF contre celle que ses adhérents ont démocratiquement désignée peut affaiblir la visibilité d’un projet communiste autonome et démobiliser ceux qui ont précisément construit cette candidature.
La question n’est donc pas de savoir si Jean-Luc Mélenchon peut obtenir un meilleur résultat électoral que Fabien Roussel. Elle est de savoir si la recherche du meilleur résultat électoral supposé peut devenir un substitut à la construction d’une force politique communiste organisée, indépendante et durable.
LA PEUR DE PERDRE SON MANDAT : UNE HYPOTHÈSE POLITIQUE À EXAMINER
Il serait naïf d’ignorer les intérêts électoraux qui accompagnent cette décision.
Les députés concernés savent que leurs circonscriptions sont soumises à des rapports de forces particuliers. Dans certains territoires, le poids électoral de LFI peut apparaître comme une condition déterminante de leur réélection.
La perspective d’un soutien insoumis aux prochaines législatives constitue donc un élément politique concret du contexte de leur choix. Les médias ont d’ailleurs rapporté que les discussions entre les deux formations concernaient aussi la possibilité de préserver des candidatures et la représentation parlementaire du groupe GDR.
Cela autorise une interrogation légitime : la défense de l’unité populaire est-elle leur seule motivation, ou la préservation de leurs positions parlementaires pèse-t-elle également dans leur décision ?
Le débat doit précisément permettre de confronter les raisons déclarées aux conséquences objectives de leur stratégie.
MÉLENCHON, LFI ET LE RISQUE D’UNE SUBORDINATION POLITIQUE
L’histoire des alliances électorales nous enseigne qu’une alliance n’est jamais un simple rapprochement entre partenaires aux forces équivalentes.
Elle est aussi un rapport de forces.
Lorsque l’une des organisations dispose d’une dynamique électorale supérieure, elle peut chercher à imposer ses conditions, ses candidats et son orientation politique.
Les communistes qui choisissent aujourd’hui de soutenir Jean-Luc Mélenchon peuvent donc se retrouver confrontés à une contradiction : espérer préserver leur implantation grâce à une alliance qui, demain, pourrait réduire leur autonomie politique et électorale.
Le risque existe que des accords présentés comme indispensables à l’unité conduisent à la marginalisation de candidats communistes dans certaines circonscriptions, voire à la substitution de candidats insoumis à ceux du PCF.
Il ne s’agit pas d’affirmer que Mélenchon a déjà décidé de sacrifier deux ou trois de ces quatre députés : rien ne permet de présenter cette hypothèse comme un fait acquis. Il s’agit de souligner un risque stratégique réel, inhérent à toute alliance déséquilibrée.
Le paradoxe serait alors particulièrement cruel : sacrifier la candidature communiste à la présidentielle au nom de la préservation des mandats, pour finalement fragiliser ces mêmes mandats par la dépendance à l’égard d’une autre organisation.
L’INDIGNITÉ ? NON : UNE QUESTION D’ÉTHIQUE POLITIQUE
Le problème ne doit pas être ramené à la seule condamnation morale individuelle.
Il relève d’une conception de la politique et du rapport entre les élus, le parti et les militants. Or il faut s’en inquiéter la direction du PCF a trop négligé jusqu’à ce jour les manœuvres de la secte « alternative communiste » en la laissant agir à sa guise au sein du parti comme cela a été le cas dans de nombreuses fédérations par manque de courage et par faiblesse idéologique !
L’éthique communiste implique une responsabilité envers celles et ceux qui militent, travaillent, s’organisent et contribuent à rendre possible l’action politique.
Un élu communiste ne saurait considérer le parti comme un simple instrument d’investiture électorale, mobilisable au moment des élections et contournable lorsque ses décisions ne correspondent plus à ses préférences.
La démocratie militante ne peut être réduite à un mécanisme permettant de désigner des candidats dont les élus seraient ensuite libres de récuser les orientations fondamentales. Accepter le comportement de ces 4 députés sans le sanctionner sévèrement serait donner un quitus aux attaques permanentes de l’adversaire de classe qui agit contre la démocratie dans le parti et se résigner à ce que les principes du parti soient bafoués et salis.
La souveraineté des adhérents ne saurait être reconnue lorsqu’elle avantage les élus et relativisée lorsqu’elle les contrarie.
SOCIAL-DÉMOCRATIE : AMÉNAGER LE CAPITALISME OU LE DÉPASSER ?
La critique de l’opportunisme ne peut s’arrêter à la seule question des comportements électoraux.
Elle doit porter sur le contenu de la stratégie politique.
Historiquement, la social-démocratie a connu des orientations diverses, depuis les courants révolutionnaires qui ont conduit à la fondation des partis communistes marxistes-léninistes jusqu’aux stratégies réformistes et gouvernementales qui ont suivi leur création.
La critique vise particulièrement les conceptions qui font de l’aménagement du capitalisme, de sa régulation et de sa gestion institutionnelle l’horizon durable de la transformation sociale.
Le capitalisme peut être régulé, corrigé, réformé, parfois profondément transformé dans certains de ses mécanismes. Mais tant que subsistent la propriété capitaliste dominante des moyens de production, l’appropriation privée des richesses produites collectivement et le pouvoir économique du capital, les rapports fondamentaux d’exploitation ne sont pas dépassés.
Le problème n’est donc pas de refuser toute conquête sociale immédiate. Au contraire, les conquêtes sociales sont indispensables.
Le problème est de substituer à la conquête de pouvoirs nouveaux pour les travailleurs une stratégie d’intégration durable au fonctionnement de l’État et de l’économie capitalistes.
Dans cette perspective, la collaboration de classes devient une orientation politique lorsqu’elle conduit à considérer la conciliation durable entre intérêts du capital et intérêts du travail comme le fondement de la transformation sociale, au lieu de développer les capacités d’intervention et de pouvoir des travailleurs.
REMARQUE IMPERTINENTE À CES COMMUNISTES INSOUMIS-SOUMIS AU POPULISME POST-MARXISTE
L’intégration du mouvement ouvrier à l’État bourgeois ?
Voilà une perspective bien mal engagée pour ceux qui prétendent vouloir dépasser le capitalisme tout en subordonnant leur stratégie à une construction politique dont ils ne maîtrisent ni l’orientation ni les choix électoraux.
Le populisme post-marxiste qui est la théorie de LFI, notamment dans certaines élaborations théoriques inspirées de Laclau et Mouffe, privilégie la construction d’un peuple politique par l’articulation de revendications diverses, plutôt que la centralité structurante de la classe ouvrière et de la contradiction entre capital et travail.
Cette orientation peut produire des mobilisations et des dynamiques électorales. Mais elle pose une question essentielle aux communistes :
Où se situe la classe ouvrière comme force organisée, consciente de ses intérêts propres, capable de conquérir des pouvoirs sur la production, les investissements, les financements et les choix économiques ? Et cette question est d’autant plus vive que le travail connaît une révolution anthropologique majeure avec l’IA et la robotisation dont le prolétariat doit s’emparer pour empêcher aux forces du capital d’imposer leur techno-barbarie qui point déjà dans les thèses libertarienne chères aux milliardaires États-uniens et français.
Une coalition électorale ne saurait se substituer, et loin de là, à cette construction.
Un rassemblement populaire n’est pas en lui-même une stratégie de dépassement du capitalisme. Tout dépend de son contenu de classe, de ses objectifs, de ses moyens d’action et des pouvoirs qu’il permet effectivement aux travailleurs de conquérir.
QUI DÉCIDE ?
Cette question devrait être au cœur de notre réflexion.
Qui décide de la stratégie du Parti communiste ?
Les adhérents, réunis dans les instances démocratiques et les consultations prévues par les statuts, ou les élus, en fonction des exigences de leurs échéances électorales ?
Qui décide de la candidature présidentielle ?
Les communistes, ou les rapports de forces parlementaires et les calculs d’alliance ?
Qui décide des orientations politiques ?
Le parti organisé, avec ses militants et ses adhérents, ou les exigences d’une stratégie électorale extérieure ?
La démocratie communiste ne peut être une démocratie à géométrie variable.
Elle ne peut pas être souveraine lorsqu’elle désigne un candidat et facultative lorsqu’elle impose une orientation.
CONSTRUIRE UNE FORCE COMMUNISTE, PAS UNE DÉPENDANCE ÉLECTORALE
La responsabilité des communistes est de construire une force politique indépendante, enracinée dans le monde du travail, capable de mener les luttes sociales, de développer la conscience de classe et de conquérir des pouvoirs économiques et politiques.
Cette ambition exige une organisation militante, une stratégie de transformation révolutionnaire, une présence dans les entreprises et les quartiers, ainsi qu’une intervention collective dans les choix de production, de financement et d’investissement.
Elle exige également que les élus demeurent responsables devant le parti et les militants qui les ont investis, sans que leur mandat puisse devenir un instrument de chantage à la réélection.
Un mandat parlementaire n’est pas une propriété personnelle. Il est une responsabilité politique et sociale.
Les communistes ne peuvent accepter que leur travail collectif soit utilisé comme un tremplin électoral puis dévalorisé lorsque leur expression démocratique contrarie les ambitions de certains élus.
LE COMMUNISME OU L’OPPORTUNISME : IL FAUT CHOISIR
Le soutien de quatre députés communistes à Jean-Luc Mélenchon, contre la candidature désignée par les adhérents du PCF, révèle une contradiction politique majeure.
Derrière la justification du rassemblement, il y a la question de l’autonomie communiste.
Derrière l’argument du pragmatisme électoral, il y a la question de la fidélité aux décisions démocratiques.
Derrière la volonté de conserver des positions parlementaires, il y a la question de la finalité même de l’engagement militant.
Nous ne pouvons pas prétendre construire une société émancipée tout en considérant notre propre organisation comme un simple instrument au service de carrières parlementaires, un marchepied pour des ambitions personnelles
Le communisme n’est pas une étiquette électorale.
Il est un projet historique de dépassement du capitalisme, une lutte pour l’émancipation humaine, une conquête collective des pouvoirs économiques et politiques par les travailleurs.
Le PCF ne doit pas devenir le marchepied électoral d’une autre organisation.
Et les élus communistes ne peuvent prétendre bénéficier indéfiniment de la confiance militante tout en refusant les conséquences politiques de la démocratie de leur parti.
Le beurre et l’argent du beurre, c’est précisément cette prétention.
Comment le secrétaire national du parti, candidat à la présidentielle, soutenu par une large majorité des adhérents pourrait-il ne pas affirmer fermement les principes du parti en la circonstance ? Un parti qui se bat pour représenter les intérêts de la nation doit impérativement faire preuve de discipline, de rigueur, et de démocratie !
L’AUTONOMIE COMMUNISTE, LA DÉMOCRATIE MILITANTE ET LA CONQUÊTE DES POUVOIRS PAR LES TRAVAILLEURS NE SONT PAS NÉGOCIABLES.
Jean-Paul LEGRAND
Carmaux le,
6 novembre 2026
« l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte de classes »

(2002) Lenin (requiem), texte de B. Brecht, musique de H. Eisler
