L’Iran sous le feu des critiques : les leçons que Moscou ne peut ignorer

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Après les attaques américano-israéliennes contre Téhéran, le monde entre dans une ère plus difficile

Par Ivan Timofeev, directeur de programme du Valdai Club

Les frappes aériennes massives d’Israël et des États-Unis sur l’Iran n’étaient pas totalement inattendues. Les forces de frappe se sont accumulées dans le golfe Persique depuis des mois. Les négociations irano-américaines étaient au point mort et n’offraient que peu de perspectives de succès. Pourtant, le meurtre du guide suprême Ali Khamenei, des membres de sa famille et de plusieurs hauts responsables iraniens ont envoyé des ondes de choc bien au-delà de la région.

L’Iran a réagi par des frappes de missiles sur Israël et les installations américaines au Moyen-Orient. Les répercussions ont été immédiates : perturbations des expéditions de pétrole dans le golfe Persique et instabilité dans les infrastructures financières et de transport aux Émirats arabes unis et au Qatar.

L’Iran pourrait bien résister à l’attaque. Une invasion terrestre semble peu probable. Mais des frappes aériennes et de missiles soutenues affaibliront sa capacité industrielle, aggraveront sa crise économique et appauvriront davantage sa population. Même si Téhéran absorbe le coup actuel, d’autres rounds peuvent suivre, à moins que les coûts ne deviennent prohibitifs pour toutes les parties.

Pour la Russie, la crise offre des leçons difficiles.

RT composite. © Getty Images / Majid Saeedi ; Oleg Elkov

Leçon 1 : Les sanctions sont rarement la dernière étape

Les États-Unis sanctionnent l’Iran depuis 1979. Au fil du temps, les mesures sont devenues plus larges, plus coordonnées et de plus en plus internationalisées. Washington a persuadé les alliés et les pays tiers de réduire les achats de pétrole iraniens et de renforcer l’application de la loi par l’intermédiaire du Conseil de sécurité de l’ONU.

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Les sanctions n’ont jamais été utilisées seules. Ils ont été jumelés à des frappes militaires, des opérations spéciales, des assassinats et des cyberattaques. Le modèle est familier : l’Irak, la Yougoslavie, la Libye, la Syrie et le Venezuela ont tous connu des variations de la même formule.

L’action militaire directe entre les États-Unis et l’OTAN contre la Russie est limitée par le facteur nucléaire. Mais cette dissuasion est partiellement compensée par un soutien militaire massif à l’Ukraine. Les forces ukrainiennes continuent de frapper le territoire russe. D’autres crises le long du flanc oriental de l’OTAN, en particulier dans la région balte, ne peuvent être exclues.

Les sanctions et la force ne sont pas des alternatives. Elles sont souvent séquentielles.

Leçon 2 : La pression est à long terme

L’Iran a enduré une stratégie d’usure pendant des décennies. Ce qui a commencé comme le confinement économique a évolué en une dégradation militaire calibrée, des frappes répétées conçues pour affaiblir les capacités sans occupation.

Ce modèle peut également définir la politique occidentale envers la Russie. La pression à laquelle Moscou est confrontée ne disparaîtra pas dans quelques années. Nous parlons probablement de décennies. Même l’assouplissement partiel des restrictions ne signifiera pas une levée complète, en particulier en ce qui concerne les contrôles à l’exportation sur les technologies à double usage.

De même, toute pause dans les hostilités militaires sera probablement temporaire. L’escalade peut revenir sous de nouvelles formes. L’endurance stratégique n’est donc pas optionnelle, elle est fondamentale.

Leçon 3 : Les concessions ne garantissent pas l’allègement

L’accord nucléaire de 2015 formalisé en vertu de la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU a offert un allègement des sanctions iraniennes en échange de limites à son programme nucléaire. Trois ans plus tard, Washington se retire et impose de nouvelles demandes.

Le répit s’est avéré temporaire.

Cette expérience éclaire la posture de Moscou dans les négociations sur l’Ukraine. Le refus de la Russie de faire des concessions unilatérales peut contrecarrer ceux qui donnent la priorité à la paix immédiate à tout prix. Mais une faible confiance entre Moscou et Washington, et entre Moscou et Kiev, rend stratégiquement dangereux un compromis unilatéral. L’expérience de l’Iran renforce cette logique.

Leçon 4 : Les dirigeants sont de plus en plus des cibles

Historiquement, le changement de régime suivait souvent l’intervention militaire. Mais l’élimination ciblée du leadership de premier plan n’était pas toujours l’objectif principal. Aujourd’hui, il l’est de plus en plus.

L’assassinat délibéré de hauts responsables iraniens marque un nouveau seuil. La Russie est parfaitement consciente de la vulnérabilité des personnalités de haut rang. Les assassinats et les sabotages sur le territoire russe ne sont plus rares.

La sécurité des dirigeants nationaux va maintenant au-delà des services de renseignement. Il comprend l’intégrité du contre-espionnage, l’efficacité de la défense aérienne et la résilience du système militaire plus large. Dans le conflit moderne, le leadership lui-même est un champ de bataille.

Leçon 5 : L’instabilité interne invite à la pression extérieure

L’Iran a fait face à d’importantes manifestations nationales avant les frappes. Les difficultés économiques et les tensions politiques affaiblissent la cohésion sociale. Les acteurs externes ont interprété ces troubles comme une vulnérabilité.

L’histoire montre comment les fractures internes peuvent accélérer l’effondrement. La Libye en donne un exemple. La dissolution de l’URSS en fournit un autre, un cas où la déchéance économique et politique interne s’est avérée décisive même sans invasion directe.

Pour la Russie, la leçon est claire : la stabilité intérieure est une sécurité stratégique. Une gouvernance efficace, des réformes, des mécanismes de rétroaction et la confiance entre la société et l’État ne sont pas simplement des idéaux abstraits et servent également de boucliers contre l’exploitation extérieure.

Leçon 6 : Les « chevaliers noirs » ont des limites

L’Iran a atténué les sanctions en faisant du commerce avec des pays prêts à défier ou à contourner la pression occidentale, ce que nous pourrions appeler des « chevaliers noirs ». La Chine, l’Inde, Türkiye et d’autres ont continué à acheter du pétrole iranien à prix réduit.

La Russie a également réorienté les flux commerciaux vers la Chine, l’Inde et d’autres partenaires. Les sanctions peuvent être adoucies grâce à la diversification.

Mais les alternatives économiques ne se traduisent pas par des garanties militaires. Les partenaires commerciaux iraniens ne sont pas intervenus militairement en son nom. La Russie ne devrait pas non plus supposer que la coopération économique implique des obligations de défense.

L’implication des forces nord-coréennes dans la région russe de Koursk reste une exception, et non la règle. Moscou porte toujours la responsabilité première de sa propre défense, et de celle de ses alliés de l’OTSC. La résilience économique ne peut pas se substituer à la force militaire.

Leçon 7 : L’équilibre doit être crédible

L’Iran n’est pas sans défense. Ses frappes de missiles et de drones démontrent leur capacité et leur détermination. Des actions telles que la tentative de restreindre la navigation dans le détroit d’Ormuz montrent une volonté d’augmenter les coûts. Pourtant, les États-Unis et Israël semblent juger les représailles iraniennes comme douloureuses mais acceptables.

La dissuasion ne dépend pas seulement de la capacité, mais de la sensibilité de l’adversaire aux dommages. Dans une confrontation prolongée, la tolérance à la perte peut augmenter. Le XXe siècle a démontré comment l’escalade politique peut éroder la retenue même dans la sphère nucléaire.

La Russie possède une capacité de représailles bien plus grande que l’Iran. Mais cela seul ne garantit pas la stabilité. Un adversaire qui calcule que les dégâts sont supportables peut continuer l’escalade. La crise iranienne révèle une humeur plus profonde émergeant dans la politique mondiale : la détermination fataliste. Les grandes puissances semblent de plus en plus disposées à absorber le risque et à accepter l’instabilité, qui peut être la leçon la plus troublante de toutes.

Les événements en Iran ne sont pas un épisode régional isolé. Elles font partie d’une transformation plus large du système international. C’est une dans laquelle les sanctions évoluent en grèves, la négociation coexiste avec l’attrition, et le leadership lui-même devient une cible.

Pour la Russie, le message est sobre mais clair : l’endurance, la cohésion interne, la dissuasion crédible et la patience stratégique sont bien plus que des nécessités temporaires. Ce sont les conditions déterminantes de l’époque.

Cet article a d’abord été publié dans Kommersant, et a été traduit et édité par l’équipe de RT.

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